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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Mon oncle
de Jacques Tati
France, 1958, 1h55

Le dossier pédagogique dont on trouvera un court extrait ci-dessous s'adresse aux enseignants du début du secondaire qui verront le film Mon oncle avec leurs élèves (entre onze ans et treize ans environ).

Une approche sociologique

Mon Oncle est un film quasi-muet. On a déjà dit combien les paroles font partie de la situation, presque au même titre que le décor ou les costumes. Elles participent fort peu à l'intrigue.

Cette «gratuité» des dialogues met en évidence l'importance d'un langage non-verbal. En effet, s'il ne fallait compter que sur les mots pour organiser les rapports entre les gens, tout le monde parlerait tout le temps. Mais beaucoup d'informations peuvent être transmises par les regards, les gestes, etc. Ce langage non-verbal comporte lui aussi des règles, le plus souvent tacites, et qui vont bien au-delà de simples règles de politesse ou de savoir-vivre.

Ce sont ces convenances, ces conventions tacites, ces usages qu'a étudiés un courant de la sociologie américaine dans les années 70. Inauguré par Erving Goffman, dont La mise en scène de la vie quotidienne apparaît comme l'ouvrage fondateur, ce type d'étude repose sur l'analogie entre les comportements du quotidien et une représentation théâtrale.

Cette approche revient grosso modo à poser un regard d'ethnologue sur notre propre société: il s'agit d'observer, de l'extérieur, les gestes qui manifestent les liens, ou l'absence de liens, entre les individus. Il apparaît alors que les relations entre les personnes sont sous-tendues par toutes sortes d'intentions: se présenter sous un jour particulier, ne pas se présenter de manière équivoque, ne pas offenser l'autre, ne pas le mettre dans une situation embarrassante, etc.

Dans cette optique, Mon Oncle apparaît comme un objet d'observation privilégié. En effet, le spectateur peut facilement adopter le rôle d'observateur par la distance qui s'impose entre lui et les acteurs du film et parce qu'à aucun moment il n'est invité à s'impliquer dans l'histoire. D'autre part, l'analogie avec la représentation théâtrale paraît particulièrement pertinente quand on voit l'affectation, les mises en scène des Arpel. Enfin, beaucoup de comportements peuvent nous paraître excessifs ou hors-propos, voire surréalistes. Donc, ce que l'on perçoit comme des écarts suppose l'existence d'une norme que l'on peut essayer de définir.

Les vêtements

Lorsqu'on rencontre quelqu'un (qu'on croise dans la rue, qui s'assied dans le même compartiment de train, qui est présenté par un ami, ), on recherche immédiatement toutes sortes d'informations à son sujet. Certaines sont évidentes: sexe, âge, race, D'autres peuvent être déduites plus ou moins facilement: milieu socio-professionnel, etc. On a besoin de ces informations pour ajuster son comportement: on ne se conduit pas de la même façon si on a affaire à un homme ou à une femme, à un jeune ou à un vieux, à un enfant ou à un adulte.

Les vêtements peuvent constituer une source d'informations intéressante. En effet, quand ils n'indiquent pas explicitement la fonction de celui qui les porte (uniforme), ils ont été choisis et reflètent la personnalité ou les goûts de l'individu. Ils manifestent aussi, en quelque sorte, ses intentions.

Suggestion pédagogique

La scène de la garden-party nous semble constituer un cas intéressant pour aborder la manifestation des intentions par les vêtements. On pourra donc demander aux élèves s'ils se souviennent de la façon dont sont habillés les différents personnages. Peuvent-ils ensuite «interpréter» ces accoutrements?

En guise d'exemple, voici notre propre analyse.

Monsieur Arpel porte un pantalon de toile blanche, une veste sport avec de nombreuses poches et un chapeau. Il est le maître de maison, c'est donc à lui qu'il revient de donner le ton à cette petite réception. Avec son «look safari», c'est une atmosphère résolument détendue qu'il voudrait induire. On peut le considérer comme le personnage le plus important socialement et il a adopté une tenue décontractée pour mettre tout le monde à l'aise.

Madame Arpel, égale à elle-même, porte une sobre robe rose, sans manches. Ni trop sophistiquée, ni trop quotidienne, elle réalise parfaitement l'équilibre que la situation réclame.

La voisine, qui porte un bibi rouge, une robe à motifs «zèbre» gris et blancs et une large écharpe à dessins «ethniques», fait une véritable démonstration d'élégance. Elle est le modèle du bon goût. Preuve que sa toilette est du dernier cri, Monsieur Arpel la prend pour un marchand de tapis. Voilà les risques auxquels on s'expose quand on frise l'avant-garde. Elle apparaît donc comme une personne extrêmement raffinée (ce que sa diction et son fume-cigarette confirment), qui a tout le temps de s'occuper d'elle-même. Sans mari, ni enfant, ni souci d'argent, elle n'a rien de commun avec une ménagère. Tout le contraire de Madame Pichard.

La femme du «bras droit» d'Arpel a sans doute sorti ce qu'elle avait de plus chic dans sa garde-robe. Une robe grise, un petit chapeau et surtout un minuscule boléro de fourrure. Complètement hors-saison (il fait grand soleil sur le jardin des Arpel), cet accessoire paraît d'autant plus dérisoire. Il semble bien que Madame Pichard ait voulu démontrer qu'elle aussi peut s'habiller «riche». Malheureusement, cette attitude se révèle assez maladroite. En effet, ce signe de richesse est par trop ostentatoire. De plus, cette tenue est tout à fait désuète et inadaptée à la situation, ce qui est révélateur de sa méconnaissance de ce qui se porte dans le beau monde[1]. Il est probable que les Pichard n'assistent jamais à des réceptions mondaines et ne vont jamais dans des endroits chics.

D'ailleurs Monsieur Pichard porte un costume trois-pièces, tout ce qu'il y a de plus classique. Complètement anodin, il se veut discret (une qualité que son patron apprécie sans doute) et disponible.

Un autre monsieur porte un blazer sur une chemise ouverte, un pantalon foncé et des chaussures bicolores. Parmi les hommes, c'est sans doute lui qui arbore la tenue la plus adaptée à la situation: chic et décontractée.

Enfin, la jeune femme blonde vêtue de blanc estival semble n'avoir rien à prouver. Sa tenue, simple (chemisier sans manches, pantalon et un grand foulard vert en guise de ceinture), met sa beauté naturelle en valeur. Elle ignore quasiment le reste de l'assemblée.

Finalement, et si on excepte les Pichard qui «s'écrasent» devant leurs patrons, chacun des personnages affirme une forme de supériorité.

Arpel détient le vrai pouvoir (le directeur de l'usine, l'hôte qui reçoit), ce qui lui épargne d'avoir à se montrer «supérieur». Il fait même un effort pour paraître amical et «sans façons».

De la même manière, Madame Arpel n'a pas besoin de se distinguer particulièrement puisque sa situation (la femme du directeur de l'usine Plastac, leader sur le marché du tuyau) lui confère un avantage objectif.

La voisine remporte le prix de l'élégance.

Quant à la jeune femme blonde, elle est naturellement la plus belle, sans chichis. Elle a le privilège d'être tout à fait à l'aise là où les autres peuvent se sentir guindés, privilège qu'elle partage avec le monsieur en blazer.

Hulot, dans son costume habituel, est hors-jeu. Son souci de sa propre apparence se limite à dissimuler du mieux qu'il peut le bas de son pantalon trempé, après qu'il soit malencontreusement entré dans le bassin.


[1.] A moins que Madame Pichard ne soit volontairement maladroite. Elle jouerait alors un jeu fort subtil dont le but serait de ne pas déplaire à Madame Arpel et surtout de ne pas la surpasser. En effet, la maîtresse de maison, qui admire sans doute l'élégance de sa voisine qui est du même milieu et dont elle voudrait faire sa belle-sur, pourrait bien ne pas apprécier que la femme d'un inférieur (par rapport à son mari) lui soit supérieure (à elle) de quelque manière que se soit! Madame Pichard jouerait donc à l'idiote même pas élégante. Mais on peut écarter cette hypothèse si on se souvient de son attitude générale.

En complément à l'extrait du dossier pédagogique réalisé par les Grignoux sur Mon oncle et présenté sur cette page, le lecteur intéressé trouvera à la page suivante une étude de Brigitte Boëdec sur la bande sonore du film de Jacques Tati. Cette étude a été réalisée dans le cadre de l'opération « Collège au cinéma » (France). (Elle n'est donc pas reprise dans le dossier imprimé des Grignoux et constitue un document distinct entièrement disponible sur ce site en suivant le lien indiqué).

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