D’une impressionnante ambition romanesque et thématique, la fresque de Xavier Giannoli (Illusions perdues) raconte avec souffle et subtilité la France de la collaboration, celle qui pactisa avec le nazisme entre 1940 et 1945
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père journaliste et sa fille comédienne, pris dans l’engrenage de la collaboration…
Ce n’est pas tous les jours qu’une telle production française arrive sur nos écrans, tant dans la richesse de son récit, qui raccorde la petite histoire à la grande, que dans son contenu thématique, qui explore un pan de l’histoire de France que peu de fictions auront jusqu’ici abordé de cette manière, sans fard.
Xavier Giannoli signe ainsi un film-fleuve (3h15) peu commun, qui impressionne à plus d’un titre : par son étude sans concession et si nuancée de l’âme humaine, par la qualité de sa reconstitution qui est à la hauteur des ambitions que l’on peut attendre d’une fresque historique de si grande ampleur, par la précision de son travail de documentation, par son sens retenu du romanesque et par l’enchaînement quasi mécanique de ses actions, telle la mise en route d’un engrenage qui ne nous laissera aucun répit.
Des horreurs de la Seconde Guerre mondiale proprement dites, des champs de bataille aux camps de concentration, nous ne verrons rien. La violence décrite se situe ailleurs. Les Rayons et les Ombres est essentiellement un film d’intérieurs, de salons de réception feutrés, de salles de presse enfumées et de cabarets dansants. Des lieux qui symbolisent les dérives d’êtres humains aveuglés par l’argent et leur désir de réussite. Ce qui est décrit est un monde dans lequel les comportements les plus abjects se retrouvent galvanisés par une toute-puissance extérieure, le nazisme, qui les conforte dans leur quête personnelle sans morale.
C’est cette bascule, parfois difficilement compréhensible, du Bien vers le Mal que décrit minutieusement le cinéaste. Il nous montre combien l’atmosphère anxiogène d’une époque, les discours manipulateurs, la propagande insidieusement déclinée dans les médias peuvent avoir une emprise totale sur les êtres, quand bien même seraient-ils de prime abord du bon côté de l’histoire. Xavier Giannoli explore sans concession ces zones grises de l’être humain, où se mélangent la naïveté, l’opportunisme et l’aveuglement.
Au cœur de cette France rance sous Vichy, on s’intéresse essentiellement à deux personnages incarnés par les formidables Nastya Golubeva, la révélation du film, et Jean Dujardin, toujours parfait dans un rôle dramatique. C’est ce journaliste qui, persuadé de l’importance d’une alliance franco-allemande pour la réconciliation des deux peuples, se liera d’amitié avec un nazi et sera prêt à tous les compromis pour rendre son journal le plus important qui soit, quitte à y laisser publier les pires obscénités. C’est cette jeune comédienne qui rêve d’une carrière flamboyante au cinéma et qui profitera des relations de son père pour se laisser porter par les frissons des lumières et du star system.
Rares, en fin de compte, sont les films à faire de leurs personnages principaux des êtres si ambigus, que l’on n’arrive pas totalement à rejeter car ils restent des êtres humains, aussi faibles et lâches soient-ils, des protagonistes à la fois profiteurs et victimes d’un système qui broie toute conscience.
Comment est-il possible de changer si radicalement sa vision du monde ? Comment est-il possible de ne rien voir et de ne rien comprendre ? Des questions éthiques parmi d’autres que pose Les Rayons et les Ombres (un titre qui fait référence à un recueil de poèmes de Victor Hugo dans lequel l’écrivain évoque la dualité de la vie, l’amour et la mort) et qui résonnent avec notre temps. Hier comme aujourd’hui, le mensonge s’impose comme une nouvelle vérité pour mieux tout écraser sur son passage, en premier chef la démocratie.
Xavier Giannoli a réussi un grand spectacle de cinéma, une œuvre puissante et riche qui évite le didactisme politique pour s’intéresser, avant tout, à des êtres humains baignés de contradictions, une fille et son père que le cinéaste traite sans complaisance mais avec la nuance nécessaire chère aux grands artistes dont le moteur créatif demeure la complexité de la vie.
Nicolas Bruyelle, les Grignoux