Ce conte cruel et clinique sur la possession et la domination sexuelle et économique, au cœur du monde de l’art et du mécénat, est une implacable démonstration des ravages des sociétés capitalistes et de leur abjecte déshumanisation
Fernando, un jeune danseur de ballet originaire du Mexique, rêve de reconnaissance internationale et d’une vie meilleure aux États-Unis. Convaincu que sa maîtresse, Jennifer, une Américaine mondaine et philanthrope influente, l’aidera à réaliser ses ambitions, il quitte clandestinement son pays, échappant de justesse à la mort. Cependant, son arrivée vient bouleverser le monde soigneusement construit de Jennifer. Elle est prête à tout pour protéger leur avenir à tous deux, mais ne veut rien concéder de la vie qu'elle s'est construite…
Habitué des grands festivals, Michel Franco s’inscrit dans la lignée du cinéma clinique et déstabilisant de l’Autrichien Michael Haneke (La Pianiste). À l’exception du précédent, Memory, délicate parenthèse sentimentale dans une œuvre à la froideur cohérente et radicale, ses films auscultent l’espèce humaine au scalpel. Dans Dreams, la violence est protéiforme, frontale, invisible ou discrète. Quelle que soit son aspect, elle révèle la toxicité du pouvoir et des fractures socio-économiques toujours plus importantes.
Habile conteur, Michel Franco applique une mécanique scénaristique implacable qui s’appuie sur une mise en scène dépouillée et cherche la distanciation. Limpide et elliptique, le récit avance par petites séquences, souvent filmées en plan fixe. Les décors, sobres et graphiques, s’accordent à l’économie recherchée dans l’expression des sentiments. Les personnages sont incarnés par des comédiennes et comédiens volontairement économes dans leur jeu antipsychologique. Nous sommes à l’opposé d’une romance sulfureuse entre deux êtres emportés dans l’engrenage d’un amour incontrôlable. Plutôt dans un monde qui exclut toujours plus les êtres fragiles de la réussite et de l’épanouissement.
En regardant ce film entêtant situé à la frontière américano-mexicaine, on pense évidemment beaucoup à la politique abjecte du gouvernement trumpiste. Nous sommes dans le monde du racisme désinhibé, du pouvoir toxique et de l’argent roi, quand être riche laisse penser que l’on peut tout posséder, tout acheter, jusqu’aux êtres humains et à l’amour.
Nicolas Bruyelle, les Grignoux