Medias
Journal des Grignoux Chargez notre appli mobile S’inscrire à nos newsletters Nos galeries photos Blog Grignews
Medias
Journal des Grignoux en PDF + archives Chargez notre appli mobile S’inscrire à nos newsletters Nos galeries photos
Fermer l'extrait

Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
L'Enfant
de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique, 2005, 1h40

Le dossier pédagogique dont on trouvera un court extrait ci-dessous s'adresse aux enseignants du secondaire qui verront le film L'Enfant avec leurs élèves (entre quatorze et dix-huit ans environ). Il contient plusieurs animations qui pourront être rapidement mises en œuvre en classe après la vision du film.

Premières réactions

L'Enfant est de prime abord un film relativement accessible (pour des spectateurs à partir de quatorze ans environ), notamment si l'on considère l'histoire racontée, mais il peut néanmoins susciter des réactions contradictoires. Il serait sans doute maladroit pour l'enseignant ou l'animateur d'ignorer ces réactions et d'imposer un point de vue unique sur le film (comme celui en général très positif de la critique cinématographique), mais ces appréciations immédiates des participants peuvent également bloquer toute réflexion ultérieure sur le film: c'est le cas bien sûr d'éventuels jugements négatifs qui risqueraient d'entraîner un rejet définitif, mais également de certains enthousiasmes qui se focaliseraient sur l'un ou l'autre aspect en négligeant d'autres dimensions importantes du film [1].

Il est donc important d'amener les participants à prendre une certaine distance par rapport à leurs premières appréciations pour permettre une analyse plus approfondie. Mais comment, concrètement, l'enseignant ou l'animateur pourra-t-il diriger la discussion pour amener les participants à une telle distance réflexive? Trois axes principaux devraient, semble-t-il, guider ces interventions:

  • Les réactions des jeunes spectateurs (mais aussi des moins jeunes) sont souvent très générales et mêlent jugements de valeur, appréciations subjectives et observations objectives. Face à de tels jugements (qui se résument facilement à un «c'était génial» ou au contraire, «c'était nul»), on invitera les intervenants à distinguer les éléments précis qui, selon eux, justifient leurs appréciations: sur quel personnage, quel épisode, quelle réalité évoquée par le film, quelle caractéristique de mise en scène... porte exactement leur critique, positive ou négative, du film?
  • On favorisera dans la mesure du possible la diversité des opinions. Comme n'importe quel groupe, la classe est facilement dominée par l'opinion des «leaders» dont les avis parfois brutalement tranchés risquent d'imposer le silence aux autres intervenants: filles et garçons notamment réagissent souvent de manière contrastée, et il faut donc veiller à permettre l'expression des avis «minoritaires» ou minorisés. Mettre en avant différents éléments du film devrait notamment favoriser cette diversité d'opinions.
  • Les avis exprimés de prime abord portent généralement sur l'histoire racontée et sur les personnages mis en scène: l'enseignant ou l'animateur incitera alors les participants à s'interroger sur les intentions des auteurs [2] du film, dans ce cas les frères Dardenne, intentions qui n'apparaissent pas explicitement et qui doivent donc être reconstituées de façon hypothétique par les spectateurs. Ainsi, le personnage principal de L'Enfant ne suscite certainement pas une sympathie immédiate contrairement à la plupart des héros de films d'action hollywoodiens que voit le jeune public aujourd'hui: on invitera donc les participants à se demander pourquoi les Dardenne ont choisi un tel personnage auquel nous ne nous identifions pas spontanément.

Voici dans cette perspective quelques suggestions pour orienter les premières discussions autour de L'Enfant.

Les personnages

Les personnages principaux de L'Enfant pourront susciter chez les jeunes spectateurs des réactions d'incompréhension («Comment peut-on vendre un enfant?»), d'indifférence, de rejet («C'est un salaud») ou même de mépris («Ce sont des minables, des ratés»). Une comparaison avec des films hollywoodiens bien connus des adolescents comme le Seigneur des anneaux ou la Guerre des étoiles [3] suffit à caractériser l'originalité du film des Dardenne: loin de tout manichéisme, L'Enfant met en scène des personnages ambigus, ambivalents, suivant même de façon privilégiée Bruno qui commet des actes moralement et juridiquement condamnables. De ce point de vue, il est sans doute clair pour tous les spectateurs que les auteurs du film ne s'identifient pas à leur personnage dont ils condamnent vraisemblablement les actes (ou certains des actes). Les vols, le recel, la vente d'un enfant sont évidemment des actes condamnables, ce dont témoigne en particulier la réaction de l'héroïne principale, Sonia, qui, devant le choc de la révélation de ce que vient de faire Bruno, ne peut réagir qu'en s'évanouissant.

La question que pose L'Enfant au spectateur est alors de comprendre pourquoi les frères Dardenne se sont intéressés à un tel personnage. La réponse à cette question n'est cependant pas aussi évidente qu'il n'y paraît de prime abord pour des spectateurs adultes ou avertis: si l'on s'accordera facilement sur le souci de «réalisme» de ce cinéma, on peut se demander si L'Enfant décrit une situation représentative ou au contraire exceptionnelle, si ce film doit être compris comme un documentaire, une dénonciation (par exemple d'une injustice sociale) ou au contraire une réflexion sur des actions qui nous concernent tous, quelle que soit notre situation sociale.

Des sous-questions devraient sans doute permettre aux jeunes participants d'affiner les réponses à ce propos: ainsi, il sera sans doute intéressant de comparer les réactions des deux principaux personnages de ce couple, présenté d'abord comme apparemment uni, heureux même (on se souvient de la scène du parking), avant que le geste de Bruno ne les sépare, physiquement et moralement. L'évolution du personnage de Bruno est sans doute également significative avec en particulier son revirement final, relativement inattendu. Contrairement à la plupart des films qui proposent un héros positif comme support à l'identification du spectateur, L'Enfant des frères Dardenne nous impose donc une forme de déplaisir en nous faisant partager le destin de personnages relativement peu «reluisants» (moralement, socialement, humainement...): le film nous invite en revanche à une «réflexion» ou une «interrogation» sur le monde qui nous entoure, bien que cette «réflexion» dépende elle-même, en partie, du spectateur.

L'histoire racontée

L'histoire racontée dans L'Enfant peut également susciter des réactions contradictoires: certains pourront ainsi la trouver «sans intérêt», manquant de «suspense» ou de «rebondissements». Mais ici aussi, l'on comprend facilement que de telles appréciations négatives sont (ou seraient) en fait influencées par les films spectaculaires de type hollywoodien, tout en reposant sur une confusion entre la dimension spectaculaire des actions mises en scène et les péripéties ou rebondissements du récit: L'Enfant est en effet caractérisé par de multiples péripéties, relativement inattendues, même si les événements peuvent souvent paraître banals (Sonia et Bruno s'amusent sur un parking) ou quotidiens (ils séjournent dans un abri de nuit pour sans-logis). On remarquera en outre qu'il y a aussi des événements «exceptionnels», en particulier la vente du bébé, traitée presque comme un «thriller» (mais sans la musique) ou la poursuite finale qui est elle traitée sans effets appuyés (comme des ralentis, des ellipses, des gros plans...).

Ici aussi, l'on peut suggérer aux participants de faire une comparaison avec des productions hollywoodiennes courantes pour mieux comprendre le point de vue adopté par les frères Dardenne: dans L'Enfant, l'histoire ne sert manifestement pas à glorifier un héros capable de surmonter les épreuves les plus rudes, et elle survient au contraire dans un univers qui, loin d'être imaginaire, est très proche du nôtre. Notre attitude face à ce film doit donc se rapprocher de celle que nous aurions face à la réalité, face à un fait divers, même si bien sûr L'Enfant reste, pour une part, une fiction.

La situation mise en scène

La dimension sociale du film des frères Dardenne sera facilement reconnue par de nombreux spectateurs (elle peut néanmoins poser problème pour les plus jeunes qui n'ont qu'une connaissance très sommaire des différents groupes sociaux et de l'impact de ces différences sur la vie quotidienne des individus [4]). Certains pourront cependant estimer qu'ils connaissent déjà la réalité décrite, qu'ils ont déjà entendu parler du trafic d'enfants, qu'ils savent bien que la misère existe et que des individus sont prêts à tout pour gagner facilement de l'argent,...

Sur ce point aussi cependant , une courte réflexion sur le point de vue des cinéastes devrait permettre de comprendre la différence entre ce film et un simple fait divers tel qu'il peut être rapporté dans la presse ou à la télévision: ce qui intéresse sans doute les Dardenne, c'est le parcours de Bruno, son histoire qui, de petits vols en recel, va finalement envisager de vendre son enfant, c'est également son revirement final qui l'amènera à assumer la conséquence de ses gestes, ce sont aussi les réactions de Sonia qui, elle, n'envisage évidemment pas qu'on puisse vendre son enfant, c'est enfin le climat général où se déroule cette histoire et la manière dont il influe sur les personnages (on se souviendra par exemple de la solitude du jeune couple dont les parents sont pratiquement inexistants). Autrement dit, le «fait divers» dans L'Enfant n'existe pas en dehors d'un parcours individuel qui lui-même n'est pas indépendant d'un arrière-plan social bien présent.

Mais les relations entre ces différents éléments ne sont qu'esquissées, et c'est sans doute aux spectateurs à interpréter les liens qui peuvent exister entre ces éléments. On pourrait alors suggérer aux participants de comparer L'Enfant, qui est un film de fiction, avec un reportage télévisuel sur un sujet similaire. Cette comparaison devrait permettre de mieux percevoir le point de vue des cinéastes qui ne veulent évidemment pas «informer» les spectateurs, mais plutôt faire partager le point de vue des personnages, et éclairer notamment un parcours individuel «amoral» ou «aberrant». Bien entendu, il ne s'agit pas d'imposer cette interprétation mais d'ouvrir un espace de discussion en traçant quelques hypothèses sur le point de vue des auteurs du film.

Un «beau» film?

Certaines réactions pourront également porter sur la dimension «esthétique» du film, sur différents éléments cinématographiques qui permettent d'affirmer ou au contraire de nier l'éventuelle «beauté» de L'Enfant. Ce genre de jugements, qui, ici, feront certainement référence à la Palme d'or attribuée au Festival de Cannes, mélange cependant des niveaux filmiques très différents: le «réel» mis en scène peut être jugé laid, sordide, misérable, sans que l'on tienne compte alors de la différence entre cette réalité représentée et la représentation elle-même (presque toutes les formes de réalisme en peinture ou en littérature ont suscité de tels jugements réducteurs). De manière plus sommaire encore, certaines appréciations peuvent mettre en cause le manque de sympathie ou même l'antipathie que susciterait la personnalité des acteurs principaux, sans que l'on distingue nettement ces acteurs des personnages qu'ils incarnent. Dans une perspective similaire, les décors «naturels», dans ce cas-ci industriels ou urbains, susciteront chez certains un rejet spontané, confondant cette fois encore le film et la réalité mise en scène.

On essaiera alors de faire prendre conscience aux participants de l'aspect conventionnel de cette conception de la «beauté» par une comparaison avec des genres cinématographiques comme le fantastique (le Seigneur des anneaux encore une fois) où abondent les monstres et créatures difformes mais où la «laideur» serait plutôt perçue comme une qualité («Quel monstre réussi!»): pourquoi jugeons-nous différemment cette laideur dans un film fantastique et dans un film réaliste comme L'Enfant?

Il est assez facile de comprendre que ce qui nous plaît dans ce type de cinéma spectaculaire, c'est précisément son éloignement de la réalité banale, quotidienne, prosaïque qui est de ce fait implicitement dévalorisée: Bruno peut s'acheter une veste de cuir, il ne ressemble pourtant ni à une image de publicité ni à un héros de film américain...

Autrement dit, le film des Dardenne nous rappelle que la réalité dans laquelle nous vivons n'a rien de cette «beauté» des publicités qui nous entourent ou du cinéma spectaculaire dans lequel nous baignons habituellement. Il nous impose de ce fait une forme de «désillusion» ou de «déplaisir» par rapport à ces représentations «idéalisées» du monde.

Mais il nous apporte en compensation une certaine lucidité sur la réalité où vivent les personnages et qui est aussi la nôtre: l'exemple de la veste de cuir qu'achète Bruno est sans doute assez parlant, car il peut nous inciter, en tant que spectateurs, à réfléchir sur nos propres comportements. Chacun de nous a certainement acheté à l'une ou l'autre occasion un vêtement (ou un objet) qui lui paraissait beau ou séduisant mais qui finalement s'est révélé quelconque quand il a quitté la vitrine où il était exposé...

Les éléments de réponse proposés ici ne visent pas, on le voit, à donner une interprétation cohérente et complète de L'Enfant, mais plutôt à suggérer un point de vue, une approche, un regard, qui n'est sans doute pas celui qu'adoptent spontanément les jeunes spectateurs face au cinéma. Sans être un documentaire, ce film, pour pouvoir être apprécié, nous oblige sans doute à mener une «réflexion» [5] sur la réalité mise en scène (même si personnages et événements racontés sont pour une part fictifs) mais également sur notre rapport — plus ou moins proche, plus ou moins direct — à cette réalité. Comment aurions-nous réagi à la place de Bruno ou de Sonia? Comment peut-on comprendre qu'un jeune adulte en vienne à vendre son propre enfant? Où se situe alors la limite entre les «bêtises» que font beaucoup d'adolescents et l'ignoble que commet Bruno semble-t-il sans remords? Enfin, qu'est-ce qui peut transformer profondément un homme comme c'est le cas de Bruno quand, à la fin du film, il se rend de manière inattendue à la police?

Le film cependant n'apporte pas de réponses immédiates à toutes ces questions, il n'explique pas le comportement de Bruno, il ne condamne pas le personnage (du moins explicitement), il nous oblige seulement à interroger nos propres certitudes, notre propre manière de voir la réalité et de la juger. La discussion qui précède vise donc essentiellement à faire percevoir aux participants la nécessité d'une telle attitude de questionnement pour pouvoir apprécier un film comme L'Enfant.


[1] La remarque vaut pour tous les films: on peut par exemple «se retrouver» dans un personnage en négligeant de ce fait toutes les différences éventuelles de situation (ce pourrait être le cas par exemple d'une jeune fille enceinte face au personnage de Sonia), ou bien être sensible à la personnalité d'un acteur admiré quelle que soit la nature du film en cause, ou même projeter sur le film un point de vue, un propos ou une thèse qui ne sont peut-être pas ceux des auteurs (par exemple, si l'on décrivait l'Enfant comme une simple illustration du phénomène de désindustrialisation de l'Europe occidentale).

[2] Dans le cas de l'Enfant, Jean-Pierre et Luc Dardenne sont évidemment les auteurs du film au sens fort du terme puisqu'ils sont à la fois cinéastes et scénaristes du film. Quand ce n'est pas le cas, il est néanmoins toujours pertinent de distinguer le niveau de l'histoire mise en scène (et de ses personnages) et celui de l'auteur dont les intentions doivent être reconstituées, même s'il peut alors y avoir une discussion sur la personne même de «l'auteur»: s'agit-il du cinéaste ou bien du scénariste ou même d'un autre intervenant (par exemple un producteur ou un acteur)? De manière générale, on peut supposer que le cinéaste partage les intentions de l'auteur du scénario qu'il met en scène, et l'on peut donc parler d'une communauté d'intention: il existe néanmoins de nombreux exemples de scénaristes qui s'estiment trahis par leur metteur en scène, et des cinéastes contraints de mettre en scène, pour toutes sortes de raisons, des scénarios dans lesquels ils ne se retrouvent pas.

[3] On pourrait penser que le public d'adolescents qui verront l'Enfant est plus âgé (entre quatorze et dix-huit ans a-t-on indiqué dans ce dossier) que celui auquel s'adressent les deux productions hollywoodiennes citées, mais l'expérience montre que ces productions hollywoodiennes ont été vues et applaudies par la majorité des adolescents (jusqu'à dix-huit ans), que ce soit en salles ou à la télévision, même si le «cœur» de la «cible» est sans doute un peu plus jeune.

[4] Il suffit de penser à la réaction de Bruno quand on lui propose un travail et qu'il répond que «le travail, c'est pour les enculés». Pour un spectateur peu au fait des réalités sociales, une telle réaction sera évidemment interprétée comme un simple signe de paresse.

[5] Cette réflexion reste largement intuitive et ne fait le plus souvent l'objet d'aucune formulation explicite. Dans une situation de type pédagogique en revanche, la discussion oblige les participants à une telle explicitation.

 


Tous les dossiers - Choisir un autre dossier