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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Elephant
de Gus Van Sant
USA, 2003, 1h21

Le dossier pédagogique dont on trouvera un court extrait ci-dessous s'adresse aux enseignants du secondaire qui verront le film Elephant avec leurs élèves (entre quinze et dix-huit ans environ). Il contient plusieurs animations qui pourront être rapidement mises en oeuvre en classe après la vision du film.

Quatre interprétations possibles du film

Comme on l'a dit [dans le dossier imprimé], Elephant est un film énigmatique dont le propos n'est jamais explicité et qui suscite de ce fait chez les critiques une intense activité d'interprétation. Cette activité critique n'est cependant pas toujours aussi réfléchie qu'il n'y peut paraître de prime abord: en fonction de ses intérêts, de ses compétences, de ses valeurs propres, chacun interprète en effet le film à sa guise en se satisfaisant rapidement d'une cohérence apparente mais sans réelle démonstration ni même explicitation de la démarche suivie (qui reste le plus souvent inconsciente chez le critique lui-même).

D'un point de vue pédagogique, Elephant pose donc un double problème: le film, d'une manière ou l'autre, appelle l'interprétation, mais beaucoup de jeunes spectateurs, par manque de compétences, sont incapables de produire de telles interprétations et vont se satisfaire d'une lecture superficielle du film; par ailleurs, les critiques que l'on peut trouver dans les revues savantes de cinéma ne peuvent être reçues par ces jeunes spectateurs que comme des arguments d'autorité puisque les prémisses n'en sont que très rarement (sinon même jamais) explicitées.

L'idéal dans une perspective pédagogique serait sans doute de fournir aux élèves les moyens de construire leur propre interprétation, mais un peu de réflexion suffit à montrer que de telles interprétations mobilisent une masse de savoirs disparates qui sont réorganisés (par le critique) selon des schémas qui ne sont évidemment pas ceux d'un raisonnement déductif (l'analogie, la généralisation à partir d'un cas unique y jouent par exemple un rôle prépondérant).

De façon moins ambitieuse mais sans doute plus praticable, nous proposerons donc ici quatre interprétations [seules deux de ces interprétations sont reproduites sur cette page WEB] qui pourront être soumises aux élèves: certaines de ces interprétations sont originales tandis que d'autres reformulent des thèses qui ont pu être affirmées ailleurs; chacune a sans doute sa pertinence mais aucune ne peut sans doute prétendre à la «vérité». Les jeunes spectateurs seront donc invités d'abord à apprécier chacune de ces interprétations en fonction de leur propre perception (même si celle-ci reste largement intuitive) et à marquer celle dont ils se sentent le plus proches: ils pourront éventuellement apporter de nouveaux arguments en faveur de cette interprétation, mais ils devront surtout rechercher des éléments du film qui contredisent, à leurs yeux, les thèses dont ils se sentent le plus éloignés. En effet, s'il n'est pas possible de démontrer qu'une interprétation est vraie (même si on peut apporter des arguments en sa faveur), on peut démontrer qu'elle est fausse si des éléments objectifs du film la contredisent1: il s'agira donc pour les jeunes spectateurs d'exercer leur jugement critique au sens le plus fort (et le plus noble) du terme en recherchant des arguments leur permettant de prendre une distance réflexive à l'égard des thèses qui leur sont proposées.


1. C'est la thèse d'Umberto Eco dans Les Limites de l'interprétation (Paris, Grasset, 1992), inspirée assez directement des analyses épistémologiques de Karl Popper dans La Logique de la découverte scientifique (Paris, Payot, 1973, éd. originale en allemand: 1935).

La tragédie

[...]

La banalité du mal

Elephant est un film sur une tuerie, mais bizarrement, il traite à égalité tueurs et victimes, dont les destins sont complètement mêlés et qui ne se distingueront véritablement qu'à la fin du film (quand Eric et Alex explicitent leur projet). Jusque-là, le film se présente comme une mise en scène de la vie quotidienne dans une High School américaine (dont le style de vie est très différent des écoles en Europe): c'est un jour ordinaire et le cinéaste traite tous les événements de la même façon en banalisant les choses, en soulignant leur caractère ordinaire, en accompagnant les personnages dans leurs cheminements habituels et sans intérêt (ils repassent vraisemblablement par des endroits où ils sont déjà passés cent fois). Il accentue même le caractère dérisoire de leurs gestes par des ralentis inattendus (quand Nathan croise le groupe de trois filles) ou par une bande-son qui isole certains bruits (la boîte de développement métallique que tourne et retourne le photographe), se moquant même de l'inanité et de la vanité de leurs propos, en particulier ceux des trois filles qui ne parlent que de choses futiles dans un flot continu de paroles dont on devine qu'elles se répètent tous les jours semblablement (mais le groupe «homo-hétéro» n'échappe pas au même soupçon de ridicule).

Mais les tueurs n'échappent pas à cette vision «banalisante»: rien ne les distingue véritablement de leurs victimes, et leurs activités sont aussi ordinaires que celles qui nous sont montrées par ailleurs. La clé du film réside alors peut-être dans le jeu vidéo auquel joue le jeune Eric: alors que, dans la plupart de ces jeux, il s'agit de tuer des ennemis présentés comme des «monstres», ce jeu-ci au graphisme très sommaire souligne de façon ironique le caractère tout à fait banal des victimes, effaçant toute distance entre elles et le joueur. Le film nous contraint d'une certaine manière à inverser le raisonnement, et, alors que l'opinion commune considère que les auteurs de tueries comme celle de Columbine sont des «monstres», des «fous» ou des «démons», Elephant nous oblige à considérer qu'ils sont nos semblables, que rien ne les distingue fondamentalement de nous-mêmes, et de façon encore plus inquiétante que nous aussi, nous serions capables de commettre de tels actes. Dans cette perspective, l'on comprend pourquoi la première victime est Michelle, cette adolescente qui, comme Alex et Eric, est l'objet de moqueries diverses, isolée de ses condisciples et obligée de se replier sur elle-même: la première personne que tue Alex est sans doute celle qui lui ressemble le plus. Le monde d'Elephant est un monde indifférencié où la frontière entre le bien et le mal, le «normal» et «l'anormal», se trouble et s'estompe irrémédiablement.

L'aliénation du monde moderne

[...]

Le travail de la mémoire immédiate

À la suite d'un événement traumatique, on se passe et on se repasse les événements dans la tête: Gus Van Sant fait un peu la même chose en se limitant à la mémoire immédiate des participants, c'est-à-dire aux événements de la journée qui auraient été oubliés si l'événement traumatique ne les avait pas ravivés. La manière de filmer mime ainsi le travail de la mémoire en revenant plusieurs fois sur la même scène, en mélangeant les moments, en isolant certains détails de la scène qui sont grossis par la bande-son, par le ralenti, par le plan-séquence , en donnant de l'importance à des événements qui sans cela passeraient inaperçus: ici, tout devient signe, prémonition, «détail qui aurait pu tout changer», moment où le destin aurait pu basculer dans une autre direction.

Mais Gus Van Sant fait oeuvre de fiction, ce qui lui permet en particulier de mettre en scène la «mémoire» de ceux qui sont morts, victimes ou meurtriers, et de mélanger des «mémoires» appartenant à différents individus. Dans cette optique, l'on comprend d'ailleurs très facilement la différence de traitement entre le passé des témoins ou victimes et celui des tueurs: témoins et victimes se souviennent seulement de la journée où est survenu l'événement traumatique, des événements qui ont immédiatement précédé cet événement; en revanche, les tueurs remontent jusqu'au moment où leur projet meurtrier s'est concrétisé, le jour avant quand ils ont en particulier reçu une des armes de leur panoplie.

En mélangeant différentes mémoires, en évoquant des souvenirs de personnes qui sont mortes, le film se présente donc bien comme une oeuvre de fiction qui se distingue de façon évidente d'un véritable travail de mémoire mais qui en garde certaines caractéristiques essentielles comme celles qu'on vient d'évoquer.

En cela, le propos de Gus Van Sant est sans doute moins «philosophique» que profondément affectif ou émotionnel: de la même façon qu'après un événement traumatique, l'on se repasse les événements dans sa tête pour surmonter ce traumatisme, pour maîtriser notre trouble, pour récupérer de notre effroi, Gus Van Sant marqué comme d'autres par ces événements même s'il n'en a été qu'un témoin lointain les reprend, les répète, les remet en scène de multiples fois comme pour arriver à les maîtriser affectivement.

Vous trouverez à la page suivante un traduction en anglais d'une des animations de ce dossier consacré à Elephant de Gus Van Sant.


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