Pour son troisième long métrage, le cinéaste belge Lukas Dhont réinvente le film de guerre et, à la violence du champ de bataille, préfère le visage des soldats. Des visages emplis d’effroi où pointe aussi la possibilité du désir. Lauréat du prix d’interprétation masculine à Cannes – pour les deux acteurs principaux –, Coward souffle un vent queer sur un genre qui en manquait drôlement
1916. Première Guerre mondiale. Front belge. Pierre vient de rejoindre les troupes, impatient de faire ses preuves. Derrière les lignes, dans l’équipe de ravitaillement en vivres et en matériel, Francis organise des spectacles pour maintenir le moral des soldats. Alors que les combats font rage, chacun tente d’échapper à la brutalité de la guerre, ne serait-ce qu’un instant.
Depuis son premier long métrage, Girl, puis avec Close, Lukas Dhont, jeune prodige du cinéma belge, déploie une œuvre profondément irriguée par son identité queer. Ce regard de biais qu’il porte sur le monde, en marge des représentations traditionnelles de la masculinité, emmène ses récits sur des territoires rarement explorés.
C’est depuis l’un de ces territoires que Coward prend forme, montrant la guerre et les hommes qui la font sous un angle nouveau, tant dans son scénario que dans sa mise en scène. Nous découvrons ainsi un contrechamp assez inédit aux tranchées : celui des soldats qui rentrent aux bercails usés et traumatisés, tandis que d’autres, blessés et jugés inaptes au combat, organisent des « revues » pour les divertir. Avec cette incursion du show et du travestissement au cœur de la zone de conflit, c’est tout un nouvel imaginaire que le film décline. Un imaginaire où la musique, la danse et l’art s’invitent dans un monde dominé par la violence et la terreur. Lukas Dhont saisit cette rencontre improbable avec une grande sensibilité, captant sur les visages ce mélange de soulagement et de tristesse, n’oubliant jamais que la mort rode, quelque part, dans le hors-champs.
L’histoire d’amour entre Pierre et Francis apparaît alors, elle aussi, comme une échappatoire aux horreurs du front. Loin des tirs d’obus, des cadavres qui s’entassent et du seul horizon morbide que leur accorde le champ de bataille, les deux jeunes hommes se frayent une bulle d’intimité, de douceur, comme un pied de nez à cette guerre qu’ils n’ont pas choisie de faire. En cela, Coward touche à quelque chose d’universel. Qu’il s’agisse de la Première Guerre mondiale ou d’une autre plus contemporaine, les guerres exposent toujours une jeunesse – majoritairement masculine – à l’horreur et à la mort. Leur arracher un fragment de tendresse équivaudra toujours à une forme de résistance. C’est ce que réussit Lukas Dhont : faire surgir la beauté au milieu des cadavres. Ce n’est pas rien !
Alicia Del Puppo, les Grignoux
Avant-première en présence de Lukas Dhont, réalisateur, et Emmanuel Macchia, acteur
Dans le cadre des 10 ans du Caméo - programme complet sur https://grignoux.be/fr/10anscameo