Catalogue

Rechercher dans le catalogue :



Trouver

Nouveautés

Acheter

Le dossier ( 32 pages) sous sa forme imprimée est aujourd'hui épuisé mais vous pouvez acheter directement ce dossier au format PDF au prix de 5,60 € et le télécharger en cliquant ici.

Mode d'emploi à lire avant d'acheter

Partager


 

 

Grignews

Le journal

Vous êtes ici : Dossiers pédagogiques > À perdre la raison > Extrait

Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
À perdre la raison
de Joachim Lafosse
Belgique, 2012, 1h54

Le dossier pédagogique dont on trouvera un extrait ci-dessous s'adresse notamment aux enseignants du secondaire supérieur qui verront le film À perdre la raison avec des spectateurs à partir de quinze ans environ. Il retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui souhaitent mener une réflexion autour de ce film avec un large public intéressé par ses différents thèmes.
Le dossier comprend plusieurs parties qui correspondent à autant de pistes d'exploitation possibles : en fonction de ses intérêts et de ceux du public auquel il s'adresse, l'enseignant ou l'animateur retiendra sans doute l'une ou l'autre de ces pistes, même s'il est tout à fait possible de parcourir l'ensemble des animations proposées. Celle proposée ci-dessous porte plus particulièrement sur l'intention générale du cinéaste.

Le propos du cinéaste

Objectifs

En posant la question des rapports entre un film de fiction comme À perdre la raison et la «réalité», on est nécessairement amené à s’interroger sur les intentions du cinéaste: le choix dans les événements retenus ou au contraire inventés, la manière de raconter l’histoire, l’accent mis sur certains faits ou certains personnages seront perçus comme significatifs par les spectateurs qui entameront ainsi une espèce de dialogue imaginaire avec l’auteur[1] du film.

Mais l’objectif de Joachim Lafosse mettant en scène un quadruple infanticide n’est sans doute pas aussi évident que celui d’un réalisateur d’un film d’action spectaculaire cherchant avant tout à distraire son public (même si, dans ce cas aussi, les intentions peuvent être plus complexes et faire l’objet d’interprétations diverses). Est-il alors possible de déterminer de façon précise et certaine ce qui serait l’intention de l’auteur du film? La réponse est négative, car il n’y a pas de «code» ou de règle qui puisse guider une telle interprétation. Les interprétations des spectateurs seront donc pour une part plus ou moins importante hypothétiques, et l’on peut avancer que l’objectif de l’enseignant ou de l’animateur en la matière est précisément de suggérer de nouvelles interprétations, moins évidentes mais stimulantes et peut-être fragiles.

Compétences

Parmi les compétences terminales qui doivent être acquises dans le cadre du cours de français (selon les programmes de la Fédération Wallonie-Bruxelles de Belgique), il y a notamment la construction du sens inférentiel et l’exercice de l’esprit critique en identifiant en particulier l’énonciateur du texte et le point de vue qu’il adopte. Cette capacité, qui pourrait paraître simple de prime abord, se révèle face à un film comme À perdre la raison relativement délicate à mettre en œuvre et nécessite notamment de prendre en compte un éventail d’interprétations possibles, plus ou moins hypothétiques.

Déroulement [1]: quel point de vue?

L’on propose d’utiliser une grille générale des attitudes possibles face à la représentation d’un fait humain: cette grille vaut pour la plupart des films de fiction ou non (si l’on excepte notamment les documentaires animaliers…), mais aussi les reportages, documentaires, articles de presse qui relatent de tels faits.

Cette grille présentée sous deux formes — l’un commentée, l’autre abrégée — sera appliquée au film À perdre la raison dont on essaiera de définir alors de façon plus spécifique le propos.

Comment réagissons-nous?

Tous les jours, des faits divers sont rapportés à la télévision, au cinéma, dans la presse, dans des magazines, sur Internet. Mais ces faits peuvent être abordés de manière très différente avec des intentions diverses et contrastées: un chroniqueur judiciaire n’a pas le même point de vue qu’un homme politique, un chercheur en sciences humaines, un journaliste à sensations, un romancier… On essaiera à présent de définir de façon générale les différents points de vue possibles sur un même fait ou événement.

L’émotion

Pour qu’un événement retienne notre attention, il faut généralement qu’il suscite une certaine émotion, positive ou négative: surprise, étonnement, peur, admiration, plaisir, dégoût… C’est cette émotion qui justifie pour une part que l’on en parle, qu’on en fasse part à d’autres (par voie orale ou écrite), qu’on en donne un récit; et l’on essaie alors de transmettre (même si c’est en partie inconscient) l’émotion que l’on a ressentie. Dans certains cas cependant, celui qui rapporte les faits préfère adopter une attitude plus réservée, plus froide, plus distanciée, de manière à ne pas influencer le lecteur ou spectateur.

L’identification affective

Lorsque nous ressentons une émotion pour des faits qui nous sont rapportés (sans que nous soyons concernés directement), celle-ci est généralement liée à une identification aux protagonistes ou à certains d’entre eux: nous nous identifierons facilement aux victimes d’un accident de circulation ou d’une catastrophe naturelle.

Mais l’identification s’accompagne fréquemment du phénomène inverse, à savoir le rejet ou l’antipathie, quand le fait évoqué implique un conflit plus ou moins violent: nous en voulons au responsable d’un accident de la route, surtout si nous apprenons qu’il roulait sous l’emprise de l’alcool ou de façon imprudente.

Le jugement

Nos émotions sont souvent liées à des jugements de valeur: nous admirons un exploit sportif parce que nous estimons que cette performance est remarquable. En revanche, nous condamnerons le sportif qui a recours au dopage parce que nous estimons qu’il s’agit là d’une tricherie.

Le jugement judiciaire

Certains faits (crimes, délits…) relèvent du système judiciaire qui possède des caractéristiques propres, parfois différentes de celles du jugement de sens commun: ce système juge d’abord les actes, éventuellement les intentions qui ont présidé aux actes, en fonction de critères stricts établis par la législation. La personnalité des protagonistes pourra ainsi être prise en compte mais ne sera pas jugée en tant que telle. Même si certains jugements peuvent être nuancés (ce qui implique que les peines puissent être différentes pour le même crime), la vérité judiciaire est nécessairement binaire: soit on est coupable, soit on est innocent; soit on est responsable de ses actes, soit on ne l’est pas; soit certains actes sont délictueux, soit ils ne le sont pas…

Le jugement moral

Lorsque des faits nous sont rapportés, nous prononçons facilement des jugements moraux sur les protagonistes: nous estimerons qu’il s’agit de victimes «innocentes» ou au contraire de criminels «pervers», ou bien encore de «bêtises sans importance»… Par rapport au système judiciaire, de tels jugements sont beaucoup plus flous, reposant sur des critères implicites et imprécis: des comportements, qui ne constituent pas des délits comme l’agressivité, l’arrogance, l’autoritarisme ou même la froideur seront ainsi pris en compte et pourront faire l’objet d’un jugement moral négatif. Dans certains cas, les critères judiciaires ne seront d’ailleurs pas reconnus d’un point de vue moral (comme on le voit avec la consommation de drogues «douces» ou certains faits de petite délinquance).

En outre, nos jugements moraux portent autant sur les faits que sur les circonstances et sur la personnalité des protagonistes: ils se rapprochent ainsi fortement des phénomènes affectifs (décrits précédemment), et l’on jugera par exemple de manière différente un même exploit sportif si son auteur nous paraît sympathique ou non, s’il défend nos «couleurs» ou non.

Enfin, le jugement moral mais aussi judiciaire suppose que les personnes responsables d’une situation malheureuse avaient la possibilité d’agir autrement: si nous condamnons ces personnes, c’est parce que nous estimons qu’elles étaient libres de leurs choix et que, dans les mêmes circonstances, nous aurions agi autrement.

La compréhension et l’explication

Je peux admirer ou au contraire condamner un comportement sans nécessairement le comprendre, notamment parce qu’il me paraît trop différent de mes propres réactions. Tout le monde n’a pas le courage d’un pompier qui se précipite dans une maison en feu pour sauver un enfant des flammes! À l’inverse, je peux condamner un comportement — par exemple la conduite en état d’ivresse, l’infidélité conjugale… — tout en comprenant facilement les motifs d’un tel comportement. Même si le jugement s’accompagne très généralement d’une part de compréhension, il convient donc de distinguer ces deux attitudes qui traduisent des points de vue différents sur les événements.

Comprendre de manière intuitive

Il y a différentes manières de comprendre un comportement: la plus courante consiste à imaginer les raisons implicites des protagonistes. On se met «à la place» de quelqu’un pour comprendre ses motivations même si elle n’ont jamais été explicitées en tant que telles. Notre imagination joue alors un rôle essentiel avec la mise en œuvre de processus d’identification, de projection, qui nous permettent de partager notamment les émotions du personnage, même si celui-ci nous est décrit de façon objective (dans un roman) ou montré de «l’extérieur» (au cinéma). Dans ce cas, l’on parlera plutôt d’un phénomène d’empathie avec le personnage, car nous pouvons nous identifier à des personnages moralement douteux ou même hautement condamnables : cinéma et télévision nous invitent fréquemment à partager la destinée de flics corrompus, de criminels d’occasion ou bien endurcis, de voyous plus ou moins sympathiques…

L’empathie reste pour une large part intuitive et variera dès lors grandement en fonction des spectateurs et notamment de leur expérience personnelle: quelqu’un qui n’a jamais connu de situations d’accidents peut difficilement comprendre les réactions que l’on observe fréquemment dans de telles situations comme la panique incontrôlée ou au contraire la passivité totale, les angoisses qui se déclenchent plusieurs semaines après les faits, la dépression ou la consommation de drogues et d’alcool qui s’ensuivent dans les mois suivants.

Comprendre de façon explicite, expliquer

Comprendre de façon explicite un comportement suppose qu’on le relie à d’autres phénomènes qui sont considérés comme des causes ou des facteurs explicatifs de ce comportement. L’explication peut être banale, évidente — «il a volé cet objet qui lui faisait envie» —, mais elle peut aussi rechercher des éléments d’explication qui sont restés inaperçus des autres observateurs: on parlera alors d’explication contre-intuitive. Bien entendu, de telles explications constituent des interprétations en partie hypothétiques qui ne seront pas nécessairement acceptées par tous les observateurs.

Causes objectives/facteurs subjectifs

Parmi les causes possibles d’un comportement, l’on distinguera facilement les causes objectives — «les salariés se mettent en grève parce qu’ils sont mal payés» — des facteurs plus subjectifs: «les salariés se sont mis en grève parce qu’il s’estiment méprisés par la direction».

On remarquera que le prise en compte de ces facteurs subjectifs permet d’expliquer (au moins de façon théorique) des différences de comportement face à une même situation objective, qui semble identique pour tous les individus: si tous les salariés ne ressentent pas la situation de la même façon, ils seront plus ou moins enclins à se mettre en grève.

On remarquera à ce propos que ce que je sens ou ressens n’est ni vrai ni faux, et c’est l’interprétation que j’en donne qui peut être éventuellement erronée: le bâton plongé dans l’eau m’apparaît comme «brisé», mais cette apparence n’est pas fausse contrairement à la croyance éventuelle que j’en retirerais quant la forme du bâton réel. Ainsi encore, je peux me sentir heureux ou malheureux, même s’il m’est très difficile de déterminer quels sont les faits (objectifs ou subjectifs) qui justifient ce sentiment. Il se peut même que je ne puisse pas mettre de mots exacts sur ce que je ressens: est-ce de l’amour, de la passion, du désir, de la folie ou de la rage que m’inspire une autre personne? les mots se révèlent souvent inadéquats pour traduire ce genre de sentiments. Ainsi, la prise en compte des facteurs subjectifs garde souvent une part intuitive et fondée en partie sur l’empathie.

Raisons conscientes/inconscientes

Si l’on considère les facteurs subjectifs permettant d’éclairer un comportement, il faut distinguer entre les raisons conscientes et les raisons inconscientes qui motivent les individus. Lorsque nous explicitons nos motivations, nous n’évoquons en général qu’un nombre limité de facteurs: un voleur justifiera son acte en disant qu’il avait envie de l’objet, qu’il avait trop peu d’argent pour se le payer, que le vol était trop facile à réaliser… Mais un sociologue ou un psychologue évoquera sans doute d’autres facteurs restés inaperçus comme l’éducation ou l’influence des pairs: si ses parents lui ont inculqué un grand respect de la propriété, l’individu sera sans doute moins tenté par le vol qu’un autre sujet issu d’une famille moins stricte à cet égard; dans une perspective similaire, le fait de vivre dans un milieu (par exemple citadin et anonyme) où les actes de délinquance de toutes sortes sont nombreux favorisera sans doute un tel passage à l’acte, ce qui sera moins le cas dans un autre environnement (par exemple un village traditionnel où tout le monde se connaît).

Les facteurs inconscients peuvent être simplement négligés par les individus devant expliquer leurs gestes, mais, dans certains cas, on peut découvrir des motifs inconscients qui sont en contradiction avec les raisons proclamées par ces individus: ainsi, un homme politique peut afficher des vertus démocratiques comme le désir de servir son pays ou de favoriser le bien-être général, mais être réellement motivé par la soif du pouvoir ou être influencé par des groupes restreints d’intérêt. Quant au voleur évoqué précédemment, il peut commettre de tels actes par rébellion inconsciente contre une éducation trop stricte et trop respectueuse de la propriété…

4 grands types d’explications

On peut distinguer quatre grands types d’explications possibles d’un comportement.

• De façon sans doute sommaire, l’on généralise l’aspect principal du comportement en un trait de caractère censé expliquer ce comportement: quelqu’un qui fait acte de courage est courageux, quelqu’un qui commet un acte malveillant est mauvais… On remarquera qu’une telle généralisation est faiblement explicative si elle s’appuie sur un seul geste ou seul acte, même s’il est frappant.

• On peut expliquer le comportement présent par le passé de l’individu: l’éducation, l’histoire personnelle auraient tendance à induire le même type de réactions au cours du temps. Ce type d’explication repose sur l’hypothèse d’une constance importante ou d’une répétition des comportements.

• L’explication par la situation présente met l’accent sur le contexte où se trouve plongé l’individu: les relations avec le groupe de pairs, avec la famille actuelle, avec l’environnement immédiat (par exemple le milieu de travail) sont dans cette optique plus importantes que l’histoire individuelle et le poids du passé. N’importe quel individu placé dans cette situation réagirait à peu près de la même façon. Ainsi, la conduite sous l’emprise de l’alcool s’explique sans doute essentiellement par la faiblesse des contrôles et donc le peu de chances (ou de malchances…) pour le conducteurs d’être l’objet d’un tel contrôle.

• L’individu agit en vue d’un futur plus ou moins vague, plus ou moins déterminé, avec l’intention plus ou moins consciente d’obtenir un avantage, un bénéfice matériel ou psychologique. Une telle explication peut être banale si elle souligne des avantages évidents («l’employé travaille pour gagner un salaire à la fin du mois»), mais elle pourra dans certains cas révéler des motifs cachés, inaperçus, imprévus: ainsi, les chercheurs scientifiques sont censés œuvrer de façon désintéressée pour l’avancement de la science, mais l’existence des fraudes scientifiques révèle que d’autres motifs comme la recherche de la célébrité, de la reconnaissance ou simplement de subsides financiers jouent un rôle déterminant dans leurs motivations.

Ces quatre grands modes d’explications peuvent bien sûr faire l’objet de multiples combinaisons.

photo

À perdre la raison: quel point de vue?

Peut-on déterminer le point de vue du cinéaste Joachim Lafosse sur les événements qu’il met en scène dans À perdre la raison? En vous référant aux différents concepts proposés, pourriez-vous préciser si, à votre avis, son point de vue est plus ou moins proche d’une de ces grandes catégories? Pourriez-vous également citer l’une ou l’autre séquence du film où ce point de vue vous semble particulièrement bien illustré?

le film privilégie une telle approche,
traduit un tel point de vue:

une scène qui illustre ce point de vue?
Transmettre une émotion au spectateur oui/non  
Favoriser l’identification affective à un personnage oui/non  
Porter un jugement de type judiciaire (sur les actes objectifs) oui/non  
Porter un jugement de type moral (sur une situation, sur une personnalité) oui/non  
Privilégier la compréhension et l’explication oui/non  
Comprendre de manière intuitive oui/non  
Comprendre de façon explicite, expliquer oui/non  
Rechercher les causes objectives oui/non  
Souligner les facteurs subjectifs oui/non  
Mettre en évidence les motivations conscientes oui/non  
Révéler des motivations inconscientes oui/non  
Expliquer en fonction de la personnalité individuelle oui/non  
Expliquer en tenant compte du passé individuel oui/non  
Expliquer en fonction de la situation présente, de l’environnement oui/non  
Expliquer en fonction des intentions et des bénéfices éventuellement attendus par le sujet oui/non  

Commentaires

Sans préjuger des réponses des spectateurs, on suggérera quelques remarques à propos du questionnaire ci-dessus.

Ainsi, l’on peut sans doute répondre de façon positive à tous les items proposés sauf à ceux concernant le jugement judiciaire et la vérité objective des faits. En effet, le travail de la fiction dans le cas d’À perdre la raison a impliqué dès la rédaction du scénario une part d’invention qui dépassait largement la simple reconstitution d’un fait divers: on l’a déjà dit, Joachim Lafosse assume le statut de fiction de son œuvre qui ne prétend donc pas à la vérité objective. En outre, il ne s’agit évidemment pas pour lui d’établir une éventuelle culpabilité de type judiciaire. À perdre la raison n’est ni un reportage ni un documentaire sur un fait divers précis.

En revanche, l’émotion est très présente dans le film, même si ce n’est sans doute pas celle auquel le spectateur pouvait s’attendre à l’annonce d’un film sur un infanticide. L’horreur pour le crime cède ici la place à une empathie pour les différents personnages et, dans certains cas, à une identification plus ou moins intense: la scène où l’on voit Murielle chanter au volant de sa voiture la chanson de Julien Clerc est par exemple clairement destinée à nous faire partager (même si certains spectateurs peuvent y rester insensibles) le désespoir de la jeune femme sans que celui-ci ne soit explicité ni nommé en tant que tel.

Mais c’est sans doute la construction générale du scénario qui permet de saisir toute la «mécanique» qui va conduire la jeune femme à commettre son geste fatal: l’accumulation des scènes et les relations qu’elles entretiennent doivent sans doute permettre aux spectateurs de mieux comprendre comment un tel enchaînement a été possible. Ainsi, les grossesses rapprochées de Murielle, le soin aux enfants et les tâches ménagères qui lui sont entièrement dévolues éclairent — au moins en partie — la fatigue et peut-être la dépression dans laquelle elle semble s’enfoncer inexorablement.

À côté de ces traits objectifs, on repère aussi facilement des facteurs subjectifs comme la grande dépendance affective qui lie Mounir à son père adoptif André, et la difficulté qu’il ressent à s’éloigner de lui, par exemple pour s’installer au Maroc: Murielle est fidèle à Mounir qui lui est fidèle (dans un sens légèrement différent) à André…

Parmi les facteurs explicatifs qu’on peut repérer dans le film, on remarque essentiellement des éléments liés à la situation présente. Si l’on est attentif, on se souviendra que Murielle n’invite que sa sœur à son mariage mais pas sa propre mère avec qui les rapports sont signalés comme très distants (il n’est fait aucune allusion à son père): c’est le seul élément du passé qui peut éclairer son cheminement, notamment l’affection un peu inattendue qu’elle manifestera à l’égard de sa belle-mère marocaine. Tous les autres éléments concernent les relations entre Murielle, Mounir, André et, dans une moindre mesure, les enfants et la belle-famille marocaine.

Mais les relations triangulaires entre les personnages principaux sont essentiellement montrées par petites touches, et ceux-ci s’expriment généralement de façon brève et sommaire: leurs motivations peuvent donc être considérées comme relativement inconscientes, et c’est aux spectateurs de faire un travail d’interprétation que les personnages, pris dans les interactions quotidiennes, ont été d’une certaine manière incapables de faire.

Déroulement [2]: quelle explication?

[…]

Affiche


1. Dans le cas d’À perdre la raison, on considérera que l’auteur du film est le cinéaste Joachim Lafosse qui a largement participé à la rédaction du scénario (avec deux co-scénaristes), dirigé le tournage avec les acteurs et organisé le montage. Il arrive cependant que la responsabilité de la réalisation de certains films soit plus complexe à déterminer, par exemple des films de commande, de propagande ou reposant sur une autre organisation du travail: à Hollywood notamment, les producteurs ont un rôle beaucoup plus actif, donnant des instructions aux scénaristes, engageant les réalisateurs comme des techniciens pouvant être remplacés s’ils ne donnent pas satisfaction, exigeant parfois un montage différent de celui voulu par le cinéaste… Dans de tels cas, seul un historien du cinéma peut déterminer qui est l’auteur ou qui sont les auteurs du film.
En tant que spectateurs, nous avons tendance à considérer l’auteur du film comme une espèce d’interlocuteur privilégié (bien qu’invisible), responsable de ce que nous estimons être le propos essentiel du film: si ce propos nous paraît simpliste, détestable, malsain ou au contraire intelligent, pertinent et juste, nous dialoguons (de façon imaginaire) avec son auteur supposé.