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Grignews

Le journal

Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film
Beaucoup de bruit pour rien - Much Ado About Nothing
de Kenneth Branagh

Ce dossier consacré à Beaucoup de bruit pour rien s'adresse d'abord aux enseignants qui verront ce film avec leurs élèves (entre quinze et dix-huit ans environ). Il propose plusieurs analyses originales mais, contrairement à d'autres dossiers plus récents réalisés par les Grignoux, ne contient pas de pistes d'animation immédiatement utilisables en classe.

La structure de la pièce

Beaucoup de bruit pour rien peut être décrit comme mêlant trois intrigues principales. La première est celle qui unit Béatrice et Bénédict, la seconde Claudio et Héro, et la troisième don Juan et Dogberry (ainsi que ses hommes). Toutes ces intrigues sont reliées par des tromperies, don Pedro faisant croire à Béatrice et à Bénédict qu'ils sont amoureux l'un de l'autre sans oser se l'avouer, tandis que don Juan convainc Claudio de l'infidélité de Héro. Enfin, à l'initiative du moine, on proclamera faussement la mort de la jeune fille injustement calomniée.

Don Pedro et don Juan jouent ainsi des rôles similaires bien qu'inverses, le prince provoquant un mariage par un subterfuge qui apparaît alors comme bénéfique tandis que son frère cherche cruellement à en briser un autre par ses mensonges. Mais l'action de don Pedro est relativement brève, l'espace de deux scènes à peine (acte II, scène III et acte III, scèneI) alors que don Juan va intriguer tout au long de la pièce et tendre deux pièges successifs, d'abord lors du bal masqué où il calomnie le Prince, puis en accusant Héro d'infidélité et en provoquant la rupture de son prochain mariage. Ce déséquilibre explique que l'on distingue trois intrigues principales (plutôt que quatre si l'on incluait l'action de don Pedro) [1] dans la mesure où ce sont ces trois actions qui suscitent les plus fortes et les plus longues attentes chez le spectateur: Claudio épousera-t-il Héro? Béatrice et Bénédict cesseront-ils de se disputer et finiront-ils par s'aimer? Don Juan réussira-t-il à mener à bien ses plans machiavéliques ou bien Dogberry parviendra-t-il malgré ses maladresses à faire éclater la vérité?

C'est l'entrelacement de ces trois intrigues qui donnera son rythme à la pièce ainsi qu'une tonalité très changeante passant brusquement de la joie au drame, du rire aux larmes avant de laisser finalement triompher le bonheur et la liesse générale. Ce rythme et ces changements de tonalité, qui font sans doute une grande partie du charme de la comédie de Shakespeare, seront l'objet principal de l'analyse qui suit.

Acte I

Le premier acte nous montre la rencontre entre les gens de la maison de Léonato et ceux de don Pedro. Dès la première scène, nous apprenons l'intérêt particulier que Béatrice porte à Bénédict, mais la querelle qui les unit malgré eux semble peu propice à des développements sinon à se répéter sous des formes chaque fois renouvelées et toujours aussi spirituelles: que peuvent-ils faire sinon se disputer sans fin à coups de réparties plus fines les unes que les autres pour le plus grand plaisir des spectateurs? Ces deux personnages sont destinés, semble-t-il, surtout à nous faire rire, et ce sont les déclarations de Claudio qui constituent le premier véritable moteur de la pièce: son amour pour Héro sera-t-il payé en retour?

La tonalité de cette intrigue est, peut-on dire, celle d'un suspense positif: Claudio, qui «a accompli, avec la figure d'un agneau, les exploits d'un lion», est un personnage immédiatement sympathique dont nous partageons l'émotion et l'attente légèrement anxieuse, et qui ne prête pas spécialement à rire. L'intrigue qui le concerne nous paraît de prime abord sérieuse, et ce sont les réflexions ironiques de Bénédict à propos du mariage qui nous font sourire pendant tout leur dialogue à propos de Héro.

Claudio - Elle [Héro] est à mes yeux la plus charmante femme que j'aie jamais vue.
Bénédict - Je puis encore voir sans lunettes, et je ne vois pas cela. Tiens! sa cousine, si elle n'était pas possédée d'une furie, l'emporterait autant sur elle en beauté que le 1er mai sur le dernier jour de décembre. Mais j'espère que vous n'avez pas l'intention de tourner au mariage, n'est-ce pas?
Claudio - Quand j'aurais juré que non, je ne répondrais pas de moi si Héro voulait être ma femme.
Bénédict - En est-ce déjà là? Quoi! il ne se trouvera pas un homme au monde qui tienne à mettre son chapeau sans inquiétude? Je ne verrai jamais un célibataire de soixante ans?

Claudio - In my eye she is the sweetest lady that ever I looked on.
Benedick I can see yet without spectacles, and I see no such matter; there's her cousin, an she were not possessed with a fury, exceeds her as much in beauty as the first of May doth the last of December. But I hope you have no intent to turn husband, have you?
Claudio - I would scarce trust myself, though I had sworn the contrary, if Hero would be my wife.
Benedick - Is't come to this? In faith, hath not the world one man but he will wear his cap with suspicion? Shall I never see a bachelor of threescore again?

Aussitôt après cependant, une scène entre don Juan et ses hommes de main, Conrad et Borachio, nous révèle les noirs desseins du bâtard. La tonalité devient brusquement plus inquiète et plus dramatique: l'obstacle à l'amour de Claudio ne se situe pas là où il le croit, dans les sentiments de Héro ou dans la volonté de son père[2], mais dans l'action traîtresse de don Juan.

Acte II

Le deuxième acte verra se dérouler le bal masqué où don Pedro va faire la cour à Héro à la place de Claudio. Mais cette scène (la première de l'acte) débute par les déclarations de Béatrice qui, par ses exigences démesurées (elle n'aime ni les barbus ni les imberbes ), semble se condamner à un célibat définitif: un peu plus tard, elle refusera d'ailleurs avec son humour habituel les propositions de mariage du plus beau parti qui soit, don Pedro lui-même. Ces déclarations répètent cependant celles que Bénédict avait faites précédemment lorsque Claudio lui avait parlé de son amour pour Héro. Ainsi, les «liens» entre Béatrice et Bénédict se renforcent encore une fois malgré eux, et nous devinons que ces deux-là, quoi qu'ils en pensent, sont faits pour s'entendre et se marier: dès lors, nous ne serons pas surpris du stratagème de don Pedro qui veut «amener le signor Bénédict et la dame Béatrice à une montagne d'affection réciproque». Cela semble tout naturel

L'équilibre entre les couples est parfait, Claudio et Héro sont tendres et aimables, Bénédict et Béatrice pleins d'ironie et aussi opposés l'un que l'autre à toute idée de mariage. Les deux intrigues sont en place même si l'on peut avoir l'impression que Béatrice et Bénédict sont toujours des personnages comiques sinon des caricatures du couple «idéal», plein de noblesse et de tendresse, que forment Claudio et Héro. La scène du bal masqué sera d'ailleurs l'occasion de nous présenter, sous les masques, un épisode de la guerre que se livrent Béatrice et Bénédict qui se verra notamment traiter de «bouffon du prince»: toute la charge de la comédie leur revient de nouveau (si l'on excepte les personnages secondaires comme Marguerite et Balthazar, Antonio et Ursule lors du bal masqué), et nous rions en particulier du dépit de Bénédict qui veut que son prince l'envoie en mission aux antipodes, c'est-à-dire le plus loin possible de Béatrice, ce que don Pedro refuse bien entendu. Nous ne prenons évidemment pas au sérieux ces personnages comiques, et nous avons l'impression de mieux lire en leur coeur qu'eux-mêmes: ainsi, nous admettrons facilement qu'ils tombent un peu plus tard dans un piège aussi grossier que celui tendu par don Pedro et Léonato. A ce moment, nous nous identifions faiblement à eux et nous les considérons plutôt comme des pantins ou des marionnettes que l'on peut facilement manipuler.

L'identification est en revanche plus forte à l'égard de Claudio dont l'amour «sérieux» est la victime des calomnies de don Juan. Ses paroles résonnent dramatiquement, traduisant (en vers et non plus en prose) toute la douleur d'un être qui se sent trahi et dépossédé par celui en qui il avait mis toute sa confiance:

L'amitié est constante en toute chose, excepté dans les intérêts et les affaires d'amour. En amour, tout coeur doit être son propre interprète, tout regard doit parler pour lui-même, et ne se fier à aucun agent: car la beauté est une sorcière sous les charmes de laquelle la bonne foi fond en convoitises; c'est là un accident de continuelle occurrence dont je ne me suis pas défié. Adieu donc, Héro!

Friendship is constant in all other things
Save in the office and affairs of love.
Therefore all hearts in love use their own tongues.
Let every eye negotiate for itself,
And trust no agent. For Beauty is a witch
Against whose charms faith melteth into blood.
This is an accident of hourly proof,
Which I mistrusted not. Farewell therefore, Hero!

Le drame voulu par don Juan sera cependant évité grâce surtout à l'intervention de Béatrice qui devinera, à la sombre figure de Claudio, les noirs tourments de la jalousie qui le dévorent: «Le comte n'est ni triste, ni malade; ni gai, ni bien portant. C'est un seigneur civilisé comme une orange de Séville: sa mine jalouse en a un peu la couleur» («The Count is neither sad, nor sick, nor merry, nor well; but civil count, civil as an orange, and something of that jealous complexion»). Béatrice démontre ici son intelligence de la situation, du moins en ce qui concerne les autres personnes tandis que Claudio trahit surtout sa fragilité. A ce moment (à la fin de la scène I de l'acte II), le mariage entre Héro et Claudio semble prêt à s'accomplir puisque tous les protagonistes sont d'accord et que la première des ruses de don Juan a échoué, et ce qu'on appelé la première intrigue (Héro - Claudio) est apparemment achevé. Ce sont les paroles de don Pedro expliquant son stratagème concernant Béatrice et Bénédict, qui relancent alors les attentes du spectateur: ce stratagème va-t-il ou non réussir?

L'ombre de don Juan plane cependant encore sur la pièce, et la scène suivante (scène II, acte II) nous révèle le nouveau stratagème imaginé par Borachio qui veut faire prendre la suivante Marguerite pour sa maîtresse Héro[3]. L'échec de sa première tentative ne l'a donc pas découragé et le spectateur doit encore craindre son action néfaste.

En attendant cependant, l'action va surtout se concentrer autour de Bénédict et de Béatrice qui vont tomber chacun à leur tour dans le piège tendu par don Pedro (acte II, scène III et acte III, scène I). C'est sans doute un des moments les plus comiques de la pièce, où la caricature est portée à son comble: Béatrice et Bénédict tombent immédiatement dans le panneau, et la métamorphose complète de leurs sentiments passant immédiatement de la détestation à l'amour le plus vif ne peut que nous faire rire tout en nous réjouissant tant leur bonheur semble évident et sans regrets. C'est aussi l'occasion pour don Pedro et Léonato de se moquer du fier et spirituel Bénédict:

Don Pedro - Il [Bénédict] laisse échapper, il est vrai, quelques étincelles qui ressemblent à de l'esprit.
Léonato - Et puis je le crois vaillant.
Don Pedro - Comme Hector, je vous le certifie. Vous pouvez dire qu'il montre son esprit dans la conduite des querelles: en effet, ou il les évite avec une grande discrétion, ou il s'y engage avec une crainte toute chrétienne.

Don Pedro - He doth, indeed, show some sparks that are like wit.
Leonato - And I take him to be valiant.
Don Pedro - As Hector, I assure you. And in the managing of quarrels you may say he is wise, for either he avoids them with great discretion, or undertakes them with a most Christian-like fear.

Le long monologue où Bénédict justifie alors son changement d'attitude ne le rend pas plus vraisemblable et n'est destiné qu'à nous faire rire de la manière dont il entend se défendre face aux sarcasmes qui l'attendent. Bénédict reste à ce moment un personnage foncièrement comique, et son amour subit ne paraît pas beaucoup plus fondé que son mépris antérieur du mariage. En un seule phrase, tout est dit et le reste du monologue n'est plus que justifications d'amour-propre: «Ils semblent plaindre Béatrice: il paraît que son affection est en pleine intensité. Elle m'aime! Allons, il faut qu'elle soit payée en retour» («They seem to pity the lady; it seems her affections have their full bent. Love me ? Why, it must be requited.»).

Acte III

La scène où Héro et Ursule tendent le même piège à Béatrice (scène I, acte III) rappelle fortement la précédente, et l'amour qu'éprouve Béatrice est aussi subit et aussi peu crédible que celui dont Bénédict vient de nous faire part. Ses propos répètent d'ailleurs presque à l'identique ceux de son tout nouvel amant: «Va, Bénédict, aime: je te paierai en retour, en apprivoisant mon coeur sauvage à ta main caressante» («And Benedick, love on. I will requite thee, / Taming my wild heart to thy loving hand.»).

Mais, à ce moment, la comédie semble déjà terminée, car on ne voit pas quel obstacle pourrait se dresser devant un amour si bien partagé. Bénédict qui se pavane devant la glace n'a plus qu'à affronter les quolibets de ses compagnons et s'ouvrir en aparté à Léonato sur ses intentions de mariage[4].

C'est don Juan qui réapparaît à ce moment annonçant à Claudio et à don Pedro que «la dame est déloyale». La comédie, qui semblait triompher avec le bonheur euphorique de Béatrice et de Bénédict, cède soudain la place au drame le plus noir. La douleur de Claudio qui se croit trompé est sincère et ne peut qu'émouvoir le spectateur même si l'on peut déplorer la facilité avec laquelle il tombe dans le piège tendu par don Juan. L'identification avec le personnage devient cependant moins forte, car nous savons, grâce à la mise en scène de Shakespeare qui nous a montré les manigances de don Juan et de Borachio, qu'il ne s'agit là que de mensonges: nous connaissons mieux la vérité que les personnages eux-mêmes (ou certains d'entre eux), et notre point de vue se distingue alors nécessairement du leur. Si Claudio est pris de fureur, notre sentiment devrait plutôt être de la pitié pour ce personnage berné et tragique, dominé désormais par un destin qui lui échappe[5], et nous ne pouvons que redouter les gestes qu'il va commettre en toute méconnaissance. Le suspense qui faiblissait remonte ici à son acmé en nous faisant craindre le pire, une issue tragique.

Dans ce moment dramatique apparaît pourtant un nouveau personnage, dont on ne comprend d'abord pas bien le rôle mais qui se signale par son caractère fortement burlesque: Dogberry. Ses fautes de langage, sa suffisance, ses propos absurdes nous font rire et nous replongent dans un climat de comédie[6]. Ses hommes vont d'ailleurs immédiatement arrêter Borachio et Conrad et découvrir le complot dans lequel ils trempent. Le drame s'éloigne et l'on peut espérer une issue heureuse avec la dénonciation des crimes de don Juan. Mais, le lendemain matin (Acte III, scène V), Dogberry, toujours aussi maladroit, ne parviendra pas à se faire entendre de Léonato qui le renvoie à plus tard, alors que Héro, qui ne se doute de rien, se prépare déjà pour ses noces (scène IV).

Acte IV

Tout est prêt pour que le drame éclate: Claudio croit Héro «déloyale», don Juan voit son plan près de réussir et Dogberry ne parvient pas à faire éclater la vérité. Il n'y a plus de suspense mais seulement la colère de Claudio qui dévaste tout, injurie Héro et rompt le mariage qui se préparait depuis le début de la pièce.

Le spectateur se trouve alors fort partagé. S'il peut comprendre la colère de Claudio, il ne saurait l'admettre puisqu'elle est infondée. Il aura donc tendance à prendre le parti de Héro injustement accusée et à souscrire au cri du coeur de Béatrice qui affirme sans hésitation: «Oh! sur mon âme, ma cousine est calomniée» («O, on my soul, my cousin is belied!»). Mais connaissant l'ensemble de la situation, il sait aussi que ce cri du coeur est purement intuitif et ne peut pas constituer une réponse valide aux accusations de Claudio et de don Pedro. Autrement dit, nous percevons toute la profondeur du malentendu tragique qui sépare les différents protagonistes et qu'ils ne peuvent, à l'exception de don Juan, soupçonner.

Nous nous trouvons ainsi dans une situation de grande tension, tiraillés entre des exigences contradictoires d'une part, les raisons qui motivent, même si c'est à tort, la colère de Claudio, et, d'autre part, l'innocence impuissante de Héro , sans que nous puissions imaginer une issue satisfaisante à ce conflit: ce dilemme est fort proche de celui où est enfermé Léonato qui prend successivement le parti de Claudio puis celui de Héro sans qu'aucune conciliation entre leurs deux points de vue ne paraisse à ce moment possible. La solution imaginée par le moine constitue alors aussi bien pour le spectateur que pour les personnages restés sur scène un soulagement à cette tension et au malaise suscités par cette situation contradictoire, même si cette solution paraît temporaire et constituer un remède étrange pour d'étranges maux («For to strange sores strangely they strain the cure»).

Au sentiment de désastre suscité par l'éclat de Claudio puis à l'immense tension qui accompagne la défense impuissante de Héro succède ainsi un nouveau suspense, très faible en vérité, une vague attente puisque l'on sait que la solution ne peut pas provenir des personnages eux-mêmes (de Héro, de Béatrice, de Léonato, de Bénédict ou du moine et encore moins de Claudio ou de don Pedro) mais seulement d'une intervention ou d'un événement extérieur.

Restent seuls Béatrice et Bénédict. Pour la première fois, ils abandonnent leur rôle comique et apparaissent marqués par la douleur (Béatrice pleure) ou par la gravité de la situation (Bénédict parle sérieusement). L'aveu de leur amour réciproque, que l'on attend depuis bientôt un acte, se fait ainsi dans une atmosphère tout à fait différente, juste après le moment le plus dramatique de la pièce, lorsqu'il ne reste plus qu'à contempler le désastre provoqué par la félonie de don Juan. Survenant à cet instant, quand tous les liens sont déchirés entre les personnages, que don Juan savoure seul sa vengeance, que don Pedro et Claudio sont prêts à partir loin de Messine, que Léonato a injurié sa fille et douté d'elle, et que Héro doit vivre recluse comme une morte, quand tous se sont ainsi éloignés les uns des autres physiquement et moralement, cet amour apparaît comme la seule chose positive, comme le dernier élément de vie dans cet univers en ruine: le spectateur qui n'entrevoit, comme les personnages, aucune issue possible au drame qui vient d'avoir lieu, ne peut que croire aux mots d'amour de Béatrice et de Bénédict, ne peut que s'investir imaginairement dans cette passion qui ne semble plus du tout ridicule mais profondément vraie et sérieuse. Si les paroles de Béatrice et de Bénédict contribuent à cette impression de sincérité[7], il faut bien voir que c'est le moment choisi par Shakespeare pour cet aveu, dans cette ambiance de désastre total, qui lui donne l'essentiel de sa force et de sa gravité: dans l'émotion de ce moment où la mort et la félonie semblent triompher, nous sommes prêts à croire à cet amour comme à la seule chose encore vivante en ce monde.

L'exigence de Béatrice, qui veut tuer Claudio, accroît alors la dramatisation de cet aveu, donnant encore une plus grande crédibilité à cet amour puisque Bénédict ne faillira pas à l'épreuve à laquelle il est soumis: il provoquera Claudio au risque de rompre son allégeance à don Pedro. Ce geste prouve sans ambiguïtés qu'il n'est pas seulement un beau parleur mais qu'il est prêt aussi à mourir pour son amour: le reproche que Béatrice vient d'adresser à Claudio et à Don Pedro «les hommes ne sont plus que des langues, et des langues dorées comme vous voyez» («men are only turned into tongue, and trim ones too») ne s'applique décidément pas à lui.

Les deux intrigues que l'on a distinguées (Béatrice et Bénédict, Héro et Claudio), qui avaient évolué jusque-là de façon parallèle sans se lier véritablement, se croisent ici de façon dramatique en entraînant une redistribution des rôles, Bénédict passant franchement dans le camp de Béatrice et de Héro. Mais surtout, la première de ces intrigues (Béatrice et Bénédict) qui avait pu paraître plus secondaire, moins liée à de grands intérêts (ceux de don Pedro et de Léonato) et dont la tonalité avait été essentiellement comique, devient alors plus grave, plus sérieuse et sans doute plus importante aux yeux du spectateur. Notre intérêt a nettement basculé, et, dans le duel, nous «tiendrons» certainement avec Bénédict.

Heureusement, nous sommes dans une comédie, et la scène suivante voit la comparution de Borachio et de Conrad devant le sacristain qui va rapidement annoncer à Léonato le résultat de son interrogatoire. Le suspense est cette fois relancé: arrivera-t-il à temps pour éviter le pire et dénouer les fils de l'intrigue montée par don Juan?

Acte V

Le dernier acte commence par ranimer l'action, Léonato et Antonio s'en prenant violemment à don Pedro et à Claudio, puis Bénédict venant provoquer ce dernier en duel. Rien de décisif cependant ne se produit à ce moment, même si nous pressentons que le «rapport de forces» bascule en faveur de Héro et de ses proches: c'est don Pedro et Claudio qui sont à présent sur la défensive. La tension s'affaiblit en fait par rapport à la scène de la rupture bien que l'on puisse encore redouter un contretemps fatal (qui obligerait par exemple Claudio et Bénédict à se battre).

L'intervention du sacristain et l'arrivée de Dogberry avec ses prisonniers permettent alors de faire éclater la vérité et de révéler à Claudio et à don Pedro leur erreur.

Deux scènes (scènes II et III)[8] vont faire ensuite le point sur les deux intrigues principales. Béatrice et Bénédict, la vérité et le calme revenus, vont pouvoir s'aimer mais ne pourront s'empêcher d'échanger quelques fines pointes d'humour: ils redeviennent ces personnages de comédie, destinés surtout à nous faire rire (comme lorsque Bénédict s'exerce maladroitement à rimer), la profondeur et la sincérité de leur amour n'ayant pas besoin de preuves supplémentaires.

En revanche, Claudio et, dans une moindre mesure, don Pedro vont devoir rétablir les liens qu'ils ont rompus avec Héro. L'épitaphe que Claudio ira lire et clouer sur le tombeau de la jeune fille témoignera de la sincérité de son repentir et permettra les retrouvailles finales.

Tout est à présent en place pour que triomphent la comédie et le bonheur retrouvé et pour considérer ces tristes événements comme une noire parenthèse, comme «beaucoup de bruit pour rien».

Si, pour les personnages et selon les conceptions de l'époque, le mariage le plus important est celui de Claudio, le favori du prince, et de Héro, la fille du gouverneur de Messine, le mariage de Béatrice et de Bénédict qui, dans cette logique, est à la fois second et secondaire, apparaît cependant pour le spectateur comme l'événement déterminant et clôture donc la pièce en point d'orgue. C'est Bénédict qui a véritablement le dernier mot, lui qui est capable de se moquer de lui-même, qui a prouvé la valeur de son amour et qui maintenant en célibataire repenti peut conseiller à don Pedro de prendre femme comme remède à sa tristesse; c'est lui qui finalement surseoira au châtiment de don Juan (dont on vient d'annoncer l'arrestation) et qui donnera le signal de la fête et des réjouissances.


[1] On pourrait également n'en distinguer que deux (Béatrice-Bénédict et Héro-Claudio) vis-à-vis desquelles don Pedro et don Juan jouent respectivement le rôle de destinateur (don Pedro désigne à Béatrice et à Bénédict l'objet de leur amour qu'ils ne veulent pas voir) et celui d'opposant (don Juan veut empêcher l'amour de Claudio et de Héro). (Destinateur et opposant sont des termes empruntés à A. J. Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966). On peut donc discuter longuement pour savoir combien il y a d'intrigues dans cette pièce. La description est ici très peu formalisée et ne prétend pas s'appuyer sur des critères précis pouvant notamment s'appliquer à d'autres récits.

[2] La scène 2 du premier acte, supprimée par Branagh, révèle immédiatement au spectateur que Léonato est tout à fait favorable à l'idée de ce mariage.

[3] Branagh a déplacé cette scène plus loin et la situe juste après les recommandations de Dogberry aux hommes du guêt et avant les «préparatifs» de Bénédict devant son miroir et la fausse dénonciation de don Juan à Claudio et à don Pedro. Néanmoins, à la fin de la scène du bal masqué, il nous montre, en un plan muet mais accompagné d'une musique inquiétante, don Juan et ses hommes assistant, un peu comme des des bêtes de proie tapies dans l'ombre, au départ de don Pedro, de Léonato et de leur suite. Ce seul plan traduit la menace toujours présente, à la place de la longue scène de Shakespeare que nous commentons ici (acte II, scène II).

[4] Il y a là une petite incohérence dans la pièce de Shakespeare: au milieu de la scène II de l'acte III, Bénédict, qui vient d'essuyer les sarcasmes de Claudio et de don Pedro, prend Léonato à part et laisse ainsi le champ libre à don Juan qui vient dénoncer la «traîtrise» de Héro. Or pourquoi Bénédict prendrait-il Léonato à part sinon pour l'entretenir de ses projets de mariage avec Béatrice ? Pourtant ce n'est qu'à la fin de la pièce (Acte V, scène IV) qu'on le verra s'ouvrir ouvertement à Léonato: l'aparté de l'acte III ne s'explique donc pas par des raisons internes à l'histoire racontée, mais par le fait que Shakespeare voulait que Bénédict s'éloigne à ce moment pour ne pas être impliqué dans le complot de don Juan.

[5] La pitié est, dans la tradition classique, le sentiment que l'on doit éprouver pour les personnages tragiques soumis à un destin supérieur.

[6] Cette scène III de l'acte III est en fait coupée en deux par Branagh qui nous montre d'abord Dogberry donnant ses ordres juste après la scène où Béatrice et Bénédict viennent d'avoir la révélation de leur amour et avant les manigances de don Juan et de Borachio, et plus tard, l'arrestation de Boracchio et de Conrad par les gardes, demi-scène qui se situe alors comme chez Shakespeare après la dénonciation mensongère de don Juan.

[7] On remarquera notamment la double dénégation déjà citée de Béatrice traduisant son trouble: «Il me serait aussi facile de vous dire que je n'aime rien autant que vous; mais ne me croyez pas Et pourtant je ne mens pas. Je n'avoue rien, et je ne nie rien»

[8] inversées par Kenneth Branagh.