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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Wild
de Jean-Marc Vallée
Etats-Unis, 2014, 1 h 56


Les réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film Wild avec un large public. Cette étude est également disponible au format PDF facilement imprimable.

Le film en quelques mots

Inspiré d'une histoire vraie, Wild nous emmène au cœur d'une réflexion sur la vie, les difficultés d'exister, la famille, l'amour, la solitude ou encore la beauté du monde.

A la mort inopinée de sa mère, Cheryl Strayed, jeune femme d'environ vingt-cinq ans, s'effondre et avec elle, tous ses repères. Malgré l'amour qui l'unit à son époux et l'immense compassion que celui-ci témoigne à son égard, la consommation d'héroïne et de multiples aventures sans lendemain ont tôt fait d'avoir raison de son mariage.

Déboussolée, Cheryl veut pourtant retrouver au fond d'elle-même la femme forte et pleine de vie que sa mère voyait en elle. Courbée sous le poids d'un sac à dos aussi lourd que sa culpabilité, elle s'engage sur le « Pacific Crest Trail », un sentier de grande randonnée long et difficile qui serpente dans l'Ouest américain, de la frontière mexicaine aux portes du Canada. Bientôt, les blessures physiques deviennent sur sa peau les traces visibles de sa souffrance intérieure et c'est désormais à nu qu'elle avance dans le désert et les montagnes enneigées, seule, sans expérience, dans le froid ou la fournaise, mais avec une détermination aussi étonnante qu'inébranlable…

Le film et l'éducation permanente

Dans le cadre de l'éducation permanente, cette analyse s'adresse notamment aux animateurs et aux éducateurs qui souhaitent aborder avec un groupe la question du deuil, de la perte des repères et de ses conséquences éventuelles sur la destinée individuelle (l'instabilité affective, l'addiction aux drogues, le sexe…), de la quête de soi, de la conception du bonheur ou encore des choix de vie. Par ailleurs, elle pourra également retenir l'attention des professionnels qui œuvrent dans divers secteurs de la vie sociale : associations d'aide aux personnes confrontées à la mort inopinée ou imminente d'un proche, associations d'aide aux personnes en difficultés ou en rupture…

Mise en perspective

le présent

Il est communément admis que la mort d'un proche, plus particulièrement d'un proche avec qui nous entretenons une relation fusionnelle, compte parmi les expériences les plus douloureuses qu'il nous est donné de traverser au cours de l'existence. Pour chacun, une telle épreuve ouvre une période de deuil plus ou moins longue - environ un an en moyenne -, au cours de laquelle les défenses psychologiques de l'individu qui y est confronté se fragilisent. Tout le travail du deuil, qui comprend plusieurs phases, consiste alors à accepter la disparition d'un être cher en modifiant le lien d'attachement à la personne décédée et en réinvestissant d'autres sphères sociales ou centres d'intérêt. De façon générale, la personne endeuillée cherche avant tout à donner un sens à la perte qu'elle a subie. Cela passe par le langage, les pratiques culturelles ou religieuses et les interactions sociales qui aident à sortir de la phase de tristesse.

Mais chez certaines personnes, le deuil peut prendre des proportions pathologiques. C'est ainsi le cas lorsqu'il y a apparition de troubles ou de symptômes inexistants auparavant comme, par exemple, une dépression et un repli sur soi anormalement prolongé, une perte des repères habituels ou encore un certain nombre de conduites à risque, comme la survenue de conduites addictives (l'alcoolisme et/ou la toxicomanie, l'addiction au sexe…). C'est en quelque sorte ce que le réalisateur nous invite à observer en nous conviant à partager le parcours authentique de Cheryl Strayed, le film apparaissant par conséquent comme un outil intéressant pour aborder cette problématique.

Mise en scène

le présent

Toute la force du film tient dans le parti pris de mise en scène, pourtant classique, qu'a choisi le réalisateur Jean-Marc Vallée pour évoquer ce parcours de reconstruction de soi. Lorsque nous découvrons les pieds meurtris de Cheryl au début du film, nous ne savons rien d'elle et c'est seulement par la suite que nous découvrons des morceaux de son histoire et commençons à comprendre ses motivations, à travers les nombreux flashbacks qui émaillent sa progression sur le Pacific Crest Trail.

Surgissant non pas selon un ordre chronologique qui se voudrait porteur d'un processus explicatif mais plutôt comme autant de souvenirs douloureux émergeant au gré des circonstances qu'elle traverse, ces bribes d'histoire, qui reviennent de manière épidermique et décousue, permettent en effet de privilégier la subjectivité dans l'approche de son vécu, amenant le spectateur à partager les émotions les plus profondes de cette jeune femme en quête d'elle-même et en pleine expérience cathartique.

La mère, pierre angulaire de l'édifice familial

Petit à petit, nous découvrons que Bobbi, la mère de Cheryl, occupe une place prépondérante, à la fois dans l'argument du film et au sein de la famille, ayant élevé seule ses deux enfants. Encore adolescente, la jeune fille a pourtant un peu honte de cette mère qui fréquente les bancs de la même école qu'elle et qui, à ses yeux, n'a sans doute pas la maturité et la sagesse qu'on attend d'une cheffe de famille. Dans une scène clef particulièrement forte du film, l'on apprend par ailleurs que son époux était un homme alcoolique et violent qu'elle a fini par quitter. Vivant chichement et régulièrement confrontée à des difficultés de toutes sortes, elle mène pourtant une existence heureuse.

C'est cette conduite presque euphorique qui interpelle précisément Cheryl, qui ne comprend décidément pas sa joie de vivre pas plus que sa satisfaction de mener une vie aussi médiocre : dans la cuisine, Bobbi fredonne joyeusement l'air de El Condor pasa en faisant la vaisselle, provoquant chez sa fille une réaction pleine d'amertume et de reproche.

le présent

« T'arrête de fredonner ça ?… C'est quoi ton problème ?
- Je sais pas, et toi, c'est quoi ton problème ? Je suis heureuse, et quand on est heureux, on chante !
- De quoi t'es heureuse, bon Dieu ? On n'a rien, maman… On n'a rien !
- Mais on est riche en amour !
- Putain commence pas, tu commences pas ! T'arrête tout de suite ! On est serveuses à plein temps, je te rappelle…
- Et on est étudiantes !
- On va être surendettées pendant toute notre vie… Cette maison tombe en ruines ! T'es seule parce que t'as divorcé d'un enfoiré violent et alcoolo, et j'te retrouve en train de chanter ?!… T'imprimes pas ce qui nous arrive ?
- Crois-moi, y a rien que j'imprime pas… mais ensuite ? Si je pouvais t'apprendre une seule chose, je te dirais de trouver ce qu'il y a de meilleur en toi, et quand tu l'aurais trouvé, de t'y accrocher de toutes tes forces…
- Et c'est ça ce qui y a de meilleur en toi ?
- Je fais ce que je peux… Tu crois que je regrette d'avoir été mariée à un enfoiré violent et alcoolo ? Non !… J'regrette pas une seconde, parce que je t'ai eu toi, toi et ton frère. Tu vois comment ça marche ? C'est pas toujours facile… mais je peux te dire que ça vaut le coup. »

le passé

Grâce à cette scène, nous découvrons une femme très éprouvée par la vie mais dont la force inébranlable a probablement permis à la famille entière de garder le cap après sa rupture, jouant pour ses enfants le double rôle de phare et de rempart contre les difficultés de l'existence. La disparition de Bobbi apparaît donc tout à fait centrale dans Wild, comme l'indiquent d'ailleurs les premières notes du morceau El Condor Pasa de Simon and Garfunkel qui accompagnent les premières images du film, après le prologue.

Ces notes reviendront ensuite régulièrement de manière lancinante, entre autres lorsqu'elles remontent à la mémoire de Cheryl qui se met à fredonner l'air de la chanson. Ce sifflotement machinal plonge alors la jeune femme quelques années en arrière, amenant le souvenir de cet échange, dont on pressent intuitivement l'impact déterminant qu'il aura sur son comportement futur et ses choix, notamment sur sa décision de parcourir à pied une distance de plusieurs centaines de kilomètres.

Lorsque Bobbi s'entend diagnostiquer un cancer de stade avancé qui lui laisse fort peu de temps à vivre, la nouvelle résonne évidemment comme un coup de tonnerre dans la vie de ses enfants. Alors que son fils refuse d'envisager cette échéance en s'enfonçant dans le déni, Cheryl, elle, l'accompagne au mieux dans ses derniers instants avant de sombrer dans une longue et difficile période deuil qui sera évoquée à travers de nombreux flashbacks. Surgissant par bribes - et donc d'une manière assez énigmatique au premier abord -, ces épisodes relatifs à sa fuite dans la drogue et le sexe ainsi qu'à une rupture conjugale devenue inévitable malgré un amour sincère procèdent d'une sélection manifestement axée sur un effondrement total des repères (moraux, sociaux, familiaux…)

En quête de soi : vers une reconstruction identitaire

Renonçant à une thérapie à laquelle ne croit pas, Cheryl entame donc un long voyage pédestre qui tient bien plus de l'épreuve que de la simple randonnée, ceci afin de « trouver ce qu'il y a de meilleur en elle » et devenir la femme forte et optimiste que sa mère aurait tant voulu qu'elle soit. Dès les débuts du film, des signes extérieurs attirent ainsi notre attention sur la souffrance qui accompagne ce projet d'expédition sans que nous ne soyons informés à ce moment-là du vécu ou des motivations de la jeune femme. Le prologue la montre seule au milieu d'un vaste espace désert, très lourdement chargée et souffrant d'une blessure à vif au gros orteil, dont l'ongle s'est complètement détaché.

le passé

Déséquilibrée par le poids de son sac, Cheryl fait un faux mouvement qui précipite irrémédiablement sa chaussure au fond d'un ravin. Elle se met alors à hurler en envoyant d'un geste rageur la seconde chaussure rejoindre la première. C'est seulement alors qu'apparaît le titre du film, après quoi l'on revient aux prémisses du voyage. Dès les premières images, tous les signes visuels révèlent donc une expérience difficile et particulièrement douloureuse, portant le spectateur à identifier d'emblée dans la randonnée de Cheryl une dimension rédemptrice.

C'est d'ailleurs une telle interprétation que viendront confirmer les nombreux flashbacks qui émaillent sa progression. Petit à petit, le poids écrasant de son sac devient pour nous le signe visible d'un autre fardeau, moral celui-là, qui l'empêche d'aller de l'avant - celui de la culpabilité - tandis que les toutes les marques, bleus, blessures et écorchures qu'elle porte sur la peau deviennent les traces physiques d'une immense souffrance intérieure.

Au fil de son odyssée vers le nord, Cheryl trouve le courage d'affronter en face les épisodes difficiles de son histoire, et en particulier la disparition prématurée de sa mère. Sa progression géographique se double ainsi d'un cheminement moral, et l'on peut sans doute interpréter la manière dont elle aménage les conditions de son expédition - un homme l'aide à se débarrasser du superflu afin de diminuer le poids de son sac et l'invite à se faire livrer une paire de chaussures à la bonne pointure, plus grandes et donc plus confortables - comme les étapes d'une évolution psychologique positive. L'expédition sur le Pacific Crest Trail a par conséquent une véritable valeur cathartique pour la jeune femme, qui termine finalement le parcours après avoir vaincu tous les obstacles - entre autres, cette pénible traversée de cols enneigés contournés par la plupart des randonneurs, même les plus aguerris - ayant trouvé au fond d'elle-même la femme que sa mère espérait qu'elle soit, heureuse et pleine de force.

Une piste pour mener le débat

le passé

Pour les animateurs qui souhaitent exploiter la vision du film avec un groupe, on suggère ici de partir de la particularité de mise en scène observée, à savoir un récit entrecoupé de nombreux flashbacks, ceci dans la perspective de donner du sens à l'expédition que Cheryl entreprend et d'amorcer une discussion sur les difficultés auxquelles un individu peut être confronté à la perte d'un être cher.

Concrètement, il s'agira d'inviter les participants à mettre passé et présent en relation à partir des souvenirs gardés du film et de six images illustrant l'histoire et le parcours de la jeune femme.

La réflexion et le débat qui s'en suivra pourront éventuellement s'appuyer sur quelques questions comme :

  • Quel rapport peut-on établir entre l'expédition que s'impose Cheryl et les événements de son passé qui nous sont montrés en flashback  ?
  • De quoi les souvenirs de la jeune femme sont-ils révélateurs ?
  • Quels sont les signes visibles nous indiquant que ce voyage tient bien plus de l'épreuve que d'une partie de plaisir ? Et comment interpréter ces signes extérieurs ?
  • Comment, dès lors, peut-on définir les motivations, les intentions de Cheryl lorsqu'elle se lance sur le Pacific Crest Trail ?
  • L'accomplissement de son projet va-t-il produire les effets attendus ? Et quels sont ces effets ?
  • Enfin, en quoi peut-on qualifier son deuil de pathologique ? Pensez notamment aux changements de vie qui interviennent au fil du temps, à la longueur de cette période de grandes difficultés psychologiques, aux vaines tentatives qu'elle entreprend pour s'en sortir…)

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