Mon
Oncle
Prix du jury (festival de Cannes)
Oscar du meilleur film étranger (Hollywood)
réalisation : Jacques Tati
scénario et dialogues : J.Tati, J.Lagrange, J. l'Hôte
son : J.Carrère
musique : A. Romans, F.Barcellini
interprétation :
Mr Hulot : J. Tati
Mr Arpel : J.P. Zola
Mme Arpel : A. Servantie
Gérard Arpel : A.Bécourt
Bref synopsis
Gérard vit avec père et mère dans une villa ultra moderne
mais il s'y ennuie. Son père a fait fortune dans la fabrication de tuyaux
en plastique, sa mère astique sans cesse la maison.
Mr Hulot, son oncle, habite au dernier étage d'un immeuble vétuste
mais extraordinaire (il sera le lieu d'une triple chorégraphie) cet
appartement donne sur la place du marché d'un ancien quartier.
Cet oncle oisif est la seule distraction de Gérard, enfant unique, qui
vit dans un monde d'adultes où tout est géré et
réglementé.
En préambule
Il n'est pas possible d'aborder l'analyse de ce film sans commencer par
souligner la qualité de visionnaire de Tati, tant sur le plan des
performances sonores que sur celui de la satire des comportements humains.
Exceptionnellement les musiques de ce film ne seront traitées que
très brièvement, tant est riche le travail sur la «
musicalisation » des bruitages et des voix.
Les musiques
Un thème principal et récurrent, il s'agit d'une mélodie
simple à retenir, tempo vif, ambiance ludique. Ce thème est
traité avec une grande variation de timbres instrumentaux : piano,
accordéon, flûte, vibraphone ..il est à la fois thème du
monde de Mr Hulot et thème du « passage » d'un lieu à un
autre, on l'entend dans le monde moderne lorsqu'un personnage de l'ancien
quartier s'y trouve.
Les thèmes « jazzy » : présence des voitures (de style
américain elles aussi), les effets de synchronisme ou effets « mickey
mousing » sont à noter : les clignotants, les ralentis sonores et les
decrescendos de la musique sont en lien avec les mouvements de la voiture.. (
petit clin d'oeil de Tati : il s'agit de la musique écoutée par les
milieux « à la mode » en 1958).
La « musicalisation » des bruitages et des voix
Plusieurs domaines sont donc abordés, d'un point de vue sonore :
- L'opposition de deux mondes
- entre comique et satire.
- La polyphonie des bruits / voix / musiques.
- Les liens image / son.
- Les liens entre les génériques de début et de fin.
1. L'opposition de deux mondes
Elle est visible : lignes verticales, horizontales, courbes, mobilier et
design, etc. Mon propos est d'en parler sur le plan auditif :
Le monde des Arpel est un monde de bruits et
d'organisation (la villa et l'usine possèdent une gémellité
certaine sur le plan sonore).
- Caractéristiques générales de ces bruits :
Ils sont nombreux, précis, diversifiés, volumes sonores
exagérés, répétitifs et reconnaissables. Comme les gestes
des personnages, ils sont parfaitement organisés et ponctuent la vie
quotidienne.
Dans le monde des Arpel, le bruitage est une marque de réussite
professionnelle, il est aussi utilisé comme signe de reconnaissance
sociale, accordée ou refusée aux visiteurs : les différents
gags avec le poisson-fontaine.
- Les voix des personnages qui parlent sont différenciées mais il
s'agit souvent de dialogues de sourds ou de monologues. Il n'y a pas de
réelle communication dans le monde des Arpel.
(Dans le monde de l'oncle, les voix sont rarement différenciées, il
y a cependant compréhension et communication entre les personnages.
Elles ne passent pas par la voix mais par des gestes.)
- Chez les Arpel, une seule musique qui est « in » : elle
émane du poste de télévision, elle a une fonction
réaliste et de courte durée.
La scène de l'intrusion de musique dans l'usine est traitée
ultérieurement.
Le monde de l'oncle (son quartier, son appartement, ses
déplacements...) est un monde de fantaisie populaire, de
laisser-aller. Il est associé au 1er thème musical,
musique « off » du générique.
- Ce thème musical est un signal sonore et même lorsqu'il est
superposé à des bruits, ceux ci sont traités comme un
accompagnement musical : les grelots de la charrette, la porte-fenêtre
qui grince et l'oiseau qui chante.
- C'est aussi le monde de la liberté et du jeu :
Les bruitages du couvercle de la poubelle ne perturbent pas la musique
(scène avec les chiens en début de film)
les enfants s'amusent [gags avec les voitures, on retrouve le couvercle de la
poubelle et son bruitage] [scène des passants qui se cognent au
lampadaire : le volume et la réverbération du bruit sont
exagérés : on les retrouve à la fin du film]
- C'est enfin le monde de la convivialité :
Un exemple : (scène du marché)tout le monde parle en même
temps, il y a cependant communication entre les êtres.
2. Entre comique et satire
Deux exemples
Les bruitages de pas (villa, usine)
Il faut noter la performance en matière de bruitage (1958) et la
modernité de la bande son.
- Mme Arpel :
bruits aigus, exagérément forts, nous les distinguons et les
reconnaissons tout de suite, ils reviennent souvent.
De ce bruitage naîtra doublement le comique : par répétition
et amplification : scènes de la secrétaire dans l'usine : aux
bruits des pas sont associées de véritables
chorégraphies.
- Mr Arpel :
Tati a accordé au bruitage de ses pas un traitement subtil, alors que le
personnage est important (physiquement et financièrement) les bruits
sont fluets, moins audibles que ceux de sa femme, ils reviennent cependant
plusieurs fois : à la maison, c'est Mme Arpel qui domine.
- Gérard :
Ses pas sont un bruissement, on les entend à peine et rarement :
Gérard n'a guère la possibilité de jouer et de faire du bruit
dans son univers familial (à noter cependant le timbre métallique
et anormal de son ballon, cadeau de ses parents.)
- Hulot dans le jardin :
curieusement les pas de ce « dérangeur » sont en
général silencieux (Tati joue sur l'art de déconcerter le
spectateur).
- Il faut noter au passage que Tati joue aussi sur l'absence
significative de bruits (fin de film : les talons aiguilles de la
jeune fille du vieux quartier sont mis en évidence par leur couleur
bleue mais sans aucun bruitage)
Le sens de la fête
Ici aussi l'univers sonore fait partie du décor:
Ambiance conventionnelle pour Mr et Mme Arpel : scène au
restaurant
- musique tzigane « in » : le violoniste travaille.
- silence des clients et rigidité des personnages.
- bruitage du billet de banque dont le volume exagéré
créé un effet de « comique » mais dont la signification
critique ne peut échapper au spectateur.
Ambiance de joie conviviale pour Hulot et Gérard : retour à la
villa « by night » !!
- musique « in » : le thème qui circule tout au long de ce
film est chanté par tous les passagers de la charrette. C'est la seule
musique chantée du film (la voix humaine représente la
musicalité sans l'artifice d'un outil appelé « instrument de
musique » ) le message de Tati est clair : cette joie est purement
gratuite.
- Bruitage : nous sommes déjà habitués aux grelots de la
charrette, traités comme un accompagnement musical. (dans l'inconscient
collectif, le bruitage de clochettes est associé au rêve, à
une évasion bucolique) il convient en outre de le mettre en rapport avec
le bruitage du billet de banque.
- Il faut aussi effectuer le lien entre le silence (clients du restaurant)
et les chants (passagers de la charrette).
Le thème musical fait également une intrusion aussi comique que
spectaculaire dans l'usine : scène du téléphone qui n'a pas
été raccroché. Tati a fait un travail très pointu dans
le domaine des bruits, la bande son est une véritable réserve de
bruitages concrets et précis, les bruits ont été créés
avec un souci réel de vraisemblance. Cette scène nous montre que le
souci de vraisemblance auditive que Tati s'est imposé n'est pas une
limitation. Le réalisateur se sert de l'auditif de la manière la plus
exacte possible pour s'en libérer avec davantage de puissance. Cette
scène de la musique qui inonde l'usine est réellement subversive.
3. La polyphonie des bruits / musiques / voix
La superposition de ces 3 couches sonores est aux antipodes de ce qui se
fait habituellement au cinéma : le volume des voix est, en règle
générale, privilégié. Dans ce film, Tati ne nous invite pas
à un humour verbal ou de dialogues mais à un humour sonore et de la
gestuelle.
Avec les voix, les bruits et la musique, Tati, tel un compositeur, a
réalisé une véritable partition polyphonique.
Quelques exemples :
- Début de film : le bruit du couvercle de la poubelle fait partie du
thème musical, comme s'il s'agissait d'une percussion (idem pour les
grelots de la charrette).
- Scène où Hulot arrive devant son appartement : le bruitage de
la clé, superposé au thème musical ressort comme un
solo d'instrument.
- Bruitages de la porte fenêtre et chant de l'oiseau, il s'agit bien
d'un duo sonore avant que le rayon de lumière sur l'oiseau
ne nous transporte dans un univers de poésie visuelle et auditive.
- Le « poisson-fontaine » : les bruitages successifs et riches en
diversités de timbres et de volumes dialoguent avec leur absence (le
silence fait partie de la construction musicale) ils seront source d'un
humour féroce qui atteindra son « climax » avec la scène
de la garden- party.
- Les bruitages des appareils électroménagers sont savamment
orchestrés dans leurs successions et dans leur superposition à la
voix humaine (polyphonies verticale et horizontale) créant un comique de
l'absurde et du quiproquo.
- Le traitement que Tati réserve aux voix est à l'identique :
passages du brouhaha incompréhensible à des paroles claires et
distinctes (voire même à l'aboiement du chien devant le poisson qui
dépasse du sac de Tati : scènes de gags du marché.)
4. Les liens images / son.
Il est essentiel de comprendre la juxtaposition « son / image »
pour comprendre que Tati a fait du son un véritable « décor
visuel » même si ces termes semblent incongrus.
Un seul exemple, mais le film en foisonne :
La tenue vestimentaire de Mme Arpel (début de film) est visuellement
ridicule mais le bruitage rajoute des éléments qui font passer du
rire à la satire : quand elle bouge, le spectateur entend déjà
le bruit du plastique. La couche sonore est certes ironique mais elle a
d'autres fonctions : elle nous transporte, par anticipation, dans l'univers
professionnel du mari, elle nous renseigne aussi sur la personnalité de
Mme Arpel et sur son art de gérer les relations humaines (en particulier
avec son fils, avec le voisinage, etc.) avec ce bruitage, les vêtements
deviennent un substitut de l'usine.
5. Génériques de début et de fin
Ils sont importants par leur originalité sonore et visuelle et parce
qu'ils sont purement suggestifs. C'est au spectateur de relier ses propres
observations les unes aux autres.
1) Générique de début
- Premiers plans : Un chantier, une ville qui se modernise, passage d'un
mode de vie et d'un monde à un autre : panneaux de chantier et
polyphonie de bruitages de marteaux piqueurs : Tati nous annonce
d'emblée que le bruitage aura autant d'importance que les autres
matériaux filmiques.
- Plan suivant : Ecran noir et début du thème
musical :
- pas d'image mais seulement un monde sonore, nous n'avons pas d'autre
choix que celui de nous imprégner de ce thème (simple, ludique) il
sert déjà de lieu de passage entre les deux mondes.
- Plan suivant : «Mon Oncle» titre du film, en lettres
enfantines sur un vieux mur, le thème musical poursuit sa route.
Tout le film est construit sur les passages d'un monde à l'autre, le
thème musical en est le vecteur : lorsque les personnages secondaires
sont dans la partie neuve de la ville, ce thème musical est
présent.
2) le générique de fin n'est pas visuel
écran noir déconcertant mais on entend longuement des
variations sur le thème musical du «passage» : Tati laisse au
spectateur le temps et le soin d'établir ses propres conclusions.