Réalisatrice américaine discrète, Kelly Reichardt (Certaines femmes, First Cow) poursuit, film après film, une œuvre à la marge du cinéma d’action hollywoodien. The Mastermind s’inscrit pleinement dans cette démarche : un anti-film de braquage, cérébral, introspectif et subtilement politique. En compétition au Festival de Cannes 2025
Massachusetts, 1970. Père de famille en quête d’un nouveau souffle, Mooney (incarné par Josh O’Connor, acteur dont la filmographie traduit l’exigence) décide de se reconvertir dans le trafic d’œuvres d’art. Avec deux complices, il s’introduit dans un musée et dérobe des tableaux. Mais la réalité le rattrape : écouler les œuvres s’avère compliqué. Traqué, Mooney entame alors une cavale sans retour.
Anti-film de casse, The Mastermind surprend d’abord par sa retenue, son rythme volontairement étiré pour accompagner une lecture attentive aux détails, nous pousser à remarquer ce qu’un pur film d’action balaierait en un demi-plan.
Comme souvent dans son cinéma, épuré et minimaliste, attentif aux gestes ordinaires, Reichardt semble nous raconter autre chose que ce que l’image donne immédiatement à voir. L’action qui se déplie sous nos yeux, rythmée par une bande-son jazz feutrée, est bel et bien réelle, mais son sens, le véritable sujet du film, se loge ailleurs : dans des détails saisis au vol, dans l’atmosphère d’une époque, le début des années 1970, que le film ne capte pourtant que de biais.
Ce personnage mutique, sans travail ni grande ambition, évolue dans un pays en pleine mutation sociale, fracturé par la guerre du Vietnam. Et c’est dans ces interstices-là que son casse improbable, puis la cavale qui s’en suit, vont progressivement faire sens.
Ces révélations graduelles sont loin d’être des coups de théâtre. Et pourtant, dans sa logique interne, en s’attachant presque au futile, au trivial, le film fait émerger quelque chose de bien plus dense. Nous laissant avec cette sensation d’avoir saisi quelque chose de « l’esprit du temps » — peut-être même davantage celui d’aujourd’hui que celui d’hier. Et ce personnage qui semble avancer sans véritable cap, ni criminel ni père de famille rangé, ni patriote ni contestataire, ne nous délivre-t-il pas, au fond, une vérité sur nous-mêmes ?
Alicia Del Puppo, les Grignoux