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Grignews

Le journal

Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film:
Aux bons soins du docteur Kellogg - The Road to Wellville
d'Alan Parker
USA, 1994, 1h55

Le dossier, dont on trouvera un extrait ci-deous, s'adresse d'abord aux enseignants et aux animateurs qui verront le film Aux bons soins du docteur Kellogg avec un jeune public (à partir de quatorze ans environ). Ce dossier, contrairement à d'autres plus récents réalisés par les Grignoux, ne contient pas de pistes d'animation immédiatement utilisables en classe : il s'agit essentiellement d'un travail original d'analyse et de vulgarisation à destination des enseignants et de toutes les personnes intéressées par ce film et les thèmes qu'il aborde (notamment le phénomène sectaire dont traite une grande partie de ce dossier).

Quelques réflexions sur le film

Comment faut-il comprendre le film d'Alan Parker, Aux bons soins du docteur Kellogg (The Road to Wellville)? Ce film cherche-t-il seulement à nous distraire en recréant de façon satirique une figure grotesque du passé ou bien essaie-t-il de tirer de cette expérience une leçon encore d'actualité? De manière plus fondamentale encore, on peut se demander si le personnage du docteur Kellogg est vraiment risible et s'il faut croire ou non à ses théories sur la santé. Après tout, des spectateurs partagent peut-être certaines de ses convictions : nombreux sont aujourd'hui les adeptes du végétarisme, et les diététiciens insistent également sur les dangers d'une nourriture trop «riche», où la part de la viande et des graisses animales est trop importante par rapport à celle des fibres végétales. Dans la même perspective, on remarquera qu'il existe actuellement de nombreux établissements de cure sans doute aussi bien fréquentés que celui du docteur Kellogg au début de ce siècle. Où se trouve alors la «vérité» et que doit-on penser de l'histoire mise en scène par Alan Parker? En définitive, quelqu'un détient-il d'ailleurs la vérité?

Aucun des personnages du film ne semble en tout cas pouvoir prétendre l'incarner : face à Kellogg dont la plupart des spectateurs reconnaissent sans doute le ridicule, on ne trouve en effet que des escrocs (Bender et Charles Ossining), un malade (Will Lightbody) qui, un soir d'excès, va par provocation faire bombance contrairement à tous les principes du célèbre docteur mais qui sera immédiatement remis dans le «droit chemin», et enfin un simple d'esprit, George, le fils du docteur, qui multiplie les agressions plus ou moins violentes contre son père adoptif jusqu'à mettre le feu à son établissement, ce qui n'empêchera pas celui-ci de poursuivre ultérieurement son oeuvre.

Pour répondre à toutes ces questions sur le sens à donner au film d'Alan Parker, il faut évidemment revenir sur notre vision du film pour essayer d'en reconstruire la signification globale, en évitant de se baser uniquement sur des éléments isolés, et pour mieux comprendre ainsi quelles ont été les intentions exactes du réalisateur.

Le film se présente de prime abord de manière décousue, avec une multitude de personnages plus ou moins importants, passant d'un endroit à l'autre, d'une histoire à l'autre, multipliant les intrigues apparemment sans rapport les unes avec les autres. Néanmoins, cette diversité s'organise autour d'un thème central, à savoir le docteur Kellogg, ses méthodes et son établissement de soins : tous les autres personnages gravitent autour de ce petit monde, soit qu'ils y participent directement comme le couple Lightbody (Bodycorps dans la version française), soit qu'ils essaient de profiter de l'engouement que suscite la personnalité de Kellogg (les deux escrocs Bender et Charles Ossining, mais aussi le docteur Badger qui propose à Eleanor une doctrine «naturelle», concurrente de celle de Kellogg).

Pour le spectateur, l'intérêt principal du film réside évidemment dans cette description d'un univers étonnant, ce «sanitarium» où sont pratiquées les cures les plus extravagantes et expérimentées les inventions les plus grotesques, ainsi que dans le portrait de l'animateur de cet univers de fous, le docteur Kellogg qu'une des premières scènes du film nous montre assis dans une de ses machines et expliquant à des journalistes complaisants ses théories fumeuses sur la santé : tout au long du film, nous découvrirons les multiples aspects de cette entreprise, notamment les nombreuses inventions du docteur, ses obsessions, ses conférences répétées, les méthodes pratiquées dans son centre de cure ainsi que certaines caractéristiques sociales et financières de ce centre réservé à une élite prête à payer sans doute des sommes fort importantes pour y être admise.

Si le film constitue donc d'abord une description de l'univers du docteur Kellogg - univers suffisamment extravagant pour retenir l'attention des spectateurs -, il raconte également plusieurs histoires - celles du couple Lightbody, de Charles Ossining et de sa tante ou du fils adoptif de Kellogg - qui vont constituer des espèces d'expérimentations sur le vif des théories de Kellogg ou des confrontations avec l'univers idéal que le « sanitarium » est censé incarner. Et c'est en définitive de ces confrontations ou de ces expérimentations que le film va tirer son véritable sens en montrant tout le contexte où s'inscrit l'entreprise du docteur Kellogg et qu'il cherche précisément à occulter.


Le renversement des certitudes communes

Le film multiplie séquences, scènes ou détails qui nous permettent de reconstruire un portrait assez complet du docteur Kellogg et de ses méthodes. Très rapidement sans doute, nous comprenons aussi le caractère satirique de ce portrait même s'il nous est difficile de préciser quels sont les traits précis de cette satire : pris isolément, chacun de ses propos est sans doute peu comique, mais de l'ensemble se dégage une impression de grotesque et de ridicule.

À la réflexion, c'est sans doute le caractère excessif et forcé de ces propos qui explique que nous ne puissions pas les prendre au sérieux : les idées qu'énonce le docteur Kellogg sans l'ombre d'un doute sont à ce point radicales et unilatérales qu'elles entrent rapidement en contradiction avec les évidences communes. Pour Kellogg, il ne s'agit pas de manger moins de viande mais de la supprimer totalement au point même de transformer un loup, dont la nature a fait un carnivore, en un végétarien forcé; semblablement, il condamne toute activité sexuelle, comparant notamment de manière grotesque la masturbation à des clous enfoncés dans le cercueil de celui qui s'y livre. Lui et ses adeptes en viennent alors à changer le sens des mots et à inverser les représentations communes : vu sous son microscope, la viande grouille de vers comme du crottin, ou bien, comme le dit Eleanor à Charles rencontré dans le train, les huîtres baignent dans l'urine, sont, dit-elle, de la « pisse ».

L'« idéologie » du docteur Kellogg consiste ainsi à créer - par les mots - une distance radicale entre d'une part le monde commun, celui des « carnivores » où tout est censé se mêler, maladie, mort, « pisse » et sexualité nocive, et d'autre part l'univers régénéré du « sanitarium » où règnent prétendument la santé, le bien-être et la joie de vivre. Cette distance se traduit d'ailleurs partiellement dans les faits, et les décors choisis par Alan Parker accentuent le contraste entre le centre de santé d'un blanc immaculé et le « dehors » où règnent saleté, boue, pluie, fumées, obscurité et promiscuité.

Néanmoins, ce sont d'abord les affirmations répétées de Kellogg qui imposent cette distance et qui éventuellement réussissent à convaincre ses adeptes à la fois que le mode de vie commun est foncièrement nocif et que seuls ses préceptes végétariens et « anti-sexuels » permettent de préserver la santé des hommes. Il en vient ainsi, par la magie de la parole, à distinguer de façon radicale ses propres fèces, prétendument saines et abondantes, de celles du pauvre M. Lightbody, maigrelettes et misérables [1]. Ainsi, le renversement des certitudes communes est complet, et là où nous voyons de la nourriture - des huîtres ou de la viande -, il n'y a plus pour Kellogg et ses adeptes que des déjections, et là où il n'y a que de la merde, on veut nous faire voir la distance irréductible qui sépare la maladie de la vie saine.

Un univers de croyants

Entrer au centre de santé du docteur Kellogg signifie pour ses adeptes un abandon des croyances communes et une foi nouvelle accordée aux affirmations du « bon » docteur. Cette distance idéologique qui est créée entre le centre de santé et le monde extérieur transforme alors ces adeptes en « fanatiques », comme le reconnaît en souriant Mme Lightbody, puisque leurs convictions heurtent nécessairement celles d'une majorité de gens n'appartenant pas à l'univers du « sanitarium ».

Cette soumission des patients n'est cependant pas seulement idéologique mais aussi matérielle comme l'apprendra Will Lightbody à ses dépens. Quand celui-ci entre au centre de santé, il est immédiatement pris en charge par une infirmière, séparé de sa femme, soumis à des purges répétées, rempli de plusieurs litres de yoghourt bulgare (quand il affirme qu'il est incapable de l'avaler, le docteur Kellogg lui rétorque que le yoghourt n'entrera pas par là... ), installé sur des machines barbares qui le frictionnent, l'aspergent d'eau froide ou le secouent de décharges électriques, et finalement opéré pour le débarrasser d'un bout d'intestin prétendument inutile.

Cette soumission physique se double en outre de multiples petites humiliations comme ces lavements que l'infirmière Irène Graves impose au pauvre Will, ou l'obligation que lui fait le docteur Kellogg de déféquer en public (à l'abri d'un mini-paravent!), ou encore la séance de remontrances lorsque le docteur dénonce devant une assistance nombreuse et scandalisée l'usage honteux que fait son patient d'une « ceinture sexuelle ».

Physiquement et moralement, les patients du docteur Kellogg sont transformés, se soumettant, au nom de leur santé, à des traitements douloureux ou humiliants qu'ils n'accepteraient pas dans d'autres circonstances et qui ne peuvent que scandaliser ou faire rire ceux qui ne partagent pas leurs convictions. Cette séparation morale et physique (même si celle-ci est temporaire) d'avec le monde commun et ses certitudes transforme ainsi ces patients en croyants plus ou moins fanatiques, en adeptes d'une « secte », dépendants d'un maître à penser devenu capable de leur imposer ses consignes les plus extravagantes : cette soumission d'adeptes se remarque en particulier dans ces exercices collectifs où toute liberté a disparu, et dans ces séances de rire forcé où ne s'exprime aucune joie mais seulement l'assujettissement consenti à la parole du maître. [...]


1. Kellogg est un magicien du verbe, et quelques mots lui suffisent pour déclarer que Will Lightbody est malade, que sa langue est « chargée » et qu'il faut immédiatement le mettre sur une chaise roulante avant de le purger : Will n'a rien à dire, il lui faut seulement croire ce que lui affirme péremptoirement le docteur.