Après Grave et Titane, Julia Ducournau s’éloigne en apparence du cinéma de genre — dont elle est désormais l’une des grandes représentantes — et signe un drame familial à l’univers stylisé et pluriel coproduit par les Liégeois·es de Frakas Productions !
Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule le jour où Alpha rentre d’une fête avec un tatouage sur le bras...
Le synopsis officiel d’Alpha demeure énigmatique. C’est qu’il est nécessaire de ne pas trop en dire pour mieux apprécier l’expérience que celui-ci propose. Car si la cinéaste palmée à Cannes — pour Titane en 2021 — délaisse de prime abord le cinéma de genre au sens strict, il n’en reste que celui-ci habite le film de manière significative, dans sa grammaire, son langage, son identité visuelle extrêmement soignée.
Dans Alpha, il est question d’une jeune fille (la révélation, Mélissa Boros) en transition, en train de franchir le seuil symbolique de l’adolescence et du chaos intime qu’elle suppose ; d’une mère médecin (toujours remarquable Golshifteh Farahani) en lutte contre un virus étrange qui change progressivement en marbre les personnes contaminées ; d’un oncle toxicomane (méconnaissable Tahar Rahim) qui réapparaît après une longue absence. Il est question d’épidémies, de corps en mutation, d’un mystérieux sable rouge qui envahit la surface de la Terre et lui donne des allures de western post-apocalyptique. Une étrangeté circule et vibre dans chaque plan, et celle-ci bataille sans cesse avec le réel, le connu, tout ce à quoi on peut s’accrocher pour faire sens.
C’est un drôle d’univers dans lequel nous embarque la réalisatrice Julia Ducournau. Un univers sensoriel plus que narratif, où il est nécessaire d’accepter d’emblée le trouble qu’il suscite pour mieux naviguer dans ses différentes composantes formelles et significatives. Il s’agira d’abord d’accueillir le film, ses images, y reconnaître ses motifs, les fantômes qui l’habitent, pour progressivement rattacher ensemble les pièces du puzzle et l’apprécier à sa juste valeur. Une œuvre qui ne sonne jamais aussi juste qu’en acceptant le contrat tacite qu’elle nous propose, celui de suspendre pour un temps notre désir de tout comprendre, notre réflexe de rationaliser.
Alicia Del Puppo, les Grignoux