Connue pour son travail en tant que cheffe opératrice (pour L’Engloutie de Louise Hémon et Le Ravissement d’Iris Kaltenbäck, notamment), Marine Atlan signe son premier long métrage en tant réalisatrice : une merveille cinématographique où les élans fougueux d’une jeunesse contemporaine se frottent à la beauté immuable de Naples et aux vestiges de son histoire. Subjuguant !
Un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour découvrir les ruines de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. C’est là que le vertige les saisit brutalement. L’un après l’autre, ils se laissent submerger par le désir et la colère jusqu’à s’y abandonner complètement.
Une photographie du film résume à elle seule le trouble que le film de Marine Atlan imprime sur nos rétines et nos consciences. On y voit un jeune homme de profil, vêtu d’un training et de baskets, vagabondant dans un musée au sol et aux colonnes marbrés, posté devant une statue dont la taille imposante contraste avec la sienne. Le mouvement qui traverse cette photo – entre l’écrasante beauté d’un passé magnifié et la trivialité du réel ; entre une jeunesse qui vit et la trace d’une histoire que l’art a brillamment conservée – est celui qui agite le film tout entier, parfois même de manière indescriptible.
Il y a dans La Gradiva une dialectique très sensible entre la matière vivante du monde, la jeunesse et ses émois, et quelque chose de l’ordre du sacré, qui surplombe chaque scène et lui instille une gravité presque mythologique. Cette rencontre se traduit formellement à travers une mise en scène naturaliste où palpite la verve de cette classe de terminale et des mouvements de caméra plus amples saisissant les reliefs d’une ville mille fois ressuscitée. Mais on la ressent aussi dans la musique, où les partitions classiques d’Erik Satie côtoient la pop vitaminée de Theodora, et dans bien d’autres aspects du film.
La cinéaste filme ce groupe d’ados et leur prof de latin passionnée avec beaucoup de sensualité, laissant affleurer, au fil de longs plans-séquences, ce que signifie être jeune dans les années 2020, tout en évoquant, entre les lignes, cette charge immense et intemporelle qu’est le poids de son propre destin.
En plus de Madame Mercier qui les accompagne, trois personnages se distinguent dans le groupe : Toni, James et Suzanne, dont les trajectoires vont dialoguer. Toni a des origines napolitaines sans jamais avoir mis les pieds à Naples. Ce voyage est pour lui l’occasion de renouer avec une part manquante de son histoire familiale. Il observe la foule avec appétit, cherchant sur les visages un air de famille, et transporte avec lui de vieilles photographies à travers lesquelles il tente de percer un secret que personne ne lui a transmis. Sans jamais le faire de manière démonstrative – loin de là –, son personnage raconte la fragilité des repères et la difficulté à se projeter lorsque les fondations vacillent, lorsqu’on traîne avec soi des spectres insaisissables.
Ils sont nombreux, les fantômes qui naviguent dans ce long métrage impétueux et romanesque, comme le sont la ville de Naples et l’adolescence. Et c’est peut-être là que La Gradiva touche le plus : dans cette confrontation entre ce qui passe et ce qui demeure, entre ces corps débordant de vie et ceux figés pour l’éternité. Marine Atlan filme cet âge où tout paraît immense et définitif, alors même que tout est déjà en train de disparaître. C’est à la fois terrassant et sublime.
Alicia Del Puppo, les Grignoux
Dans le cadre des 10 ans du Caméo - programme complet sur https://grignoux.be/fr/10anscameo
Préventes prochainement disponibles aux caisses de nos cinémas uniquement