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Une analyse sonore du film
Mon oncle
de Jacques Tati
France, 1958, 1h55

Mon Oncle

Prix du jury (festival de Cannes)
Oscar du meilleur film étranger (Hollywood)

réalisation : Jacques Tati

scénario et dialogues : J.Tati, J.Lagrange, J. l'Hôte
son : J.Carrère
musique : A. Romans, F.Barcellini
interprétation :
Mr Hulot : J. Tati
Mr Arpel : J.P. Zola
Mme Arpel : A. Servantie
Gérard Arpel : A.Bécourt

Bref synopsis

Gérard vit avec père et mère dans une villa ultra moderne mais il s'y ennuie. Son père a fait fortune dans la fabrication de tuyaux en plastique, sa mère astique sans cesse la maison.

Mr Hulot, son oncle, habite au dernier étage d'un immeuble vétuste mais extraordinaire (il sera le lieu d'une triple chorégraphie) cet appartement donne sur la place du marché d'un ancien quartier.

Cet oncle oisif est la seule distraction de Gérard, enfant unique, qui vit dans un monde d'adultes où tout est géré et réglementé.

En préambule

Il n'est pas possible d'aborder l'analyse de ce film sans commencer par souligner la qualité de visionnaire de Tati, tant sur le plan des performances sonores que sur celui de la satire des comportements humains.

Exceptionnellement les musiques de ce film ne seront traitées que très brièvement, tant est riche le travail sur la « musicalisation » des bruitages et des voix.

Les musiques

Un thème principal et récurrent, il s'agit d'une mélodie simple à retenir, tempo vif, ambiance ludique. Ce thème est traité avec une grande variation de timbres instrumentaux : piano, accordéon, flûte, vibraphone ..il est à la fois thème du monde de Mr Hulot et thème du « passage » d'un lieu à un autre, on l'entend dans le monde moderne lorsqu'un personnage de l'ancien quartier s'y trouve.

Les thèmes « jazzy » : présence des voitures (de style américain elles aussi), les effets de synchronisme ou effets « mickey mousing » sont à noter : les clignotants, les ralentis sonores et les decrescendos de la musique sont en lien avec les mouvements de la voiture.. ( petit clin d'oeil de Tati : il s'agit de la musique écoutée par les milieux « à la mode » en 1958).

La « musicalisation » des bruitages et des voix

Plusieurs domaines sont donc abordés, d'un point de vue sonore :

  1. L'opposition de deux mondes
  2. entre comique et satire.
  3. La polyphonie des bruits / voix / musiques.
  4. Les liens image / son.
  5. Les liens entre les génériques de début et de fin.

1. L'opposition de deux mondes

Elle est visible : lignes verticales, horizontales, courbes, mobilier et design, etc. Mon propos est d'en parler sur le plan auditif :

Le monde des Arpel est un monde de bruits et d'organisation (la villa et l'usine possèdent une gémellité certaine sur le plan sonore).

  • Caractéristiques générales de ces bruits :
    Ils sont nombreux, précis, diversifiés, volumes sonores exagérés, répétitifs et reconnaissables. Comme les gestes des personnages, ils sont parfaitement organisés et ponctuent la vie quotidienne.
    Dans le monde des Arpel, le bruitage est une marque de réussite professionnelle, il est aussi utilisé comme signe de reconnaissance sociale, accordée ou refusée aux visiteurs : les différents gags avec le poisson-fontaine.
  • Les voix des personnages qui parlent sont différenciées mais il s'agit souvent de dialogues de sourds ou de monologues. Il n'y a pas de réelle communication dans le monde des Arpel.
    (Dans le monde de l'oncle, les voix sont rarement différenciées, il y a cependant compréhension et communication entre les personnages. Elles ne passent pas par la voix mais par des gestes.)
  • Chez les Arpel, une seule musique qui est « in » : elle émane du poste de télévision, elle a une fonction réaliste et de courte durée.
    La scène de l'intrusion de musique dans l'usine est traitée ultérieurement.

Le monde de l'oncle (son quartier, son appartement, ses déplacements...) est un monde de fantaisie populaire, de laisser-aller. Il est associé au 1er thème musical, musique « off » du générique.

  • Ce thème musical est un signal sonore et même lorsqu'il est superposé à des bruits, ceux ci sont traités comme un accompagnement musical : les grelots de la charrette, la porte-fenêtre qui grince et l'oiseau qui chante.
  • C'est aussi le monde de la liberté et du jeu :
    Les bruitages du couvercle de la poubelle ne perturbent pas la musique (scène avec les chiens en début de film)
    les enfants s'amusent [gags avec les voitures, on retrouve le couvercle de la poubelle et son bruitage] [scène des passants qui se cognent au lampadaire : le volume et la réverbération du bruit sont exagérés : on les retrouve à la fin du film]
  • C'est enfin le monde de la convivialité :
    Un exemple : (scène du marché)tout le monde parle en même temps, il y a cependant communication entre les êtres.

2. Entre comique et satire

Deux exemples
Les bruitages de pas (villa, usine)

Il faut noter la performance en matière de bruitage (1958) et la modernité de la bande son.

  1. Mme Arpel :
    bruits aigus, exagérément forts, nous les distinguons et les reconnaissons tout de suite, ils reviennent souvent.
    De ce bruitage naîtra doublement le comique : par répétition et amplification : scènes de la secrétaire dans l'usine : aux bruits des pas sont associées de véritables chorégraphies.
  2. Mr Arpel :
    Tati a accordé au bruitage de ses pas un traitement subtil, alors que le personnage est important (physiquement et financièrement) les bruits sont fluets, moins audibles que ceux de sa femme, ils reviennent cependant plusieurs fois : à la maison, c'est Mme Arpel qui domine.
  3. Gérard :
    Ses pas sont un bruissement, on les entend à peine et rarement : Gérard n'a guère la possibilité de jouer et de faire du bruit dans son univers familial (à noter cependant le timbre métallique et anormal de son ballon, cadeau de ses parents.)
  4. Hulot dans le jardin :
    curieusement les pas de ce « dérangeur » sont en général silencieux (Tati joue sur l'art de déconcerter le spectateur).
  5. Il faut noter au passage que Tati joue aussi sur l'absence significative de bruits (fin de film : les talons aiguilles de la jeune fille du vieux quartier sont mis en évidence par leur couleur bleue mais sans aucun bruitage)
Le sens de la fête

Ici aussi l'univers sonore fait partie du décor:

Ambiance conventionnelle pour Mr et Mme Arpel : scène au restaurant

  1. musique tzigane « in » : le violoniste travaille.
  2. silence des clients et rigidité des personnages.
  3. bruitage du billet de banque dont le volume exagéré créé un effet de « comique » mais dont la signification critique ne peut échapper au spectateur.

Ambiance de joie conviviale pour Hulot et Gérard : retour à la villa « by night » !!

  1. musique « in » : le thème qui circule tout au long de ce film est chanté par tous les passagers de la charrette. C'est la seule musique chantée du film (la voix humaine représente la musicalité sans l'artifice d'un outil appelé « instrument de musique » ) le message de Tati est clair : cette joie est purement gratuite.
  2. Bruitage : nous sommes déjà habitués aux grelots de la charrette, traités comme un accompagnement musical. (dans l'inconscient collectif, le bruitage de clochettes est associé au rêve, à une évasion bucolique) il convient en outre de le mettre en rapport avec le bruitage du billet de banque.
  3. Il faut aussi effectuer le lien entre le silence (clients du restaurant) et les chants (passagers de la charrette).

Le thème musical fait également une intrusion aussi comique que spectaculaire dans l'usine : scène du téléphone qui n'a pas été raccroché. Tati a fait un travail très pointu dans le domaine des bruits, la bande son est une véritable réserve de bruitages concrets et précis, les bruits ont été créés avec un souci réel de vraisemblance. Cette scène nous montre que le souci de vraisemblance auditive que Tati s'est imposé n'est pas une limitation. Le réalisateur se sert de l'auditif de la manière la plus exacte possible pour s'en libérer avec davantage de puissance. Cette scène de la musique qui inonde l'usine est réellement subversive.

3. La polyphonie des bruits / musiques / voix

La superposition de ces 3 couches sonores est aux antipodes de ce qui se fait habituellement au cinéma : le volume des voix est, en règle générale, privilégié. Dans ce film, Tati ne nous invite pas à un humour verbal ou de dialogues mais à un humour sonore et de la gestuelle.

Avec les voix, les bruits et la musique, Tati, tel un compositeur, a réalisé une véritable partition polyphonique.

Quelques exemples :

  • Début de film : le bruit du couvercle de la poubelle fait partie du thème musical, comme s'il s'agissait d'une percussion (idem pour les grelots de la charrette).
  • Scène où Hulot arrive devant son appartement : le bruitage de la clé, superposé au thème musical ressort comme un solo d'instrument.
  • Bruitages de la porte fenêtre et chant de l'oiseau, il s'agit bien d'un duo sonore avant que le rayon de lumière sur l'oiseau ne nous transporte dans un univers de poésie visuelle et auditive.
  • Le « poisson-fontaine » : les bruitages successifs et riches en diversités de timbres et de volumes dialoguent avec leur absence (le silence fait partie de la construction musicale) ils seront source d'un humour féroce qui atteindra son « climax » avec la scène de la garden- party.
  • Les bruitages des appareils électroménagers sont savamment orchestrés dans leurs successions et dans leur superposition à la voix humaine (polyphonies verticale et horizontale) créant un comique de l'absurde et du quiproquo.
  • Le traitement que Tati réserve aux voix est à l'identique : passages du brouhaha incompréhensible à des paroles claires et distinctes (voire même à l'aboiement du chien devant le poisson qui dépasse du sac de Tati : scènes de gags du marché.)

4. Les liens images / son.

Il est essentiel de comprendre la juxtaposition « son / image » pour comprendre que Tati a fait du son un véritable « décor visuel » même si ces termes semblent incongrus.

Un seul exemple, mais le film en foisonne :

La tenue vestimentaire de Mme Arpel (début de film) est visuellement ridicule mais le bruitage rajoute des éléments qui font passer du rire à la satire : quand elle bouge, le spectateur entend déjà le bruit du plastique. La couche sonore est certes ironique mais elle a d'autres fonctions : elle nous transporte, par anticipation, dans l'univers professionnel du mari, elle nous renseigne aussi sur la personnalité de Mme Arpel et sur son art de gérer les relations humaines (en particulier avec son fils, avec le voisinage, etc.) avec ce bruitage, les vêtements deviennent un substitut de l'usine.

5. Génériques de début et de fin

Ils sont importants par leur originalité sonore et visuelle et parce qu'ils sont purement suggestifs. C'est au spectateur de relier ses propres observations les unes aux autres.

1) Générique de début
  • Premiers plans : Un chantier, une ville qui se modernise, passage d'un mode de vie et d'un monde à un autre : panneaux de chantier et polyphonie de bruitages de marteaux piqueurs : Tati nous annonce d'emblée que le bruitage aura autant d'importance que les autres matériaux filmiques.
  • Plan suivant : Ecran noir et début du thème musical :
  • pas d'image mais seulement un monde sonore, nous n'avons pas d'autre choix que celui de nous imprégner de ce thème (simple, ludique) il sert déjà de lieu de passage entre les deux mondes.
  • Plan suivant : «Mon Oncle» titre du film, en lettres enfantines sur un vieux mur, le thème musical poursuit sa route.

Tout le film est construit sur les passages d'un monde à l'autre, le thème musical en est le vecteur : lorsque les personnages secondaires sont dans la partie neuve de la ville, ce thème musical est présent.

2) le générique de fin n'est pas visuel

écran noir déconcertant mais on entend longuement des variations sur le thème musical du «passage» : Tati laisse au spectateur le temps et le soin d'établir ses propres conclusions.