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Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Les Chevaux de Dieu
de Nabil Ayouch
Maroc/France/Belgique, 2012, 1h55

Le dossier pédagogique dont on trouvera un extrait ci-dessous s'adresse notamment aux enseignants et aux animateurs en éducation permanente qui, après la vision du film de Nabil Ayouch, Les Chevaux de Dieu, souhaiteront aborder les principaux thèmes de ce film avec des groupes de spectateurs (à partir de quinze ans environ).
La première partie du dossier revient sur le film lui-même, sur sa construction, sur les intentions qui sont vraisemblablement celles de son auteur et sur la manière dont il éclaire l'action terroriste de ses personnages : face à des lectures simplificatrices, on mettra l'accent sur les multiples facteurs explicatifs qu'on peut repérer dans Les Chevaux de Dieu, ainsi que sur le processus d'endoctrinement dont les personnages sont l'objet. C'est un extrait de cette première partie que l'on trouvera ci-dessous sur cette page web.
La deuxième partie du dossier (qui n'est pas reproduite sur cette page web) propose d'élargir la réflexion sur le phénomène terroriste en analysant le discours de deux auteurs d'attentats aux options idéologiques opposées, afin de mettre notamment en évidence les «mécanismes» communs à l'œuvre dans la pensée de l'un comme de l'autre. Elle se termine par une courte réflexion sur la violence politique et l'impact du terrorisme sur l'opinion publique.

La construction du film

Attardons-nous avec les spectateurs sur la construction du film, sur la manière dont le projet du réalisateur — tel qu'on vient de le définir même sommairement — a été mis en forme cinématographiquement.

  • Comment le film est-il construit? Quelles sont ses grandes parties?
  • Les différentes parties du film ont-elles un sens différent? Montrent-elles des choses différentes?
  • Les différentes parties du film expliquent-elles ou éclairent-elles de façon spécifique le passage à l'acte terroriste des différents protagonistes?

On reconnaîtra sans doute facilement deux (ou trois) grandes parties dans Les Chevaux de Dieu. La première se déroule pendant l'enfance des protagonistes, que l'on retrouvera après une ellipse importante, devenus adultes au moment symbolique de la mort du roi Hassan II (en juillet 1999). Cette époque se terminera brutalement par l'arrestation de Hamid, son frère Yachine se retrouvant seul dans le quartier. La dernière partie commence avec la sortie de prison de Hamid, que l'on découvre à présent islamiste et qui entraîne bientôt son frère à sa suite. On peut considérer ce moment de la libération comme une véritable inflexion du film, le destin des deux jeunes hommes basculant alors de manière inéluctable, même si leur cheminement ultérieur sera progressif. De façon significative, cette libération intervient à la 51e minute du film qui dure un peu plus d'une heure cinquante (avec le générique final).

La première moitié décrit ainsi l'enfance et l'adolescence des principaux protagonistes (Yachine et son frère Hamid, mais également Nabil et Fouad) qui vivent dans les conditions très difficiles du bidonville de Sidi Moumen. Ce contexte éclaire certainement — d'une manière qu'il faudra préciser — la transformation ultérieure des personnages : on parlera ainsi facilement d'un milieu propice au développement d'idées extrémistes.

La seconde partie apparaît en revanche beaucoup plus comme un processus d'embrigadement, comme une évolution qui va littéralement transformer ces jeunes gens, en particulier Yachine (redevenu Tarek), en terroristes déterminés.

Un faisceau explicatif

Peut-on dire alors que le milieu social — le bidonville de Sidi Moumen — explique la transformation de ces individus en terroristes? La pauvreté très visible est-elle en particulier la cause du terrorisme?

On peut certainement penser qu'il s'agit bien là d'une des causes, mais elle ne peut pas être considérée comme décisive, puisque quelques individus sur des centaines de milliers seulement se laisseront embrigader dans ces actions4. En outre, d'un point de vue cinématographique, quelques images auraient certainement suffi à montrer de façon spectaculaire la misère régnant en ces lieux. Nabil Ayouch ne cache rien de cette pauvreté mais décrit pendant toute la première partie (mais aussi à certains moments de la seconde) bien d'autres caractéristiques de ces lieux qu'il juge sans doute pertinentes pour comprendre le parcours des protagonistes.

D'un point de vue explicatif, l'on doit donc plutôt parler d'un faisceau de causes ou en tout cas de différents facteurs qui éclairent l'influence de l'islamisme le plus radical sur ces individus. On peut alors suggérer aux participants de relever — essentiellement dans la première partie du film et sur base de leurs souvenirs de la projection — tous les éléments de cette situation sociale qui leur paraissent significatifs et qui permettraient d'expliquer de façon directe ou indirecte l'évolution ultérieure des personnages principaux.

Pour faciliter cette réflexion, l'on trouvera dans l'encadré 1 un questionnaire suggérant une série de consignes d'observation portant sur cette première partie des Chevaux de Dieu: les participants ont-ils remarqué de telles caractéristiques et leur paraissent-elles significatives ou au contraire sans rapport avec le basculement dans l'islamisme puis dans le terrorisme?

Pour alimenter cette réflexion, on trouvera dans l'encadré suivant (2) une série d'exemples de réponse possibles à ces consignes.

Enfin, un troisième encadré suggérera une interprétation possible de ces différentes observations.

1. Qu'observe-t-on?

Avez-vous remarqué dans Les Chevaux de Dieu — notamment dans la première partie du film qui décrit la vie quotidienne des enfants et des adolescents dans le bidonville de Sidi Moumen — des exemples : Pouvez-vous en donner un exemple? À votre avis, cela a-t-il pu avoir une influence sur le parcours ultérieur des personnages principaux?
de violences physiques

de violences sexuelles

de violences verbales

de propos humiliants

de propos sexistes

de propos homophobes

de propos machistes

d'exploitation de personnes en situation de faiblesse

de pauvreté

de ségrégation hommes/femmes

de comportements masculins/féminins fortement différenciés

de pouvoir masculin sur les femmes

de ségrégation géographique et sociale

de comportements illégaux

de corruption

de dévalorisation du travail régulier

de la «loi du plus fort»

de la présence de «mafias» ou de caïds

de modèles de vie inaccessibles

de consommation de drogue

de désorganisation ou de désagrégation familiale

Image du film

2. Quelques éléments de réponse

Avez-vous remarqué dans Les Chevaux de Dieu — notamment dans la première partie du film qui décrit la vie quotidienne des enfants et des adolescents dans le bidonville de Sidi Moumen — des exemples : Un exemple
de violences physiques Hamid avec sa chaîne dont il se sert comme d'un fouet
de violences sexuelles Nabil enfant violé par Hamid
de violences verbales Au café, Hamid provoque verbalement une autre personne
de propos humiliants «Nabil le pédé, le fils de Tamou la pute»
de propos sexistes «Tamou, la pute»
de propos homophobes «Nabil le pédé»
de propos machistes Hamid veut jeter une pierre sur la voiture de police: «T'es une gonzesse? Il a pas les couilles — Alors j'ai des couilles?» réplique Hamid
d'exploitation de personnes en situation de faiblesse Ba' Moussa le ferrailleur refuse de payer à Yachine enfant le prix demandé pour l'objet proposé
de pauvreté les enfants cherchent des restes dans les ordures
de ségrégation hommes/femmes les hommes traînent dans la rue; les femmes restent à la maison ou traversent rapidement la rue
de comportements masculins/féminins fortement différenciés Ghislaine est accompagnée à la sortie de l'école par son frère; il veille sur son «honneur»
de pouvoir masculin sur les femmes Fouad devenu islamiste impose à sa sœur Ghislaine de porter le foulard et de travailler à la maison
de ségrégation géographique et sociale le bidonville séparé par une grand-route du reste de la ville
de comportements illégaux la vente de drogue par Hamid
de corruption le policier se fait payer grassement par Hamid qui vend du haschich
de dévalorisation du travail régulier Yachine trouve que la vente d'oranges ne rapporte rien
de la «loi du plus fort» lorsque son frère se fait arrêter, Yachine perd sa place pour la vente des oranges
de la présence de «mafias» ou de caïds lorsque son frère se fait arrêter, Yachine doit verser un tribut à un autre caïd qui le menace
de modèles de vie inaccessibles la télévision montre des feuilletons très éloignés de la vie quotidienne des habitants du bidonville
de consommation de drogue Yachine dépense une grande partie de l'argent gagné pour sa consommation
de désorganisation ou de désagrégation familiale le frère aîné de Yachine et Hamid est à l'armée au Sahara; le père est malade et ne travaille pas, la mère seule travaille

Image du film

3. Un contexte explicatif?

Les différents traits relevés peuvent sembler disparates et sans grand rapport avec l'évolution ultérieure des protagonistes.

On remarque cependant facilement que beaucoup de ces éléments traduisent une violence soit physique, soit verbale: à l'intérieur du bidonville, les rapports sociaux ne semblent obéir à aucune règle — sinon de façon superficielle —, et le recours à la force ou à l'injure est très fréquent sinon systématique dans les rapports entre les individus. On le remarque notamment lors des deux matchs de football qui dégénèrent rapidement en bagarre générale, un groupe étant obligé de s'enfuir à toutes jambes pour échapper à ses adversaires.

La violence — physique ou verbale — n'est cependant pas équilibrée et met en présence des individus ou des groupes de force ou de puissance inégale. Les hommes jeunes et brutaux qui n'ont pas peur de l'affrontement comme Hamid sont véritablement dominants même s'ils peuvent en certaines circonstances — notamment face aux policiers — se retrouver dominés. En revanche, les «faibles» sont fréquemment battus, humiliés, exploités, dégradés, ridiculisés, violentés, qu'il s'agisse des vieux (qui, au café, se plaignent de ne pas être protégés des «voyous» par la police), des enfants (victimes des adultes), des homosexuels (injuriés ou violés comme Nabil) ou des femmes (comme Tamou traitée de «pute» et dénigrée).

La misère qui règne dans le bidonville, loin d'être «égalitaire», favorise en fait la discrimination à l'égard d'individus violemment méprisés (comme les homosexuels) ou de sous-groupes comme les femmes. Les jeunes hommes, qui ont des «couilles» comme Hamid, s'affirment ainsi de façon machiste en rabaissant ou en humiliant celles ou ceux qu'ils jugent pour une raison ou une autre inférieurs.

Et les groupes ou les individus dominants imposent leurs propres normes de comportements ou leurs propres valeurs aux personnes dominées et stigmatisées, obligées alors de se soumettre, de se cacher ou de fuir les menaces qui pèsent sur elles: ainsi, Tamou devra quitter le bidonville, alors que Ghislaine, dont le frère protège la «vertu», est bientôt obligée de porter le voile et de rester à la maison quand il devient islamiste.

Le pouvoir exercé par les plus forts n'a aucune reconnaissance ni légitimité, même lorsqu'il s'appuie sur des traditions ou des pseudo-traditions comme celles qui valorisent la «vertu» des jeunes filles ou stigmatisent les femmes de «mauvaise vie»: Ghislaine et Tamou n'ont pas le choix, n'ont pas de réelle liberté dans un espace soumis à une ségrégation implicite mais visible (les femmes restent à la maison, les hommes traînent dehors).

Mais souvent, la domination s'exerce sans même se cacher derrière une quelconque tradition et apparaît dans son arbitraire total: la charrette aux oranges de Yachine est brutalement renversée, et il devra payer un tribut à un «caïd» plus fort et plus brutal que lui. Les «mafias» règnent sur le bidonville et rançonnent les faibles qui n'ont aucun recours ni échappatoire (si ce n'est la drogue comme Yachine). Plus grave encore, le seul pouvoir «officiel», celui de la police, est corrompu et tout aussi violent que celui des «caïds».

La pauvreté n'est donc qu'une des caractéristiques du bidonville, et l'on peut trouver des situations de plus grande pauvreté (par exemple dans des villages désertiques) où les relations sociales sont néanmoins meilleures et plus vivables. Ici, l'on peut penser que le sentiment le plus fort est celui d'une discrimination, d'une inégalité entre d'abord le monde du bidonville et la société extérieure qui apparaît comme un univers inconnu et inaccessible (notamment à travers les images données par la télévision et la radio). À l'exclusion sociale redoublée par la ségrégation spatiale (symbolisée par la route qui isole le bidonville) s'ajoute très certainement le sentiment d'injustice, d'humiliation, de désordre général, de violence illégitime qui règne à l'intérieur même du quartier: il n'y a pas de loi, si ce n'est celle du «plus fort», et les faibles subissent la tyrannie et la colère des forts.

On peut alors comprendre que les mouvements islamistes incarnent d'abord une forme d'ordre, de justice et de règle dans un univers livré à une anarchie violente. En insistant sur la cohésion du groupe et sur les valeurs de solidarité, ils créent en outre un sentiment d'appartenance alors que le désordre général favorise au contraire l'impression de solitude et d'abandon. Enfin, en se réclamant de la loi de Dieu, ils apparaissent comme vertueux et désintéressés, s'opposant à l'égoïsme des forts préoccupés de leur seule domination.

Dès à présent, on remarquera néanmoins que l'ordre qu'ils incarnent se fonde aussi sur des exclusions (des prostituées comme Tamou), des discriminations (à l'égard des femmes notamment) et des hiérarchies (les émirs prennent des décisions qui n'appartiennent qu'à eux-mêmes).

Un embrigadement

[…]

Un cheminement psychologique

[…]

Une triple lecture

[…]

Image du film


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