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Bande-annonce
affiche du film Notre salut
  • Avant-première

    Le 21/09/26 à 19:30

    Notre salut

    Ce fut l’une des ondes de choc du Festival de Cannes. Elle est repartie avec le Prix du Scénario quand d’aucuns lui donnaient la Palme d’Or. Elle nous a subjugués par la singularité de sa proposition et l’interprétation de Swann Arlaud (Anatomie d’une chute, Petit Paysan) dans le rôle d’un fonctionnaire de Vichy sous Pétain. D’une matière nourrie par son passé familial, Emmanuel Marre a réussi une grande œuvre d’aujourd’hui, tant existentielle que politique

    Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…

    Notre salut est signé Emmanuel Marre, coauteur avec Julie Lecoustre d’un premier long métrage, remarqué à Cannes en 2020, Rien à foutre. Un film qui tisse des liens formel (l’approche hyperréaliste) et thématique (le management dans le monde du travail) avec ce drame historique alimenté, lui aussi, de l’angoisse et del’incertitude du temps présent. Emmanuel Marre rend son scénario quasi invisible. L’histoire racontée progresse sans crier gare, presque par inadvertance, n’est jamais spectaculaire et demeure pourtant toujours passionnante.

    Le film aborde le thème de la collaboration sous un angle peu exploité par le cinéma de fiction. L’histoire se situe du côté de l’administration et des technocrates qui adoptent un langage dénué d’affect pour confectionner des stratégies aux finalités tragiques. Des anonymes, des petits soldats de la collaboration galvanisés par leur égo et leur aveuglement. Film de paroles, Notre salut montre l’importance et le poids des mots, ce qu’ils permettent de dire en cachant (parler de coopération au lieu de collaboration, par exemple). À certains moments, des conversations de bureau nous feront même penser aux gouvernements belge et français de droite actuels dans leur réflexion sur la valeur Travail.

    Le cinéaste recourt à une mise en scène organique et dépouillée, à une caméra extrêmement mobile pour donner un relief peu commun à son histoire. Notre salut puise dans la matière formelle la liberté de construire un autre type de film d’époque, décomplexé. Par exemple, ces séquences soutenues par un éclairage brut, dignes d’un film documentaire tourné caméra au poing, qui annihilent toute séparation entre les artifices de la fiction et la spontanéité du réel.

    Il y a ce tube populaire des années quatre-vingt (Live is Life) qui soutient des images d’archives de l’arrivée de Pétain à Vichy. Le décalage donne un souffle inattendu, non conventionnel, et replace tout d’un coup le film dans une autre temporalité. Se dégageant de tout esprit de sérieux, Emmanuel Marre est capable aussi de lancer ses personnages dans un petit pas de danse burlesque au son d’une musique électro, dans le décor guindé d’un salon bourgeois. De façon satirique, il nous montre là le grotesque et la décadence d’un monde violent.

    Comme chez Simenon auquel on pense beaucoup, le film est la trajectoire d’un homme banal observée jusque dans sa solitude la plus profonde, au milieu des autres et du brouhaha de l’époque. Surtout, il réussit la prouesse de rendre humain et touchant un personnage peu aimable et distant.

    En cela, il faut célébrer l’interprétation inouïe de Swann Arlaud dont l’élégance et le charisme, la sobriété du jeu, cette façon posée de parler, cette économie déployée dans l’expression des émotions, cette capacité à ne jamais prendre trop de place dans les séquences, à être là sans avoir l’air de chercher la performance. Tout cela fait d’Henri Marre un être humain à part entière que l’on accompagnera jusqu’au bout de son destin.

    Grand film sur Vichy, portrait d’un homme très trouble, Notre salut est aussi une réflexion émouvante sur la passion amoureuse. Écrit à partir de la correspondance entretenue par Henri Marre avec son épouse (parfaite Sandrine Blancke, une actrice malheureusement sous employée dans la production), il parle d’une femme et d’un homme entre qui il n’y a plus de connexion. Réfugié dans ses pensées, aveuglé par son projet, Henri Marre oublie la possibilité d’être dans l’empathie. Ce couple est en train de se désintégrer comme la société dont il en est, en somme, la représentation.

    Notre salut montre à quel point toute société gagne à comprendre son histoire pour ne pas reproduire ses erreurs. Il porte la marque d’un cinéaste dont l’œuvre, d’une grande puissance cinématographique, construite dans une exemplaire économie de moyens, est travaillée tant par l’intime et le politique que par le réel et la fiction. Chef-d’œuvre.

    NICOLAS BRUYELLE, les Grignoux

    Avant-première suivie d'un échange avec Emmanuel Marre, réalisateur

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