Ours d'or à la Berlinale 2026
Lauréat de l’Ours d’Or à Berlin, Yellow Letters s’impose comme un grand film politique. À travers le portrait d’un couple d’artistes turcs dont les carrières vont se retrouver cadenassées par le pouvoir en place, le réalisateur İlker Çatak dépeint brillamment la manière dont les régimes autoritaires musèlent insidieusement les voix contestataires… Un film courageux et nécessaire !
Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve...
Entièrement tourné en Allemagne alors que l’action se situe en Turquie, voilà un film dont le sujet résonne tristement avec l’actualité. Qu’il s’agisse de la Turquie sous Erdogan, des États-Unis sous Trump ou de certains pays d’Europe, l’érosion de la démocratie gagne du terrain. En nous confrontant au quotidien d’une famille qui perd peu à peu ses droits et ses libertés, İlker Çatak montre comment les mécanismes du pouvoir s’insinuent au cœur même des foyers, en isolant les individus jusqu’à fracturer leur propre intimité.
Comme il l’avait fait dans son film précédent, La Salle des profs, le réalisateur met toute sa mise en scène au service de la tension morale du récit, de manière à faire éprouver les dilemmes éthiques dans lesquels se retrouvent les protagonistes, invitant ainsi tout un chacun à se questionner sans cesse sur ce qu’il ferait à leur place : lutter pour ses idées ou, au contraire, se compromettre pour éviter l’emprisonnement. Aziz et Derya sont deux intellectuels dont, jusqu’ici, ni les idées progressistes ni le mode de vie n’avaient été menacés. Ils vivaient confortablement sans craindre une possible répression, sans imaginer que le système pouvait réellement les atteindre eux aussi. C’est précisément là que le film tire sa sonnette d’alarme, en nous rappelant que nul n’est véritablement à l’abri des glissements autoritaires.
Alicia Del Puppo, les Grignoux