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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Le Bossu
de Philippe de Broca
France, 1997, 2h10

Le dossier pédagogique dont on trouvera un court extrait ci-dessous s'adresse aux enseignants du secondaire qui verront le film Le Bossu avec leurs élèves (entre douze et quinze ans environ). Il propose plusieurs animations à réaliser en classe pour aborder les différentes dimensions du film.

Comprendre le point de vue de l'auteur

Racontant une histoire, un film comme un roman semble obéir à la logique des faits qu'il rapporte: Gonzague tue Nevers parce que celui-ci l'a déshérité au profit de l'enfant qu'il a fait à Blanche de Caylus. Mais l'on sait aussi que les histoires racontées dans les films et les romans sont largement fictives et que c'est l'auteur ‹ écrivain ou scénariste ‹ qui arrange en fait les événements en fonction de ses intentions propres ou des effets qu'il entend produire sur le lecteur ou le spectateur: si Gonzague n'était pas le méchant qu'il est, il ne tuerait pas son cousin, et Lagardère n'aurait pas l'occasion de venger Nevers et il n'y aurait ni film ni roman! Dans une perspective critique, il est donc important que les jeunes lecteurs ou spectateurs apprennent à distinguer la logique apparente d'un récit celle de l'histoire racontée de son fonctionnement réel qui dépend des intentions de l'auteur.

Celles-ci cependant ne sont jamais explicitées en tant que telles et doivent en fait être reconstruites par l'observateur critique qui devine le sens que l'auteur a voulu donner à certains événements qu'il rapporte ou bien les effets qu'il essaie de produire sur les lecteurs ou spectateurs. Il n'est donc pas toujours facile de comprendre le point de vue de l'auteur qu'on ne peut appréhender qu'à travers des indices indirects, grâce à des raisonnements extérieurs au récit lui-même ou encore par la comparaison avec des oeuvres de différentes provenances.

L'on proposera donc à présent une animation destinée à faire prendre conscience aux jeunes élèves de ce qu'on appelle le point de vue de l'auteur (qu'il s'agisse du réalisateur du film ou de ses scénaristes) grâce à un questionnaire proposant différentes interprétations d'un ensemble d'éléments filmiques remarquables.

Concrètement, l'on suggère que l'enseignant explique rapidement la différence entre la logique du récit et le point de vue de l'auteur en s'appuyant sur l'exemple parlant du meurtre de Nevers, en apparence justié par la haine de Gonzague mais nécessaire en réalité à l'accomplissement même de la vengeance de Lagardère.

Dans les réponses proposées, l'une se référera à la logique du récit, deux ou plusieurs autres tenteront d'expliciter le point de vue de l'auteur de façon plus ou moins vraisemblable. La tâche des participants sera d'abord de reconnaître la réponse s'inscrivant dans la logique du récit (en la marquant par exemple d'une croix) puis de discuter, de préférence par petits groupes, de la pertinence des réponses proposées à propos des intentions de l'auteur: il n'y a pas nécessairement de solution «juste» mais plutôt des considérations de diverse nature prêtant à discussion.

Dans les éléments à analyser, on a retenu un grand nombre d'inventions cinématographiques qui ne se trouvent évidemment pas dans le roman. Dans ce cas, c'est évidemment le réalisateur du film (ou ses scénaristes) qui doit être considéré comme l'auteur au sens fort du terme. Mais la distinction proposée et le raisonnement qui lui est lié restent en leur principe les mêmes.

Point de vue de l'auteur, point de vue des personnages

Pourquoi Gonzague tue-t-il Nevers? Parce qu'il est méchant et que son cousin l'a déshérité. Sans doute, mais, en faisant cette réponse, on se place du point de vue des personnages. Car, d'un autre point de vue, si Gonzague ne tuait pas Nevers, Lagardère ne devrait pas le venger, et il n'y aurait pas de bossu, ni de film à réaliser... L'histoire du Bossu est une fiction, et chaque épisode a été inventé par l'auteur du scénario pour créer un effet de suspense ou pour nous donner l'envie de connaître la suite ou encore pour provoquer chez le spectateur telle ou telle émotion.

Es-tu capable de deviner quelle était l'intention de l'auteur en inventant les scènes suivantes? Plusieurs réponses te sont proposées: l'une correspond chaque fois au point de vue des personnages (marque-la par exemple d'une croix), les autres au point de vue de l'auteur. Choisis parmi ces dernières celle qui te paraît la plus pertinente. Puis justifie ta réponse.

  • Dans la première scène du film à la salle d'armes, Gonzague se tient seul derrière une balustrade dans une galerie en surplomb d'où il observe son cousin en train de s'escrimer.
    • Gonzague est montré comme un personnage un peu ridicule, un faible qui reste à l'étage comme les femmes au lieu d'apprendre à se battre comme les hommes de sa condition.
    • Dès le départ, on doit comprendre que Gonzague est dans l'ombre comme une menace planant constamment derrière le duc de Nevers.
    • Gonzague surveille tous les faits et gestes du duc de Nevers.
  • Après le guet-apens tendu par Peyrolles, Lagardère défie une nouvelle fois Nevers qui, grâce à sa botte, le désarme et menace de le tuer en lui plantant son épée entre les deux yeux. Lagardère s'évanouit alors.
    • Lagardère s'évanouit de peur.
    • Dans toute la première partie du film, Nevers est montré comme un grand seigneur qui n'a rien à faire avec un bretteur comme Lagardère à qui il n'a aucune raison de découvrir le secret de sa botte. Il faut donc chaque fois un subterfuge, une astuce pour que le contact puisse s'établir entre les deux hommes: la première fois, Lagardère subtilise au porteur la lettre de Blanche de Caylus; cette fois, il s'évanouit, ce qui interdit évidemment à Nevers de le tuer.
    • Contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de films à grand spectacle, Lagardère n'est pas montré comme un héros surhumain mais comme un personnage somme toute ordinaire, provocant sans doute mais pas téméraire: comme tout le monde, il a peur de mourir.

  • Peyrolles, l'homme de main de Gonzague, crache constamment le sang.
    • Malade sans doute de façon incurable, Peyrolles vit sous la menace de la mort. Mais comment un homme peut-il continuer à vivre en se sachant condamné sinon en devenant indifférent à son propre sort? Donc, si son propre sort ne l'émeut pas, celui des autres qu'il tue doit encore moins l'émouvoir. Cet aspect maladif du personnage fait ainsi admettre au spectateur l'insensibilité et la cruauté du personnage.
    • Il est malade, sans doute la tuberculose qu'on ne pouvait soigner à cette époque.
    • L'acteur a été choisi pour inspirer la crainte: borgne, défiguré, il est montré comme porteur de maladie, ce qui, consciemment ou inconsciemment, nous inspire de la peur (à cause notamment de l'idée de contagion).
  • À Caylus, le château apparaît au milieu d'un décor enneigé. Plus tard, Lagardère s'enfuira avec Aurore sur les bras au milieu des montagnes enneigées.
    • La neige signifie l'isolement, l'isolement de Blanche de Caylus dans le château de son père qui ressemble à une forteresse, l'isolement de Lagardère perdu au milieu de ses ennemis et d'une nature hostile.
    • C'est l'hiver, et, dans les Pyrénées, il neige souvent.
    • La neige accentue le caractère sauvage de la région, sauvagerie qu'on retrouve dans tout le film, sauvagerie des moeurs de l'époque, sauvagerie des hommes de Gonzague qui va bientôt se déchaîner.
  • Le duc de Nevers, parti à la recherche de la couronne d'oranger de sa femme, remarque des gouttes de sang sur la couronne.
    • Un homme vient d'être tué sur un toit par les hommes de Gonzague
    • L'image est frappante à cause du contraste entre le bonheur symbolisé par les fleurs d'oranger et le sang, symbole de mort.
    • Le sang, qui n'apparaît d'abord que comme un élément minuscule, fonctionne comme un signal, un indice d'un changement d'ambiance: quelque chose de grave est en train de se passer.
  • Nevers découvre toute la noce assassinée. Un gros plan montre la cire d'une bougie qui a coulé sur le visage d'un cadavre.
    • Les hommes de Gonzague sont passés par là et ont massacré tout le monde.
    • Toute la scène est destinée à prouver la cruauté de Gonzague capable d'assassiner une noce entière pour atteindre son but. Les cadavres sont en outre laissés à l'abandon au point que la cire peut couler indifférente sur le visage d'un mort.
    • L'image est saisissante, à la fois grotesque et tragique. Jamais de la cire ne coulerait d'une telle façon sur un visage humain sauf s'il s'agit d'un cadavre immobile, rigidié, dont la vie s'est écoulée comme la cire de la bougie maintenant prête à s'éteindre.
  • Dans la bergerie où il s'est réfugié, Lagardère est en train d'embrasser la jeune femme du groupe de saltimbanques lorsqu'Aurore, bébé, se met à crier: Lagardère se précipite pour la rendormir en expliquant qu'elle a dû faire un mauvais rêve.
    • Aurore crie au moment où Lagardère s'apprête à faire l'amour à une autre femme comme si elle était déjà sa «maîtresse», comme si elle était jalouse et interdisait à Lagardère de la «tromper».
    • Lagardère se conduit déjà comme un père attentionné.
    • Il y a dans cette scène un fort contraste entre le caractère de Lagardère tel qu'il a été décrit jusque-là - un bretteur, un coureur de jupons - et l'attention toute nouvelle qu'il est capable de manifester pour un petit enfant comme Aurore. C'est un signal pour avertir le spectateur qu'une intrigue nouvelle se construit autour d'Aurore et de Lagardère (qui, peu de temps auparavant, avait déclaré en découvrant que le bébé était une fille «Tout ce tintouin pour une drôlesse»).

  • Lors du faux enterrement d'Aurore, Gonzague déclare à Blanche, en parlant de Lagardère, que «pour certains êtres, le mal est la seule jouissance».
    • Gonzague parle en fait de lui-même même si Blanche et le duc d'Orléans ne s'en doutent pas.
    • C'est une remarque destinée au spectateur qui seul peut deviner le double sens des paroles de Gonzague.
    • L'accent est moins mis sur la cruauté du personnage (ce qui est plutôt le cas de Peyrolles) que sur sa formidable hypocrisie: il en vient à dire ouvertement ce qui constitue sa vérité tout en réussissant à la masquer.
  • Aurore accepte avec son jeune compagnon l'invitation des deux roués au Palais-Royal. Mais cela se révèle vite être un guet-apens.
    • L'épisode est destiné à montrer le climat de débauche qui régnait à l'époque et qui contraste avec la pureté de l'amour qui va naître entre Aurore et Lagardère.
    • L'épisode permet de relancer l'action: en tuant Louis-Joseph grâce à la botte de Nevers, Aurore prévient malgré elle Gonzague du retour de Lagardère. Peyrolles va bientôt être envoyé à Chaillot pour retrouver Lagardère.
    • Aurore est une jeune fille naïve qui ne se doute pas du sort que lui réservent les roués.
  • Après la mort du bossu Esope, Gonzague s'exclame: «Lagardère! Il est là, tout proche! Je le sais, je le sens!». Au plan suivant, on voit Lagardère aux portes de l'hôtel de Nevers, sous la pluie, caché sous une cape et un grand chapeau.
    • Lagardère n'a rien à faire là: son image est seulement destinée à personnifier la menace qui pèse sur Gonzague grâce au choc du montage qui fait succéder en un instant l'image de Lagardère à celle de Gonzague.
    • Lagardère est déjà sur place et s'apprête effectivement à exercer sa vengeance.
    • Le visage de Lagardère vu de profil rappelle l'image de l'oiseau de proie avec son nez crochu comme un bec et sa cape comme de grandes ailes repliées.
  • Blanche de Nevers, devenue veuve, vit dans un appartement tout blanc, et est elle-même habillée de blanc.
    • Le blanc rappelle le nom même de Blanche de Nevers.
    • Blanche est veuve et vit dans le souvenir de son mari: elle ne peut donc pas vivre dans un appartement joyeusement coloré. Le noir complet aurait sans doute paru exagéré, et donc le blanc immaculé permet de symboliser ce deuil qui perdure.
    • Le blanc peut avoir de multiples valeurs: comme absence de couleurs, il peut symboliser l'absence de vie (on connaît l'expression «blanc comme un mort»). Dans ce décor, Blanche apparaît comme un être entre la vie et la mort.
    • Blanche est indifférente au monde qui l'entoure.
  • Aurore et Lagardère se retrouvent ensemble à Paris dans une maison apparemment en ruines, et la jeune fille déclare son amour au chevalier.
    • Aurore préfère, comme elle le dit, vivre dans un grenier avec Lagardère plutôt que dans un palais sans lui.
    • Le décor paraît moins ruiné que vide avec les deux personnages vus d'en bas par la caméra comme s'ils étaient au sommet d'une colline: on dirait qu'ils envisagent leur avenir comme un paysage qu'ils auraient sous les yeux, encore vierge parce que tout leur est possible. Par contraste, l'appartement de Blanche de Caylus est complètement fermé, et c'est le bossu qui cassera les planches qui en obstruent les fenêtres.
    • Le réalisateur a préféré éviter de multiplier les décors d'époque évidemment très chers à réaliser. Une maison en ruines peut être recréée à peu de frais par un décorateur.
  • Gonzague surprend le bossu en train d'inspecter ses livres de comptes. Il discute avec lui en l'invitant à boire du vin de son pays, Mantoue.
    • La scène est destinée à faire ressentir au spectateur un lourd climat d'angoisse: on se demande si Gonzague a deviné qui était le bossu et si le vin qu'il lui offre n'est pas empoisonné. Tout se joue sur des doubles sens dont le spectateur devine immédiatement l'ambiguïté: Gonzague déclare ainsi que la vie n'est qu'une méprise alors qu'il est dupé par le bossu.
    • Gonzague ruiné a besoin d'aide et est prêt à s'en remettre au bossu dès qu'il a confiance en lui.
    • À travers les spéculations hasardeuses de Gonzague, le film nous propose une description d'un coup boursier, description qui est toujours d'actualité.
  • Alors que Lagardère vient de libérer Aurore du bateau où elle se trouvait avec d'autres prisonnières qui vont être déportées en Louisiane, Gonzague crie «Laissez-le moi. Soyons modernes, expéditifs» et, saisissant un pistolet, il tire aussitôt sur Lagardère.
    • Cette scène complète le portrait de Gonzague qui, s'il est méchant, est également montré comme un faible qui doit compenser son manque de force (il est maigrelet) ou de puissance (ce n'est certainement pas un maître d'armes) par la ruse (il tue Nevers par derrière), par le recours à des comparses (Peyrolles) ou à des subterfuges comme le pistolet perçu comme déloyal par rapport à quelqu'un armé seulement d'une épée.
    • Gonzague est décidé cette fois à ne pas laisser s'échapper Lagardère et à ne lui laisser aucune chance: il sait qu'à l'épée, il ne pourrait pas le vaincre.
    • L'épisode est surprenant parce que l'on pense assister à un nouveau duel à l'épée et que Lagardère va encore une fois user de la botte secrète de Nevers. Les paroles de Gonzague sont en plus légèrement comiques car son pistolet n'a, à nos yeux, rien de moderne.
  • Lorsque le cadavre de Peyrolles tombe aux pieds de Gonzague, celui-ci s'écrie «Non, je n'admets pas!».
    • Gonzague ne supporte pas l'idée de voir tous ses plans échouer à cause de l'obstination d'un seul homme.
    • Les paroles de Gonzague sonnent de manière comique car ce qu'on n'admet pas, c'est un comportement qu'on juge inconvenant ou immoral. La réalité, celle du cadavre de Peyrolles, ne saurait être refusée: elle existe, un point c'est tout.
    • À travers ces paroles, on sent combien Gonzague est en fait mal à l'aise dans son rôle: il voudrait être le plus riche, le plus puissant, mais il n'a pas les moyens de son ambition, il n'est pas capable de plier le monde à sa volonté. Il est donc plus faible qu'il ne croit. D'où ces paroles absurdes.
  • Dans la dernière scène, après la mort de Gonzague, Aurore ordonne à Lagardère «Tourne-toi. Maintenant tout droit. Je veux dire plus près», et ils s'embrassent.
    • Aurore aime Lagardère et veut le montrer à l'ensemble de la Cour malgré les préjugés qui rendent impossible le mariage d'une fille de duc avec un simple chevalier.
    • Les paroles d'Aurore sont une répétition de la botte de Nevers, mais cette fois, ce sont des paroles d'amour. C'est une manière de terminer le film en beauté.
    • Tout le film vise à donner un rôle actif à Aurore qui, on s'en souvient, s'est débrouillée à merveille pour sortir du guet-apens au Palais-Royal. Cette fois encore, c'est elle qui prend, si l'on peut dire, les choses en mains pour faire triompher ses sentiments malgré les réticences de Lagardère et de la Cour qui les entoure.


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