— décembre 1999 —
L'asbl Les Grignoux réagit au projet d'implantation d'un nouveau multiplexe à Liège sur le site du Longdoz. Une pétition est lancée en faveur de la limitation du nombre de salles des multiplexes.
Attention ! Cette action est aujourd'hui terminée : le texte de la pétition est donné ici à titre informatif, et la pétition ne doit être ni complétée ni renvoyée. Près de 48 000 personnes ont signé à l'époque cette pétition !
Cinémas à Liège : il est moins une !
– Pour le maintien et le développement d'une vie culturelle et d'une alternative cinématographique (Parc-Churchill) dans l'hyper-centre de Liège.
– Pour une limitation des multiplexes à 14 salles maximum.
En sa séance du 16 septembre 1999, le Collège des Bourgmestre et Echevins de la Ville de Liège a accordé le permis de bâtir sous condition aux promoteurs du projet de la Cité de l'audiovisuel dans le quartier du Longdoz.
Si l'opérateur cinéma, le groupe français U.G.C., obtient l'autorisation d'exploiter 20 salles, toutes les salles de l'hyper-centre (Palace, Opéra) ainsi que le Parc et le Churchill disparaîtront dans les plus brefs délais. Fort d'un complexe de 20 salles, U.G.C. va absorber systématiquement les films porteurs qui assurent la rentabilité du Parc et du Churchill. Par contre, avec 14 salles (comme au Kinépolis Rocourt et dans la grande majorité des multiplexes français), le groupe U.G.C. exploitera les films commerciaux qui lui sont naturellement destinés, et il ne se lancera pas dans une concurrence nuisible et déstabilisatrice.
La seule manière d'obtenir un équilibre et une vraie complémentarité entre une activité culturelle au centre ville et les multiplexes (Rocourt et le futur Longdoz), c'est d'obtenir la limitation du nombre de salles à 14, grand maximum.
Pétition
Nous exigeons du Collège des Bourgmestre et Echevins de la Ville de Liège qu'il limite à 14 le nombre de salles des multiplexes (notamment UGC-Longdoz) afin de permettre le maintien d'un cinéma indépendant dans l'hyper-centre.

© Pierre Kroll
La limitation du nombre de salles : la logique d'une arithmétique élémentaire
On ne tournera pas autour du pot. Si le groupe U.G.C. obtient un permis pour l'exploitation de 20 salles, le Parc et le Churchill fermeront leurs portes.
Ce nouveau mégacomplexe installé au Longdoz aura vite fait d'absorber la crème du box-office (une bonne dizaine de grosses productions américaines avec quelques comédies françaises populaires) dans ses 14 premières salles. Mais les six autres salles restantes devront elles aussi être rentabilisées et tourner à plein régime. C'est à ce moment qu'U.G.C. va s'orienter vers la programmation de nos films porteurs (1).
Il nous a été demandé d'envisager une convention avec U.G.C., qui pourrait nous garantir l'accès aux copies et même l'exclusivité de certains films.
Dans le contexte de la réalité économique du cinéma, une telle négociation est difficilement envisageable. On ne peut pas imaginer un accord juridique qui viendrait orienter la répartition des copies des films pour la simple et bonne raison que c'est le distributeur (2) du film, un troisième partenaire, qui en dernière instance choisira le lieu de sortie de son film et décidera de multiplier ou non ses copies pour servir les différentes salles réparties sur le territoire liégeois.
Aussi, la seule manière d'obtenir un équilibre et une vraie complémentarité entre notre exploitation au centre ville et les multiplexes périphériques, c'est de limiter le nombre de salles de ces multiplexes.
Avec un réseau de 14 salles (comme au Kinépolis Rocourt), U.G.C. pourra exploiter idéalement les films commerciaux qui lui sont naturellement destinés, mais n'aura pas la possibilité de se lancer dans une concurrence inutile, nuisible et déstabilisatrice.
Ce n'est pas par mauvais esprit qu'on lance le chiffre 14 quand on évoque la limitation des salles.
14 salles, c'est le nombre de salles qui font les beaux jours du Kinépolis Rocourt (il figure parmi les 5 complexes les plus fréquentés d'Europe !). C'est également le nombre de salles du nouvel U.G.C. Toison d'Or à Bruxelles.
Et si on considère le développement des multiplexes en France, on verra que les normes habituellement pratiquées se situent dans une moyenne de 10 à 14 salles.
Ainsi, le futur complexe du Longdoz n'a pas besoin de 20 salles pour être rentable. Avec 14 écrans, il peut envisager son avenir avec une belle sérénité.
L'art de faire avaler des couleuvres
Afin d'obtenir le feu vert pour la Cité de l'audiovisuel, le groupe U.G.C. s'est lancé dans une série d'engagements fumeux qui ne correspondent pas à sa politique de développement. D'abord, le groupe français prétend que, dans le cas où le nombre de salles de cinéma de l'hyper-centre se verrait réduit à moins de six, en raison de la fermeture des Palace et Opéra, il développerait un ensemble comportant au moins 10 salles dans l'hyper-centre.
Une telle proposition ne sera jamais honorée.
Dès que le paquebot du Longdoz aura atteint sa vitesse de croisière, personne ne pourra astreindre le groupe U.G.C. à construire des salles dans le centre ville et les obliger à se lancer dans une politique d'expansion déficitaire et contraire à ses intérêts financiers.
En outre, en imaginant la douce hypothèse de notre disparition, U.G.C. se propose de diffuser des films classés art et essai (50 et pas un de plus !) et de racheter nos salles.
Cette mascarade, si elle n'avait pas un arrière-goût de cynisme rance, nous ferait hurler de rire. Le groupe U.G.C., comme le Kinépolis et tous les multiplexes de la planète développent avant tout une logique de rentabilité et de profit maximalisés.
Aussi l'expérimentation, l'éducation du public ne font pas partie de leurs préoccupations.
Aujourd'hui, s'il leur arrive de taquiner le film d'auteur, c'est juste pour soigner leur image de marque, concurrencer et fragiliser les salles indépendantes, accroître leurs parts de marché et renforcer leur monopole.
Dans un multiplexe, le film d'auteur a la même importance que la demi-feuille de salade proposée dans un Mc Donald. Il est là pour donner l'illusion d'un choix, de la prétendue liberté du consommateur.
Dans la logique uniquement mercantile des multiplexes, il n'y a pas place pour les films les plus fragiles, les moins connus, les moins promotionnés, parfois les plus difficiles mais qui souvent constituent le véritable futur du cinéma.
Derrière la force tranquille d'une alternative cinématographique que nous avons développée depuis vingt ans, nous interpellons avec fermeté les décideurs politiques liégeois et plus particulièrement le Collège des Bourgmestre et Echevins.
Aujourd'hui, nous leur demandons d'opérer un choix : ou bien ils passent sous les fourches caudines des exigences d'U.G.C. et du promoteur Wilhelm and Co, et ils signent l'arrêt de mort du Parc et du Churchill ; ou bien ils jugulent le cannibalisme des multiplexes et ils favorisent le maintien et le développement d'une alternative culturelle dans l'hyper-centre.
Qui fait le poids dans la balance ?
L'arrivée d'un investisseur étranger est souvent présentée comme un Eldorado, la promesse d'un monde meilleur et sans nuages. Comment résister à ce milliard huit qui va aménager une friche industrielle et valoriser un quartier ?
Nous acceptons aujourd'hui la décision de la Ville de Liège de favoriser cette rénovation et d'y installer la Cité de l'audiovisuel. Nous voulons seulement une limitation du nombre des salles du futur multiplexe géré par U.G.C.
Face à la menace de notre prochaine disparition, nous nous sentons obligés de remettre les points sur les i et de rappeler brièvement ce que représente notre travail culturel : l'inventaire de nos activités est en effet loin d'être négligeable face aux prétentions d'une multinationale du cinéma.
Sur une année, le Parc-Churchill, c'est plus de 7 000 projections sans publicité ni pop-corn, un choix de plus de 300 films, une programmation qui évite systématiquement la mauvaise graisse des succès planétaires annoncés ; pour échapper à cette chape de plomb d'une consommation uniforme et obligée, le Parc-Churchill édite 57 000 exemplaires de 9 journaux de 16 à 20 pages qui éclairent le public sur le choix de films proposés. Et, pour donner notamment une chance aux œuvres marginales, mal identifiées par le public, les films s'inscrivent dans une grille horaire fixe où, en étant exploités sur la longueur, ils ont une chance d'être découverts grâce à un bouche-à-oreille favorable.
L'année cinématographique du Parc-Churchill, c'est aussi plus d'une centaine d'activités exceptionnelles : soirées thématiques, rencontres avec des réalisateurs, films suivis de concerts, projections suivies d'un débat, expositions, collaborations avec des partenaires socioculturels et autres forces vives de la région.
Pour nous, les salles de cinéma ne doivent pas être des lieux de consommation vides de sens. Aussi, le Parc et le Churchill ont aménagé leurs salles comme des lieux de rencontre, des espaces culturels où il fait bon vivre et s'envoler vers la découverte de nouvelles formes artistiques. Ainsi la galerie du Café du Parc, l'asbl Périscope, la Marque Jaune et la galerie de Wégimont proposent dans leurs domaines respectifs (arts plastiques, photos, sculpture, bande dessinée... ) chacune une dizaine d'expositions par an.
Le Parc-Churchill vit également au rythme de l'année scolaire. Une trentaine de films sont diffusés pour les écoles, quinze nouveaux dossiers pédagogiques sont réalisés chaque année, une centaine d'animations ont lieu dans les écoles, en particulier dans celles qui accueillent les populations les plus défavorisées.
Aujourd'hui, ce travail pédagogique s'est développé, sous le titre d'«Ecran large sur tableau noir» dans l'ensemble de la Communauté française (à Bruxelles, Namur, Charleroi, Mons, Tournai, Huy, Amay et la Louvière) et attire chaque année plus de 100 000 élèves dont 30 000 à Liège.
Enfin, vous pourrez découvrir en page 4 que le développement de nos activités cinéma à Droixhe s'accompagne d'une réelle implication dans la vie du quartier.
Le Parc-Churchill en chiffres
On terminera cet inventaire avec le nombre de spectateurs qui fréquentent le Parc-Churchill : on compte entre 250 et 270 000 entrées par an dans nos salles.
Pour apprécier cette donnée chiffrée, il faut savoir que le Parc-Churchill enregistre un nombre d'entrées bien supérieur à toutes les salles indépendantes de Bruxelles; si on se situe dans le contexte français, le Parc-Churchill se classe dans le trio de tête des salles d'art et d'essai les plus performantes de l'Hexagone (y compris Paris !).
Sur le plan européen également, l'ensemble de nos activités culturelles et la fréquentation nous classent parmi les salles de référence du plan Media (Europa-Cinemas).
Si nous nous permettons d'insister et de roucouler autour de ces performances chiffrées, ce n'est pas pour s'embourber dans une autosatisfaction béate. Nous souhaitons seulement briser des préjugés et corriger cette image tronquée qui voudrait nous confiner dans une marginalité insignifiante.
Enfin, le Parc-Churchill, c'est aussi des emplois : 47 travailleurs (30,5 équivalents temps-plein) qui accueillent le public – au Parc, au Churchill, au café du Parc et au centre culturel des Grignoux – mais aussi gèrent et coordonnent l'association et ses activités, réalisent les dossiers pédagogiques et les animations scolaires, assurent la maintenance et les projections, etc.
Pour ne pas conclure
Depuis notre première projection au Parc au printemps 82 – Neige de Juliet Berto – nous avons toujours voulu faire partager notre passion pour le film d'auteur à un maximum de Liégeois. Pour nous, la défense des œuvres de Kusturica, d'Almodovar, des frères Dardenne, de Moretti, de Kiarostami, de Kitano, ... ne se conçoit pas sans une réflexion permanente sur les outils, la pédagogie, les stratégies pour la diffusion des films auprès d'un public élargi.
Pour nous, le cinéma d'art et d'essai ne devrait jamais circuler en circuit fermé ni être réservé à une élite, une intelligentsia crispée sur ses privilèges et préoccupée par ses seules démangeaisons cinéphiliques.
Aujourd'hui, pour un très grand nombre de Liégeois, le Parc-Churchill est devenu une des manières de vivre et de se divertir à Liège, un lieu de réflexion, d'émotion, de rencontres, de rêves et d'évasion accessibles à tous.
Nous espérons que tous ces éléments interpelleront le pouvoir politique liégeois et qu'il ne prendra pas à la légère cette décision d'octroyer le permis d'exploitation au groupe UGC. Et nous le martelons une dernière fois, si celui-ci ne limite pas le futur complexe à 14 salles maximum, c'est l'ensemble de nos activités qui sera menacé.
Au contraire, une telle limitation nous permettra non seulement de maintenir nos activités mais aussi d'envisager sérieusement la construction de quatre nouvelles salles qui viendraient renforcer le dynamisme culturel et l'attractivité cinématographique de l'hyper-centre.
L'équipe des Grignoux
(1) Pendant une année, nous avons besoin d'une vingtaine de films suffisamment identifiés et appréciés par un public élargi qui vont assurer l'essentiel de nos entrées et garantir l'équilibre financier de notre activité. Il faut savoir que la survie de notre projet culturel dépend à 90 % des entrées payées par les spectateurs.
(2) Le distributeur est une firme qui diffuse un film sur le territoire belge. Après avoir payé les droits du film, il va assurer son édition : multiplication des copies en 35 mm, bandes de lancement, affiches, promotion,... Ainsi, un distributeur investit souvent des sommes importantes pour assurer la diffusion d'un film.
Extrait du journal L'Inédit, n° 99 (décembre 1999), p. 2
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