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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Disconnect
de Henry Alex Rubin
Etats-Unis, 2013, 1 h 55


En quelques mots

Le thème principal de Disconnect de Henry-Alex Rubin est très visible puisqu'il aborde l'univers des relations virtuelles via Internet, à travers le portrait d'adolescents et d'adultes confrontés à d'importants problèmes nés de leur fréquentation intensive de la «Toile». Le spectateur suit ainsi trois fils d'histoires indépendantes mais interconnectées.

Cindy et Derek forment un jeune couple confronté à la mort de leur bébé : la jeune femme cherchera une consolation sur un site d'échanges sans se rendre compte qu'elle est victime d'une escroquerie informatique particulièrement élaborée. Nina, quant à elle, est une jeune journaliste ambitieuse qui espère faire un « scoop » en enquêtant sur la prostitution adolescente sur le Net; mais, en agissant ainsi, ne franchit-elle pas certaines barrières déontologiques ? Enfin, Ben est un adolescent un peu timide, victime d'une blague de mauvais goût montée par deux copains grâce aux réseaux sociaux; mais, avec leur interconnexion maximale, ces réseaux transforment rapidement cette blague en harcèlement destructeur.

Les relations et les conflits apparaissent ainsi grâce aux téléphones cellulaires, aux ordinateurs portables, aux tablettes numériques et surtout au réseau Internet qui permet leur interconnexion. Les personnages trouvent une consolation ou tombent amoureux, abusent de la naïveté de certains, révèlent leurs secrets intimes, se mettent parfois même en danger, sans qu'il y ait de rencontre en face-à-face, en chair et en os…

Disconnect pose ainsi de nombreuses questions sur notre nouvelle manière d'être au monde, notre nouvelle façon d'exister dans un monde largement virtuel même s'il reste connecté, parfois de manière dramatique, à notre réalité la plus proche. Le film résonnera en particulier auprès des jeunes spectateurs, particulièrement familiarisés avec Internet.

L'analyse proposée ici s'attache plus particulièrement aux personnages du film, à leurs relations «réelles» et «virtuelles».

Les personnages du film, leurs relations, leur parcours

Disconnect mêle plusieurs fils d'intrigue qui sont relativement difficiles à démêler, notamment si l'on se base uniquement sur ses souvenirs de spectateur. En revanche, il est sans doute plus aisé de se souvenir des principaux personnages, qui sont bien caractérisés, et de reconstituer ainsi les différents liens qui les unissent.

Chaque personnage présente alors ses forces et ses faiblesses qui vont se révéler dans son parcours individuel mais également dans ses rapports aux autres, que ces rapports soient directs ou au contraire virtuels. L'on comprend ainsi que les problèmes liés à l'utilisation d'Internet et de ses nombreuses outils ne sont pas seulement de nature technique et dépendent de ses utilisateurs multiples, de leurs attentes, de leurs insatisfactions, des malaises, des difficultés qu'ils peuvent éprouver dans leur vie «réelle».

On proposera donc ici quelques éléments d'analyse des personnages et des «failles» qui expliquent au mois partiellement les problèmes qu'ils vont rencontrer en surfant sur le Net. Un schéma préalable mettant en évidence les différentes relations entre ces personnagespermettra d'éclairer ces analyses.


Jason et Mike Dixon

Ben Boyd

Jason Dixon et Rich Boyd

Kyle et Harvey

Derek et Cindy Hull

Nina Dunham et Kyle

Les relations entre les différents personnages de Disconnect

Ben Boyd et Jason Dixon

Un malentendu qui porte à conséquence

Ben Boyd et Jason Dixon fréquentent la même High School[1] à Ridgewood aux États-Unis. Pourtant, ils ne se sont jamais rencontrés avant de s'échanger ces regards de défi au centre commercial du coin. Sur un malentendu, Ben Boyd prend pour lui les rires sarcastiques de Jason et son copain Frye. Ces deux derniers viennent en réalité de jouer un tour pendable à un des culturistes qui fréquentent la salle de sport du centre, surnommé «Rambo» par leurs soins, et en rient encore lorsque Ben passe devant eux. Quelques minutes avant cet exploit, Ben consultait timidement au comptoir de la même salle un prospectus pour un cours de Taekwondo, un art martial. Mais dès que le gérant lui a demandé s'il avait besoin d'un conseil, Ben a nié farouchement et est parti, croisant à ce moment-là Jason et Frye en train de rire. Ben imagine sans doute qu'ils se moquent de lui et les dévisage intensément. Jason l'interpelle en lui demandant grossièrement ce qu'il est en train de regarder comme ça mais Ben ne baisse pas le regard. Les deux copains ne vont pas digérer cette bravade et vont chercher à se venger. Ils ne savent sans doute pas très bien comment, ni si cela est vraiment important, mais ils ne semblent pas avoir beaucoup d'autres occupations que de se promener au centre commercial, traîner l'un chez l'autre, surfer sur les réseaux sociaux ou jouer aux jeux vidéo.

La création d'un faux profil sur Facebook

Frye trouve le profil de Ben sur Facebook, sans doute après avoir fait une recherche par établissement scolaire. Ils découvrent qu'il s'appelle Ben Boyd, qu'il est de la même année scolaire et dans le même établissement qu'eux et que la musique est sa passion. Ben a notamment composé et laissé en libre accès sur son «mur» une chanson que tout le monde peut donc écouter. Jason et Frye ont soudain l'idée de créer le faux profil de Jessica Rhony, jeune fille du même âge que Ben, fréquentant elle aussi Ridgewood et grande fan de la composition originale du jeune homme. Ben ne perçoit pas la manœuvre: il est sincèrement heureux de ce témoignage d'affection doublé d'une reconnaissance inespérée. Ravis que Ben morde à l'hameçon, les deux compères continuent à envoyer des messages à Ben sous le nom de Jessica.

Les échanges virtuels comme remède au sentiment d'isolement?

Ce que Frye ne sait pas, c'est que Jason répond aux messages que Ben croit adresser à Jessica. Lors de ces échanges, Jason se livre réellement, raconte l'ambiance à la maison, sa relation avec son père ancien policier («c'est comme si on vivait en prison chez moi») et le décès de sa mère, quelques années auparavant. Ben lui fait part également de la relation tendue qu'il entretient avec son père qui est avocat et de son impression d'avoir «été adopté» par cette famille qui sonne faux à ses oreilles. Ben et Jason ont ainsi une vraie discussion d'amis, se soutenant et s'écoutant l'un l'autre mais dans le cadre d'une communication fondée sur un mensonge important et donc déséquilibrée. Jason, qui se sent très seul, a vraiment besoin de créer un lien avec quelqu'un et il est possible qu'à ce moment-là, il ne perçoive plus le faux profil de Jessica que comme un simple détail lui permettant d'y arriver.

La solitude est un sentiment classiquement attribué aux adultes. Le film montre la solitude d'un adolescent, Jason, et le désert affectif que représente son quotidien. Il a perdu sa mère très jeune et vit désormais seul avec son père, Mike Dixon, qui l'aime bien sûr mais n'est pas très démonstratif. Jason attribue cette froideur et l'impression de vivre chez lui «comme en prison» au fait que son père ait été policier auparavant alors que ce dernier est sans doute toujours dans le deuil de son épouse et se sent dépourvu face à l'éducation de son fils qu'il doit assurer seul.

Ben souffre également d'isolement. Il se réfugie dans la musique, un univers qui le rassure et dans lequel il se sent valorisé. Il n'a aucun contact avec les autres élèves de l'école; il ment d'ailleurs à Jessica/Jason-Frye lorsqu'il lui dit manger à la cantine «avec des amis» alors qu'il est assis seul à sa table. Il a donc conscience de sa marginalité et en souffre. Sa sœur, qui fréquente le même établissement que lui mais un an ou deux en avance, est le type même de la peste. Elle et ses amies sont populaires à Ridgewood, et elle ne se prive pas de mépriser cruellement son petit frère en public: par exemple, lorsqu'il lui demande de le ramener en voiture parce qu'il transporte sa guitare, elle lui fait comprendre qu'il n'y a pas de place pour lui. Enfin, il ne s'entend pas avec son père qui semble son exact opposé: c'est avocat de renom, sûr de lui, loquace, détaché et qui considère que «la musique est une blague». Ben a une meilleure relation avec sa mère mais comme elle le dit elle-même, Ben est dans la période où «il faut lui arracher les vers du nez», c'est-à-dire qu'il ne parle de rien à personne, contribuant ainsi lui-même à renforcer ce sentiment de solitude.

De la mauvaise blague au harcèlement moral

Pendant les heures de cours à Ridgewood, face à son ami Frye, on retrouve un Jason moqueur qui n'hésite pas à envoyer la photo dénudée d'une jeune fille qu'il fait passer pour Jessica auprès de Ben. En outre, «Jessica» réclame en retour une photo dénudée de Ben comme preuve de confiance partagée. Ben ne sait pas comment répondre à cette demande qui le met mal à l'aise: d'un côté il a envie de faire plaisir à Jessica en lui donnant ce qu'elle demande mais d'un autre côté, il sent que la situation prend une tournure étrange. C'est un nouveau message de Jessica lui reprochant son manque de réciprocité qui décide Ben à lui rendre la pareille, de peur qu'elle ne mette un terme à leur relation virtuelle et qu'il se retrouve seul comme avant. Jason et Frye jouent à un jeu vidéo lorsque Frye reçoit un nouveau message sur son iPad. Il y jette un œil et reste interdit par ce qu'il voit. Il éclate ensuite de rire et montre la photo de Ben complètement nu à Jason, avec les mots «Love Slave» inscrits au rouge à lèvre le long de la cuisse.

Jason a une réaction différente: il commence par rire puis il est pris de pitié pour Ben. Frye se moque de lui en suggérant qu'il est «amoureux de Ben Boyd» et ils se disputent. Jason n'empêchera cependant pas le partage de la photo aux autres élèves du collège via Facebook. À partir de ce moment, tous les élèves que Ben croise dans les couloirs de l'école se moquent de lui. Il finit par regarder sur l'écran d'un téléphone portable ce qui les fait tant rire et découvre la photo qu'il croyait avoir envoyée en toute confiance à «Jessica». Les insultes et les humiliations pleuvent; Ben rentre chez lui et découvre d'autres messages insultants sur son mur Facebook. Il ne se confie pas à sa mère qui entre dans sa chambre à ce moment-là. Un peu plus tard, sa sœur Abby se rend dans la chambre de son frère pour lui faire baisser le volume de la musique et le trouve pendu. Tandis qu'elle soulève les jambes de son frère pour diminuer la pression de la corde sur son cou, une de ses amies coupe la corde au ciseau. Ben, inconscient, est emmené à l'hôpital. Les images de scanners montrées à ce moment-là laissent supposer que le cerveau de Ben a été endommagé par le manque d'oxygène et que le jeune homme est dans le coma. Ben s'est senti trahi au plus profond de lui, il ne comprend pas pourquoi Jessica a diffusé sa photo à tout le monde et fait de lui la risée du collège. Il lui pose la question dans un dernier message. En quelques minutes à cause d'une injustice énorme, la trahison de Jessica, Ben s'est retrouvé confronté à une réalité extrêmement violente face à laquelle il n'entrevoit pas de solution et donc pas de fin. On peut imaginer que c'est ce sentiment de désespoir qui est à l'origine de son geste.

Extrait d'une discussion en ligne entre Jessica, alias Jason, et Ben:

Ben : I'm living with a family of fake people. I might be adopted. [Je vis dans une famille d'hypocrites, de menteurs. Je pourrais bien avoir été adopté.]
Jason : I might be too [Moi aussi].
Ben: What's your dad like? [Comment est ton père?]
Jason: A dickhead [C'est un con].
Yours? [Le tien?]
Ben: He's a lawyer. Thinks music is a joke. [Il est avocat. La musique, c'est une blague pour lui.]
Jason: Mine was a cop. [Le mien a été flic.]
So it's like living in jail! [Donc c'est un peu comme vivre en taule!]


Kyle et Nina Dunham

Carriérisme contre déontologie journalistique

Nina est journaliste pour la WKGU, une télévision locale pour laquelle elle réalise et présente des reportages d'information. C'est une personne ambitieuse à la recherche du reportage qui la fera connaître et donnera un coup de pouce à sa carrière. En se penchant sur le monde des shows pornographiques payants en ligne et en direct via webcam, elle flaire un sujet porteur, propre à scandaliser l'opinion, d'autant que la plupart de ces «performers»[2] sont de très jeunes gens. Comme elle a certainement plus de chances de convaincre sa hiérarchie de l'intérêt de ce reportage si elle a déjà un contact dans le milieu, elle s'inscrit sur un de ces sites internet payants pour essayer d'obtenir une interview avec l'un des jeunes gens. Après avoir sélectionné plusieurs critères dont l'âge et le genre du performer, elle se fait passer auprès de lui, en l'occurrence Boitoi18 alias Kyle, pour une cliente régulière: sassy777. Cependant, elle «veut juste parler» et refuse que Kyle exécute son show habituel: après tout, c'est elle qui paie! Elle lui demande s'il a une famille, s'il est vrai qu'il a 18 ans, s'il vit seul. Kyle est très surpris par son comportement mais il répond à ses questions et dit être majeur.

Le lendemain, Peter, le responsable de l'information de la chaîne où Nina travaille refuse de lui accorder l'autorisation de réaliser ce reportage dont il ne cerne pas la pertinence. Le soir même, Nina recontacte Kyle via le même site internet. Cette fois, elle lui pose des questions sur son avenir, s'il a déjà pensé faire autre chose de sa vie. Kyle lui demande alors à plusieurs reprises d'allumer sa webcam, prétextant qu'il est injuste qu'elle puisse le voir et non l'inverse. Prête à tout pour obtenir son interview, Nina allume sa webcam. L'adolescent est séduit par cette dame élégante qu'il qualifie de «puma», soit selon lui le stade «pré-cougar»: elle n'est plus très jeune mais n'est pas encore vieille non plus. Nina finit par coucher avec son patron qui accepte de lui laisser faire son reportage.

Nina obtient donc un rendez-vous «dans la vie réelle» avec Kyle, qui croit toujours avoir affaire à une cliente sans doute un peu folle mais qui semble prête à payer. Ils se rencontrent près d'un skatepark. Kyle parle avec un jeune garçon. Il rejoint ensuite Nina qui lui dévoile son intention de l'interviewer pour la télé locale: «Ton histoire est vraiment super, intéressante, unique, elle m'intéresse beaucoup, j'aimerais la traiter.» Kyle n'en revient pas, il s'aperçoit que la jeune femme l'a mené en bateau depuis le début et lui a fait perdre du temps. Nina cherche à le rassurer : «Tu seras méconnaissable! Tu seras dans l'ombre et ta voix sera déformée. Tu seras anonyme.» Mais le jeune homme s'en va.

Pédopornographie en ligne

Le soir, Shane, le garçon avec qui Kyle parlait au skatepark, le rejoint à «la maison», le lieu où travaillent les «performers». Harvey, un homme d'une quarantaine d'années, gère cet endroit et tout ce qui s'y passe. Il offre à manger à Shane qui est affamé, lui demande son âge et s'il est au courant de leurs activités. Shane a 15 ans et sait très bien ce qu'ils font. Il lui demande ensuite s'il aimerait être payé pour se masturber, ce à quoi le jeune garçon répond en souriant: «Ce serait génial». Une des filles du groupe l'emmène dans une chambre et lui explique comment ça fonctionne: il doit se déshabiller puis faire tout ce que les gens connectés demandent. Par exemple, le «C2C» ou «cam to cam»: le performer doit aussi regarder ce que font les clients. En écoutant Harvey recruter Shane et sa collègue lui expliquer les aspects concrets de ce boulot, Kyle ressent un profond malaise et comprend que Harvey abuse de la précarité, du peu d'expérience et de la confiance que lui accordent ces mineurs d'âge. Il ne sait pas encore que Harvey est coupable de diffuser du contenu pédopornographique, un crime sévèrement puni par la loi. Kyle décide alors d'accorder une interview à Nina, à condition qu'il soit méconnaissable comme promis: visage dans l'ombre et voix déformée. Si jamais il était reconnu et que son témoignage remontait aux oreilles de Harvey, il serait sans doute en danger.

Collaborer avec le FBI ou renoncer à sa carrière

L'interview est diffusée sur la chaîne locale, Nina est très fière de son reportage et tout le monde l'applaudit en régie. Kyle regarde aussi le reportage depuis sa chambre et l'appelle, mais elle a déjà prévu de fêter le coup avec ses collègues, bien qu'elle aurait, dit-elle au jeune homme, «aimé trinquer» avec lui. À la surprise générale, Kyle débarque chez Nina en fin de soirée, au terme d'un long voyage en bus. Des invités, il ne reste plus que son responsable qui s'en va et la laisse seule avec Kyle. L'ambiance entre eux n'est pas très bonne mais Kyle finit par lui voler un baiser.

CNN[3], une des plus importantes chaînes nationales d'information aux États-Unis, a également apprécié le reportage de Nina et souhaite le diffuser. Pour Nina, c'est le couronnement de sa carrière en tant que journaliste locale et l'assurance de passer à un niveau supérieur.

Le FBI[4] va, grâce à sa diffusion par CNN, également prendre connaissance du reportage de Nina et la convoquer pour qu'elle les aide à localiser la maison où ont lieu ces activités pédopornographiques afin d'arrêter les organisateurs. Rich Boyd, le père de Ben, est sollicité par Kendall Media, la société mère dont dépend la chaîne de télé où travaille Nina pour assister à la rencontre en sa qualité d'avocat. Pendant l'entretien, le FBI demande clairement à Nina de coopérer et de recourir à la confiance que le jeune homme lui accorde pour lui soutirer l'adresse de la maison où travaillent les jeunes. Nina refuse catégoriquement d'abuser de la confiance de Kyle mais au fil de l'entretien, les questions du FBI portent de plus en plus sur la manière dont Nina a établi le contact avec Kyle et obtenu son témoignage. Nina explique avoir payé pour accéder à la chat box et même «offert des petits cadeaux» à Kyle pour obtenir sa confiance. Selon elle, elle n'avait pas d'autre choix pour que le jeune homme accepte de passer du temps à lui parler de sa vie.

En réalité, c'est une faute professionnelle grave. Un journaliste n'a pas le droit de payer ses sources car cela pose un problème d'objectivité de l'information reçue en échange d'une rémunération quelle qu'elle soit. Les «petits cadeaux» auxquels Nina fait allusion font probablement référence aux objets que les clients du site peuvent acheter pour rémunérer le performer: paires de chaussures, chèques voyage, matériel informatique ou même argent liquide. Les inspecteurs l'interrogent également au sujet de la nature de sa relation avec Kyle, sous-entendant par là qu'elle a peut-être elle-même payé les services sexuels de Kyle. Nina est suspendue pour faute professionnelle jusqu'à ce qu'elle accepte, dit Rich, de «donner aux flics ce qu'ils veulent», soit l'adresse de la maison où travaille Kyle.

Nina est très déprimée pendant sa suspension. Un cas de conscience douloureux se pose à elle: trahir la confiance de Kyle pour sauver sa carrière ou ne pas le trahir mais abandonner son ambition de devenir une journaliste vedette. Elle décide finalement de recontacter Kyle pour récupérer son poste. Elle lui promet de l'aider, affirmant qu'il pourrait aller à l'école, qu'elle peut venir le chercher et surtout qu'il est complice d'un crime passible de prison ferme car, même s'il n'en est pas conscient, il aide Harvey à recruter des mineurs d'âge pour son site. Kyle semble convaincu que la meilleure chose à faire pour lui est de quitter cette maison et de donner son adresse à Nina pour avoir l'opportunité de changer de vie. Il ne se doute pas que Nina essaie avant tout d'avoir son adresse et pour cela, elle exagère la portée de son crime: si Harvey est sans nul doute passible de prison ferme pour ses activités, c'est peut-être moins le cas de Kyle qui est utilisé comme recruteur à son insu et ne mesure pas la portée criminelle de l'organisation pour laquelle il travaille. Mais la stratégie de Nina fonctionne et Kyle lui envoie par sms l'adresse de la maison. Nina appelle le FBI qui lui promet en échange que Kyle sera bien protégé. Cependant, ils ne pourront pas agir avant une semaine, le délai d'obtention d'un mandat de perquisition.

Des promesses non tenues qui détruisent les espoirs de Kyle

Harvey est prévenu, on ne sait par quelle source, que le FBI détient leur adresse et va perquisitionner les lieux. Il décide de faire déménager tous les occupants et de les reloger en catastrophe dans une autre maison, située dans un autre État. Kyle prévient Nina de ce changement de programme. Il ne sait pas où Harvey les emmène et voit ses chances de changer de vie diminuer. Dès qu'il peut se soustraire à l'attention de Harvey, Kyle appelle Nina et lui donne le nom du motel voisin de leur nouveau lieu de travail. Nina lui explique que le FBI l'a obligée à donner l'adresse. Kyle, furieux, raccroche. Nina cherche l'adresse du motel sur Internet, décidée à aller le chercher. Elle croit sans doute être en mesure de sauver le jeune homme et sa carrière en même temps mais Kyle refusera de partir avec elle, d'autant qu'elle est incapable de lui promettre de l'héberger. Kyle ne lui fait plus confiance et ne croit plus en un avenir différent. Il décide de se résigner à son présent: « Tu crois qu'il [Harvey] exploite les gens? J'aime ce que je fais, je ne veux pas qu'on me sauve. J'excite les gens, et alors? C'est toi qui es nulle, qui exploites les gens. Tu m'as exploité!»

En se comportant comme elle l'a fait, Nina a ruiné la confiance que Kyle avait en elle. Il n'y a donc pas de raison qu'il croie en une vie meilleure puisque la personne qui avait fait naître cet espoir en lui se révèle être menteuse et intéressée.

Cindy et Derek Hull

Deuil d'enfant et problèmes de couple

Cindy et Derek ont la trentaine. Ils viennent de perdre leur premier enfant, un nourrisson. Derek travaille apparemment pour le secteur administratif ou commercial d'une grosse société nommée National Industries (Industries Nationales). Au deuil semble s'ajouter le fait que le couple rencontre des obstacles à ce désir d'enfant: au téléphone, Cindy dit à son médecin «On pourra essayer au cycle suivant.» Cindy suit peut-être un des traitements prescrits en procréation médicalement assistée (PMA) pour augmenter leurs chances d'avoir un enfant. La cause physique qui les en empêche peut en outre trouver son origine aussi bien chez elle que chez son compagnon. Le film laisse cette question sans réponse.

Le couple passe très mal cette étape difficile, la communication entre eux est quasiment tarie. Cindy essaie de renouer le lien mais Derek semble vide de tout sentiment. Son travail l'amène à se déplacer loin de son domicile, peut-être pour conclure des contrats liés à de nouvelles implantations pour sa société. Cindy reste seule la journée à leur domicile. Elle a développé une galerie virtuelle sur Internet qui lui permet de vendre ses illustrations et ses créations réalisées en papier finement découpé. Lorsqu'elle se sent seule, elle se connecte à un site internet dédié au soutien psychologique.

Elle y discute en particulier avec un internaute qui vit lui aussi un processus de deuil, celui de son épouse décédée des suites d'un cancer. Son surnom, «Fear&Loathing» qu'on peut traduire par «Peur et Dégoût», en dit long sur son état d'esprit. Cindy a choisi de son côté un pseudonyme plus passe-partout: CIN8380. Fear&Loathing apporte un soutien psychologique important à la jeune femme en écoutant ses angoisses et en lui faisant part de son expérience du deuil. Elle lui fait part également des problèmes du couple, notamment de l'absence de rapports sexuels depuis le décès de l'enfant.

Piraterie informatique et cybercriminalité

Le couple va être confronté à un problème de taille supplémentaire: leur compte en banque a été totalement vidé des 7000 dollars qu'il contenait. Tout d'abord, Derek s'est vu refuser un paiement de 50 dollars par carte de crédit alors qu'il voulait s'inscrire à une partie de poker en ligne. Le lendemain, Cindy apprend par sa banque qu'une transaction de 5300 dollars avait eu lieu la veille à partir de son compte. Après vérification, Cindy comprend que leur compte en banque a été totalement vidé.

Après une enquête policière, il s'avère que Derek et Cindy ont été victimes d'une cyber-fraude: l'argent de leur compte en banque a été détourné par un pirate informatique[5]. Le couple est mis en contact avec Mike Dixon, le père de Jason, un ancien inspecteur du département policier chargé de la cybercriminalité, reconverti en enquêteur indépendant dans le même secteur d'activités. Mike va devoir copier toutes les données de leur disque dur et passer tous leurs fichiers au crible pour y déceler d'éventuelles activités suspectes; il aura donc accès à toute leur vie privée informatique. Derek et Cindy n'ont pas le choix, ils doivent mettre toutes les chances de leur côté pour récupérer leur argent. Afin de faire face aux premiers paiements, le couple vend une de leurs deux voitures.

Les résultats de l'enquête de Mike révèlent que le couple a commis plusieurs imprudences en ligne.

Tout d'abord, les échanges de Cindy avec Fear&Loathing ont permis l'installation sur l'ordinateur des Hull d'un cheval de Troie: un logiciel espion ou spyware[6]. Ce type de logiciel fait partie de l'arsenal des logiciels malveillants[7] utilisés par les cybercriminels pour dérober des informations importantes à des particuliers ou à des entreprises comme par exemple les mots de passe, les numéros de carte bancaire ou de sécurité sociale. En cliquant sur un lien ou en ouvrant une pièce jointe envoyée par Fear&Loathing, comme par exemple sa photo, Cindy a importé ce virus dans son ordinateur. Une fois ce logiciel installé, le cybercriminel, comme l'explique Mike à Cindy, «peut tout faire avec ton ordinateur.Quand tu tapes ton mot de passe, il apparaît sur son écran. Il peut même allumer ta webcam et t'observer».

Derek n'est pas en reste: il fréquente les casinos en ligne qui sont très piratés lui apprend Mike. Ils contiennent en effet des informations personnelles de premier choix pour des pirates motivés par le gain d'argent: les coordonnées personnelles et bancaires de milliers d'utilisateurs. Ces données peuvent permettre à un cybercriminel de s'emparer de l'identité de quelqu'un pour faire des paiements en son nom ou vider son compte en banque. Par ailleurs, Derek a envoyé des mails contenant des informations sur une deuxième hypothèque portant sur sa maison. Enfin, il a également été victime de phishing[8]: croyant répondre à une sollicitation de sa banque, il a fourni toutes ses coordonnées bancaires au pirate informatique qui les a ruinés.

Mike rappelle à Derek qu'une banque ne demandera jamais des informations confidentielles par mail à un client. Enfin, Fear&Loathing est identifié comme Stephen Schumacher, vivant à Oakdale. L'enquête, transmise aux policiers d'Oakdale, prend du temps. Comme l'indique Mike à Derek, 25000 personnes sont victimes chaque jour de vol d'identité aux États-Unis: Derek « doit prendre son ticket», c'est-à-dire attendre patiemment que son tour vienne.

Se faire justice soi-même

Les Hull n'ont pas la patience d'attendre, les huissiers sont en train de vider la maison. Ils décident de se rendre à Oakdale et de régler le problème eux-mêmes en obligeant Stephen Schumacher à leur rendre leur argent. Ils vont entrer chez lui par effraction et dérober ses extraits de compte pour trouver la preuve dont les enquêteurs ont besoin pour inculper Schumacher. Comme cette tentative échoue, Derek décide d'intimider Schumacher en lui pointant une arme sous le nez. Au même moment cependant, Mike a des nouvelles de l'enquête et prévient Derek: Schumacher n'est pas le coupable, il a lui même été victime du pirate qui a utilisé l'adresse IP[9] de son ordinateur pour dévaliser Cindy et Derek et mettre les enquêteurs sur une fausse piste. L'ordinateur de Schumacher a servi de proxy, d'intermédiaire entre le pirate et ses victimes finales. Au moment où Derek décide de quitter la propriété de Schumacher, celui-ci fonce vers leur voiture, pointant un fusil de chasse sur Derek. Schumacher pense que Derek est un voleur. La confrontation tourne mal et Derek tient à présent l'homme d'une cinquantaine d'années en joue. Il faudra toute la diplomatie et la douceur de l'intervention de Cindy pour que tout rentre dans l'ordre.


1. La High School correspond aux trois dernières années de l’enseignement secondaire en Belgique, soit au Lycée en France. La Middle School correspond quant à elle aux trois premières années de l’enseignement secondaire, soit au Collège français. L’école primaire est appelée aux États-Unis comme en France: Elementary School ou École élémentaire tandis qu’en Belgique, on parle d’enseignement primaire ou fondamental.

2. «Performer» est le terme anglais utilisé par Nina dans son reportage pour désigner les personnes qui réalisent ces shows pornographiques en ligne. Au sens premier du terme, un «performer» désigne un artiste, un interprète..

3. Initiales pour «Cable News Network».

4. Le sigle «FBI» représente les initiales de «Federal Bureau of Investigation» qu’on peut traduire par Bureau fédéral d’enquête. C’est l’institution policière et judiciaire fédérale des États-Unis, c’est-à-dire que ses activités se déploient sur l’ensemble du territoire national.

5. Il est important de distinguer les «hackers», qui sont des «bidouilleurs» informatiques et les cybercriminels. Les premiers maîtrisent parfaitement l’outil internet mais ne se servent pas de leurs connaissances pour nuire à d’autres citoyens. Les hackers qui piratent les sites d’institutions politiques ou économiques le font le plus souvent pour revendiquer plus de transparence de la part de ces institutions ou pour dénoncer des pratiques qu’ils jugent peu éthiques. Les cybercriminels vont au contraire utiliser leurs connaissances par exemple pour dérober des informations personnelles qui leur permettront d’accéder aux comptes en banque de particuliers.

6. En anglais, «espion» se dit «spy».

7. Regroupés aussi sous l’appellation générique de «malware».

8. Le phishing ou hameçonnage en français consiste à envoyer des e-mails à un grand nombre de personnes en leur signalant un problème avec leur compte en banque, leur carte de crédit ou tout autre compte financier. Un lien dans ces e-mails renvoie à un site web qui imite celui de la banque ou du compte financier habituel du client à qui l’on demande de préciser ses identifiants et ses codes secrets. Le phishing est une méthode relativement grossière mais qui peut tromper des personnes peu familières d’Internet.

9. IP signifie Internet Protocole. Chaque appareil susceptible d’être connecté à Internet possède une adresse IP, un numéro d’identification unique.

Affiche du film

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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