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Une analyse réalisée par le centre culturel Les Grignoux
et consacrée au film
La Vie rêvée des anges
d'Erick Zonca
France, 1998, 1 h 53, avec Elodie Bouchez, Natacha Régnier, Grégoire Colin


1. L'histoire

Isa a vingt ans et parcourt la France avec son sac à dos pour tout bagage. Au hasard des rencontres, elle fait la connaissance de Marie, une fille du Nord, solitaire et farouche, aussi écorchée et révoltée qu'Isa est souriante et généreuse. Proches et distantes à la fois, elles vont faire l'expérience, dans un climat de grande précarité sociale, d'une vie qui n'est pas, comme le titre l'indique, à la mesure de leurs rêves.

2. Le public auquel le film est destiné

Grâce notamment au prix d'interprétation obtenu par les deux actrices au festival de Cannes 98, La Vie rêvée des anges a connu lors de sa sortie un large succès public. Si ce film peut être vu par la plupart des jeunes spectateurs (à partir de quatorze ou quinze ans environ), son style réaliste et volontairement décousu risque de heurter ceux qui sont habitués à un cinéma de fiction plus spectaculaire.

3. Rapport avec la problématique santé

La vie rêvée des anges est l'antithèse du film pédagogique ou « à message » : c'est pour cela aussi que nous l'aimons et que nous vous le présentons dans cette rubrique éducative ! Il donne en effet plus à observer de façon attentive et empathique qu'à proprement parler à comprendre et à interpréter. Nous suivons le parcours d'Isa et de Marie par la sensibilité, l'attention (parfois la tension), mais la complexité de leurs motivations, de leurs réactions et de leurs actes ne nous est jamais totalement dévoilée, décryptée.

La vie rêvée des anges est ainsi un excellent film pour aborder les dimensions psychologiques et de santé mentale des personnes, car il écarte toutes tentatives d'explications totalisantes ou irréfutables. Tout en proposant un certain nombre de pistes de compréhension (l'importance des caractères, le rôle de la famille, les fragilités réelles ou apparentes...), il préserve surtout la richesse et la complexité de chaque personnage, jusqu'à les rendre crédibles, présents, presque palpables. Cette « compréhension émotionnelle » que permet parfois le cinéma est un réel objet de réflexion pour l'éducateur de santé.

Le thème du suicide est abordé delà même façon par ce film&nbsp: davantage dans l'aspect brutal et irrationalisable (du moins totalement...) que nous lui connaissons dans la « vraie » vie, que par une thèse logique et explicative. Sa place (finale) dans la construction du film, le situe cependant matériellement comme une conclusion. C'est dire si des éléments de l'histoire de Marie peuvent constituer des indices. Il sera intéressant de les rechercher et de se demander s'il était possible, pour l'entourage de la jeune fille, de mieux les entendre et de lui venir en aide. Mais l'extrême justesse psychologique du réalisateur montre aussi le côté fondamentalement secret et caché de ce geste et ainsi ne conduit à aucun moment à une possible culpabilisation.

4. Proposition d'animation

Dans un film comme la Vie rêvée des anges, la caméra nous permet, selon l'expression heureuse de Gilles Deleuze, « d'être avec » les personnages, de les accompagner, d'être parfois au plus proche d'eux jusqu'à partager leur intimité sans cependant qu'ils ne nous deviennent transparents ni qu'ils ne nous délivrent les secrets de leur âme. Nous suivrons Marie au hasard de ses rencontres, nous croiserons avec elle Isa, Charly et Fredo, deux gros videurs sympathiques sous leurs dehors rustauds, et puis surtout Chriss qui usera sinon abusera d'elle à sa guise avant de la laisser tomber, et pourtant son geste, brutal et inattendu, nous laissera aussi pantois et désarçonnés que son amie venue renouer avec elle. La surface transparente des êtres devient soudain opacité.

Le film ne délivre pas d'explication, même si son regard, loin d'être objectif et indifférent, est au contraire au plus près des personnages qu'il met en scène. Le geste de Marie, son suicide, est ainsi pour les spectateurs la surface à la fois d'une projection, d'une interrogation et d'une relecture du film. Des fils se nouent, des interprétations s'ébauchent, des souvenirs reviennent à partir d'une fin (dans tous les sens du terme) qu'on n'avait pas su prévoir.

L'animateur peut partir de ce renversement : alors que le film semble au départ privilégier Isa (interprétée d'ailleurs par une Elodie Bouchez mieux connue alors que Natacha Régnier), la mort de Marie en fait un lieu opaque du film, un point de cristallisation pour l'émotion et la réflexion du spectateur. On suggérera alors de construire un graphe centré autour de ce personnage, graphe des différentes relations qu'elle entretient avec d'autres : relation avec Isa, en apparence chaleureuse mais sans doute superficielle du point de vue de Marie, avec cette amie dans le coma qu'elle semble avoir totalement oubliée, avec le gros Charly aussi qui semble « l'écraser » de tout son poids, avec Chriss enfin dont elle ne paraît pas voir la duplicité... Mais on peut également noter des relations « vides », que ce soit au travail ou avec une famille singulièrement absente.

Ce graphe doit permettre de ne pas se focaliser sur un seul élément — qui fonctionnerait alors comme « explication » de son geste — et de prendre en compte l'ensemble de la situation de Marie décrite dans le film à travers de multiples notations dont aucune sans doute ne se veut déterminante mais dont toutes forment un portrait nuancé et complexe du personnage.

À partir de ce graphe, chacun pourra ensuite exprimer une opinion mais aussi ses émotions à propos du cheminement de Marie et de l'impasse où elle s'est sans doute trouvée plongée. On n'oubliera pas non plus de proposer à la discussion le fort beau titre qu'Erick Zonca a donné à son film.


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