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Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Les Garçons et Guillaume, à table !
de Guillaume Gallienne
France, 2013, 1h25


En quelques mots

Les Garçons et Guillaume, à table ! est une comédie écrite, réalisée et interprétée par Guillaume Gallienne, qui joue en outre deux rôles contrastés, celui de l’enfant et de l’adolescent qu’il a sans douteImage film été (même si le film ne prétend pas à la vérité biographique) et celui de sa propre mère ! Il est vrai que le jeune adolescent est le sujet d’une confusion sexuelle troublante puisqu’il est persuadé d’être une fille, confusion que sa mère entretient par de multiples signes comme le fait de l’appeler « ma chérie… ».

Si le film tire largement parti des effets comiques induits par une telle inversion, il retrace surtout l’évolution complexe de son personnage principal, confronté à un entourage peu compréhensif et bientôt amené à s’interroger sur sa propre identité. En cela, cette situation qui pourrait sembler exceptionnelle pose à tous les spectateurs la question de la formation de l’identité individuelle qui, loin d’être naturelle, est construite à travers des normes sociales qui définissent ce qui est supposé normal pour un garçon et non pour une fille. Le film souligne aussi la part importante de l’imitation dans cette construction, imitation qui est le plus souvent inconsciente — on cherche vaguement à ressembler à tel ou tel adulte qu’on admire — mais qui prend chez Guillaume une forme tout à fait explicite.

Dans une perspective d'éducaitn permanente, ce film permet donc d’aborder des thématiques importantes sur la formation psychologique des identités individuelles mais également sur la définition sociale des rôles masculins et féminins. Mais le film ne se limite pas à cette seule dimension et se présente avant tout comme une comédie particulièrement réussie.

Masculin/féminin

Les recherches en ethnologie, en sociologie et en histoire[1] ont depuis longtemps révélé la part de construction sociale et donc d’apprentissage dans les rôles masculins et féminins. Ce fait est largement confirmé par le film Les Garçons et Guillaume, à table!Image film où l’on voit le personnage principal imiter de façon délibérée les gestes de sa mère et prendre modèle sur les différentes femmes de son entourage. En même temps, cette démarche très consciente de Guillaume permet de faire percevoir à de nombreux spectateurs le caractère construit de gestes, de postures, d’attitudes, de normes qui sont en général perçus comme naturels, spontanés ou évidents. Il est donc intéressant de concrétiser l’affirmation générale sur le caractère social de la définition des genres par une série d’exemples, soit tirés du film, soit repris dans l’expérience des différents participants.

L’analyse proposée ici gardera un aspect ludique et visera surtout à souligner les stéréotypes liés au genre: on insistera notamment sur le fait que de nombreuses personnes ne se conforment pas ou ne se conforment que très partiellement à ces stéréotypes qui confinent parfois aux clichés, et que nous disposons bien sûr d’une liberté plus ou moins grande, plus ou moins affirmée par rapport à ces constructions sociales.

L’on propose de partir du film et des différentes scènes où Guillaume souligne d’une manière ou d’une autre le caractère stéréotypé de certaines attitudes ou manières d’être liées au genre. Dans certains cas cependant, les traits soulignés constituent des «infractions» apparentes à la définition habituelle des genres (comme celles qui caractériseraient un «garçon manqué» par exemple). L’on proposera donc une liste de scènes du film (dans l'encadré ci-dessous) où sont mises en évidence, d'une manière ou d'une autre, les caractéristiques supposées masculines ou au contraire féminines des individus en rpésence.

Gestes, attitudes, regards, manies, au masculin ou au féminin?

Dans les scènes suivantes du film Les Garçons et Guillaume, à table! sont évoquées de façon plus ou moins directe des caractéristiques supposées féminines ou masculines. De telles caractéristiques se retrouvent sans doute dans la vie courante où elles peuvent nous apparaître comme plutôt masculines ou plutôt féminines. Mais le film en souligne aussi la dimension de cliché sinon de caricature. En outre, certaines attitudes mises en scène dans le film apparaissent comme des inversions des stéréotypes ordinaires. Chacun des traits évoqués ci-dessous mérite ainsi une courte réflexion

  • Guillaume offre à son hôte espagnole un disque de Julio Iglesias: «Vous les femmes…»
  • Guillaume danse la sévillane en faisant un geste de la main consistant à «prendre une pomme, la manger, la jeter». Il lève également la jambe en dansant.
  • La mère de Guillaume reçoit des invités inattendus à qui elle demande ce qu’ils veulent boire, mais elle s’impatiente devant leur réponse tardive.
  • En visite chez la grand-mère, la mère de Guillaume va aux toilettes en déclarant qu’elle a «la vessie qui lui remonte au goulot».
  • Guillaume se rend au restaurant avec une écharpe sur l’épaule.
  • Le coiffeur propose à Guillaume de le défriser.
  • Quand son père lui demande de faire du sport, Guillaume suggère le piano…
  • En pension, Guillaume constate l’intense activité nocturne d’un voisin de chambrée: «On a beau dire : “Ferme les yeux et pense à l’Angleterre”, je n’aimerais pas être à la place de l’édredon!»
  • Guillaume va chez le coiffeur avec sa mère: il porte un cache-poussière rose.
  • En Angleterre, les garçons jouent au cricket ou au rugby et font de l’aviron: les filles sont spectatrices.
  • Lors de la fête de fin d’année en Angleterre, la chorale féminine chante «We are the champions» et Guillaume termine «…of the world».
  • La chorale féminine est vêtue de blazers et porte la cravate.
  • Alors que Guillaume et sa mère décorent le sapin de Noël, le père rentre de la chasse avec les deux frères.
  • Guillaume joue avec un éventail.
  • Une des tantes de Guillaume explique: «Les mecs, c’est très simple: au début, tu leur donnes beaucoup, mais vraiment beaucoup; et quand ils s’attachent, tu ne leur donnes plus rien, tu les tiens par les couilles, et là, tu serres.»
  • Guillaume scrute chacun des gestes, des regards, des manies des femmes de son entourage et observe «comment Martine croise les jambes, comment Isabelle joue avec ses cheveux, comment Christine regarde de côté, ou comment Victoire joue avec ses bagues, comment Valérie dit “Ouuui” en inspirant comme ça…»
  • Guillaume découvre que «la plus grande différence des femmes, c’est leur souffle: il est plus doux, plus variable, moins linéaire, moins homogène… c’est ça, le souffle d’une femme varie tout le temps selon qu’elle est émue, concentrée ou séductrice ou charmée… Ainsi je les ai tous appris, tous les souffles, toutes ces respirations qui faisaient battre mon cœur à l’unisson avec les femmes».
  • Sorti trempé de la piscine, Guillaume parle de Jeremy qui est amoureux de «cette gourde de Lisa qui passe son temps à mâchouiller ses cheveux».
  • En cure en Bavière, Guillaume rencontre un masseur, Raimund, à la démarche caractéristique; en arrivant, celui-ci plie brièvement le cou en faisant craquer les os.
  • Après le massage avec Raimund, Guillaume suit dans un couloir Ingeborg qui le précède en souriant et en lui lançant un regard par-dessus son épaule.
  • «Être obligé d’avoir les jambes écartées tout le temps et marcher comme si on avait des couilles de taureau, je n’y arrive pas. C’est hyper-difficile d’être viril, non?» demande Guillaume à sa psychanalyste qui lui répond en se penchant en avant et en s’appuyant sur ses deux genoux bien écartés.
  • À la piscine, Guillaume rencontre un copain qui lui demande s’il fait aussi un peu de musculation.
  • Après sa première tentative homosexuelle, on voit Guillaume manger dans le frigo, sans doute pour se consoler. Lors d’une séance chez un psychanalyste, où il évoquait sa dépression, on l’a d’ailleurs vu manger couché sur le canapé.

Analyse

On perçoit facilement la part de construction sociale dans nombre d’éléments évoqués dans le film de Guillaume Gallienne. C’est le cas en particulier des manières de s’habiller qui sont fortement marquées sexuellement — les garçons ne mettent ni jupes ni robes dans notre société — mais qui obéissent à des normes sociales, variables historiquement et régionalement: les Écossais arborent leur célèbre kilt et la chorale féminine en Angleterre porte blazer et cravate! La couleur rose du cache-poussière chez le coiffeur est traditionnnellement considérée comme une couleur féminine, même si beaucoup de femmes n’en mettent jamais (comme elles peuvent d’ailleurs préférer le pantalon à la jupe qui aujourd’hui n’est plus portée que de façon minoritaire par les femmes).

Image filmDes activités de prédilection comme la chasse, le sport ou au contraire le piano ou encore la décoration d’un arbre de Noël , l’utilisation de certains objets ou accessoires comme l’éventail, certaines gestuelles nécessairement apprises comme la danse — en particulier la sévillane — sont elles aussi connotées sexuellement mais obéissent évidemment à des normes sociales progressivement intériorisées: le sport n’est pas naturellement «masculin» comme en témoigne le fait que de nombreuses femmes le pratiquent activement, souvent plus intensément d’ailleurs que beaucoup d’hommes peu enclins à une telle activité. Ce n’est que par exagération ou caricature (évidemment normale dans une comédie) que ces différents traits pourraient être caractérisés comme spécifiques à un genre. L’égalité croissante entre hommes et femmes implique que toutes les activités soient au moins partiellement mixtes, même si certaines différences peuvent apparaître lorsqu’on considère de façon générale certains comportements.

C’est le cas par exemple des soins corporels (comme la coiffure) et l’attention portée à l’apparence physique: des enquêtes ont montré que les hommes accordaient moins de temps à soigner leur apparence que les femmes, ce qui explique que la présence répétée de Guillaume chez le coiffeur soit perçue comme une attitude «féminine»; mais ces moyennes ne doivent pas masquer la diversité des comportements individuels. Beaucoup de filles ne se maquillent pas et détestent aller chez le coiffeur, alors que le phénomène des «métrosexuels»[2] révèle sans doute un souci nouveau de l’apparence chez nombre de garçons. La mode de la musculation (perçue cependant comme très «masculine») permet également aujourd’hui à nombre d’entre eux de soigner leur apparence physique, sans que cette activité ne soit perçue comme féminine (même si la durée de la séance dépasse celle d’un maquillage…).

Image filmBeaucoup de nos gestes et attitudes corporelles semblent en revanche plus «naturels», acquis spontanément, en dehors de toute contrainte normative, mais le film permet de comprendre facilement qu’il y a également en la matière une large part d’apprentissage: si les garçons ont souvent tendance à s’asseoir en écartant les genoux (même si cette attitude n’est pas générale), c’est lié au fait qu’on leur laisse une plus grande liberté dans le choix de leur posture alors qu’on apprend aux petites filles à serrer les cuisses notamment pour qu’on ne voie pas leur culotte sous leur jupe… Mais ce contraste tend sans doute à s’atténuer avec le port généralisé du pantalon par les deux sexes!

Mâchouiller ses cheveux peut également apparaître à la fois comme très naturel et très «féminin», et il faut un peu de réflexion pour comprendre l’influence des normes sociales sur un tel comportement. Un double phénomène est sans doute en jeu: d’abord les garçons, après la mode hippie des années 1960 et 70, ont eu tendance à porter les cheveux beaucoup plus courts, ce qui rend évidemment le mâchouillement impossible; en outre, un tel comportement est perçu comme une forme de tic ou de laisser-aller qui a sans doute été permis depuis très longtemps à certaines filles (pour autant que ce ne soit pas trop visible) mais qui, de ce fait, est apparu comme une manie «féminine»[3], interdite aux garçons portant les cheveux longs. Ici, la pression sociale normalisante s’est sans doute exercée surtout sur les garçons.

D’autres attitudes, notamment les démarches contrastées de Raimund et d’Ingeborg, comportent certainement une part d’apprentissage, même s’il est peu apparent. À un moment (notamment à l’adolescence), la plupart des individus expérimentent certaines postures, en imitent d’autres (ne serait-ce que des acteurs ou des actrices de cinéma), de façon plus ou moins consciente, de façon plus ou moins voilée, pour se donner un certain «style», comme le fait Guillaume, même si lui prend exemple sur des personnes de l’autre sexe. Chacun en outre va accentuer de manière plus ou moins importante de telles attitudes, et l’on voit que Raimund se tient extrêmement droit, balance largement les bras, avance à grands pas, tient la tête haute et tire les épaules vers l’arrière et vers le bas pour faire ressortir ses pectoraux, alors qu’Ingeborg chaloupe légèrement, a des gestes moins amples et sourit constamment avec un geste de la tête en direction de Guillaume qui la suit. La démarche de Raimund est sans doute très accentuée (surtout si on la compare à celle de Guillaume qui trottine à côté de lui en serrant ses mains sur son ventre) alors que l’attitude d’Ingeborg est sans doute moins marquée (si l’on excepte son sourire un peu forcé) mais apparaît comme très féminine en contraste avec celle de son collègue masculin.

De manière générale, les petits gestes que relève Guillaume — comme croiser les jambes, jouer avec ses cheveux, regarder de côté, jouer avec ses bagues — sont connotés comme féminins essentiellement parce qu’on apprend ou qu’on conseille aux jeunes filles la discrétion, l’élégance, la retenue, la pudeur même (à laquelle contrevient la mère de Guillaume qui ne recule pas devant des expressions particulièrement crues): il faut cependant tenir compte aussi des différences entre classes sociales, les normes féminines étant sans doute plus affirmées dans le milieu bourgeois (sinon hautement bourgeois) qui est celui de Guillaume.

Image filmLa «virilité» se manifeste en revanche par des gestes plus amples, des démarches décidées, des attitudes assurées et déterminées: on remarquera cependant que ce «modèle» supposé masculin entraîne en fait une concurrence entre garçons qui peut tourner au rapport de force (comme dans les compétitions sportives). Beaucoup renoncent dès lors à se conformer à une telle affirmation «virile» (basée notamment sur la force physique) et choisissent d’autres modèles auxquels s’identifier. Raimund apparaît sans doute comme une caricature à beaucoup de garçons…[4]

Dernier domaine où se marque l’opposition des genres masculin et féminin, celui de la sexualité: les jeunes filles sont invitées, selon Guillaume, à attendre que ça se passe en pensant à l’Angleterre… Il s’agit bien sûr d’une caricature, mais qui accentue seulement un stéréotype ancien, celui d’une sexualité féminine essentiellement passive au contraire de la sexualité masculine réputée active sinon bestiale… Combattu depuis des dizaines d’années par les mouvements féministes, ce stéréotype reste largement ancré dans les mentalités car prenant place dans une «constellation» de représentations comme la virginité des filles à préserver, la crainte des maternités non désirées, la liberté sexuelle des femmes associée à la «mauvaise vie» (des prostituées), la méconnaissance ou la dévalorisation du plaisir féminin, notamment clitoridien, l’idéal fantasmé de la princesse qui attend son Prince charmant[5]… Dans la même perspective, on relèvera que les femmes sont souvent réputées plus sentimentales que les hommes, ce qui expliquerait notamment qu’elles soient particulièrement sensibles aux chanteurs de charme comme Julio Iglesias… Mais ce dernier est largement passé de mode, et Paqui, l’hôte espagnole de Guillaume, a l’air de trouver cela particulièrement ennuyeux.

Enfin, on laissera chaque spectateur juge de l’affirmation de Guillaume concernant le souffle des femmes, «plus doux, plus variable, moins linéaire, moins homogène…» Observation objective? fantasme? particularité minime mais bien observée? On remarquera seulement que ce détail est jugé de façon positive et comme particulièrement intéressant, alors que les stéréotypes féminins sont généralement désignés de façon négative (faiblesse, bêtise, petitesse, passivité…): on retrouve ici le renversement général que Guillaume Gallienne fait subir aux hiérarchies sociales ordinaires qui dévalorisent les femmes et l’univers féminin, dont le jeune Guillaume fait au contraire son objet d’admiration (comme en témoigne à ce moment l’abondance des gros plans sur le visage des jeunes filles au bord du bassin).


1. Parmi l'abondante bibliographie, citons notamment Erving Goffman, L'Arrangement des sexes. Paris, Éd. La Dispute, (Le genre du monde), 2002, et Martine Court, Corps de filles, corps de garçons : une construction sociale. Paris, La Dispute (Corps Santé Société), 2010

2. Pour rappel, un métrosexuel désigne un homme citadin, soucieux de son apparence, soignant son aspect physique et son habillement, n’hésitant pas à recourir à des produits ou services corporels incluant lotions, crèmes et massages divers.

3. Encore une fois, il faut se méfier des généralisations: seule une minorité de filles partagent ce tic, mais, comme les garçons l’évitent très généralement, cette manie apparaît comme (faussement) «féminine».

4. Il faut éviter les clichés concernant les filles aussi bien que les garçons, et ne pas considérer que les hommes (masculins) forment un ensemble homogène et uniforme. Parler par exemple sans nuance de «domination masculine» à des adolescents dont la plupart ont été au cours de leur jeune existence soumis à l’autorité de femmes, qu’il s’agisse de leur mère, de leurs institutrices ou de leurs professeures (n’oublions pas que les enseignants sont aujourd’hui majoritairement des femmes), risque bien d’être mal accueilli sinon contre-productif. Beaucoup de garçons, quelle que soit leur orientation sexuel, n’aiment pas le sport, ne sont pas attirés par la compétition et ne cherchent pas à s’imposer de façon violente aux autres…

5. Sur la prégnance de ce mythe, l’on peut se reporter à l’ouvrage de Jean-Claude Kaufmann, La Femme seule et le Prince charmant . Paris, Nathan, 1999.

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