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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Vitus, l'enfant prodige
de Fredi M. Murer
Suisse, 2006, 2 h 00


L'analyse proposée ici s'adresse notamment à des animateurs qui verront le film Vitus, l'enfant prodige avec un large public et qui souhaitent approfondir avec les spectateurs les principaux thèmes de ce film. Cette analyse pourra être menée sous forme de débat avec des groupes de spectateurs : un des objectifs pourra être de faciliter le dialogue intergénérationnel en s'appuyant sur l'exemple sans doute exceptionnel du personnage mis en scène.

Le film

Vitus est un jeune virtuose passionné de piano et un enfant trop intelligent pour son âge. Ses parents tirent beaucoup de fierté et de satisfaction de ce génie précoce, mais, pour Vitus propulsé dans le monde adulte où il est amené à se construire en marge des enfants de son âge, cette situation exceptionnelle est beaucoup plus problématique. Aussi trouve-t-il refuge dès qu’il le peut chez son grand-père, un homme tout à la fois spontané, chaleureux et excentrique, qui l’initie aux petits bonheurs d’une vie simple en même temps qu’il partage avec lui les rêves les plus fous, comme celui de voler par exemple.

À travers l’histoire de Vitus, le réalisateur suisse Fredi M. Murer développe la problématique de l’enfant surdoué mais il en explore surtout l’univers intérieur: ses désirs profonds, ses rêves, la façon souvent agressive qu’il a d’exprimer les difficultés que lui pose sa différence, les répercussions parfois douloureuses des décisions prises à son sujet par les adultes ainsi que les solutions personnelles qu’il trouve pour échapper aux multiples pressions de son entourage.

Évoquant le parcours d’un enfant qui a bien du mal à trouver sa place dans le monde et à faire entendre ses difficultés, Vitus, l'enfant prodige peut toucher un large public d’adultes mais également d'enfants. L'analyse proposée ici vise donc à promouvoir une réflexion sur l'éducation, sur les valeurs implicites que les adultes y attachent, et sur les difficultés que cela peut créer avec les enfants ou les adolescents.

Un des intérêts du film est par ailleurs que les motivations des personnages restent pour une large part implicites. Il ne s'agit évidemment pas d'un film manichéen avec des «bons» et des «méchants», mais les personnages, qui sont unis par des liens d'affections sincère, ont également des réactions, des sentiments, des désirs qui leurs sont propres et qui peuvent, de ce fait se révéler, contradictoires. Ainsi, de façon sans doute «classique», les parents ont tendance à investir des ambitions démesurées sur leur enfant qui devra de ce fait imaginer un stratagème inédit pour trover sa propre voie. Mais toutes les pensées, réflexions et émotions du jeune garçon s'exprimeront de façon indirecte à travers des réactions qui resteront souvent incompréhensibles aux yeux de ses parents.

À travers l'exemple exceptionnel de Vitus, les spectateurs sont ainsi amenés à réfléchir sur ces motivations implicites qui nous échappent le plus souvent dans la vie courante. Le cinéma, à travers la fiction, permet ainsi de mener un questionnement sur une dimension psychologique (au sens large) et relationnelle dont, pour des raisons d'implication affective, il peut être difficile de parler directement avec nos proches.

Des motifs chargés d’humeurs

On propose donc de s'attacher à la dimension «climatique» et psychologique du film: les sentiments et motivations des personnages, leurs relations, les ambiances… Pour ce faire, nous suggérons que les participants s’attachent à quelques motifs, qui reviennent à plusieurs reprises dans le film et qui ont pour particularité de cristalliser les nuances changeantes des «humeurs» des personnages. Relativement insignifiants en soi (même s’ils restent attachés pour la plupart à des connotations plus ou moins évidentes), ces motifs assurent par leur répétition l’unité formelle de l’histoire en servant — de la même façon que la musique débordant à plusieurs reprises d’une séquence à l’autre — de «points de suture» entre ses différents épisodes, mais ils ont également pour fonction d’indiquer, par le contexte dans lequel ils s’inscrivent successivement, l’évolution intérieure des personnages et l’état de leurs relations.

Au cours de cette animation, nous proposons aux spectateurs de s’intéresser à ces motifs, aux informations qu’ils apportent sur le climat du film, sur le comportement et les motivations profondes des personnages ainsi que sur leurs relations et leur cheminement intérieur.

Pour commencer, un exemple

L’animation pourra commencer l’activité en ouvrant une discussion avec eux autour d’un exemple concret. Le piano est bien sûr le motif qui revient le plus souvent dans le film; présent sur la plupart des lieux fréquentés par Vitus, il intervient dans de nombreuses circonstances. Pratiquement, l’animateur inscrira sur un tableau en quelques mots toutes les scènes où est présent ce motif du piano et dont se souviennent les participants.

Ces scènes où l’on voit Vitus en train de jouer du piano nous apportent beaucoup d’informations à son sujet: sa passion, bien sûr, mais aussi le milieu dans lequel il évolue, son caractère et ses rapports avec les autres, plus particulièrement avec ses proches. Voici une liste des principales scènes où le piano occupe une place importante et qui seront sans doute pour la plupart restées en mémoire:

  • Helen et Leo contraignent Vitus à jouer «Le Cavalier sauvage» pour épater les collègues invités pour l’anniversaire de leur fils;
  • pendant l’absence de ses parents, Vitus accompagne au piano Isabel en train de mimer une rock star;
  • après l’annonce du renvoi d’Isabel, Vitus enferme sa mère à l’extérieur de l’appartement puis il se met à jouer du piano comme un enragé; le plan couvre l’ellipse de six ans qui coupe le film en deux parties;
  • au Conservatoire, le Directeur conseille à Vitus d’être moins emporté, plus retenu; Vitus trouve ça ennuyeux;
  • après sa chute et la perte de ses dons, Vitus tente de s’exercer mais il fait des fautes et sa mère s’énerve: «La musique vient du ventre, des doigts, de l’âme… Tu es seulement tombé sur la tête!», dit-elle;
  • chez son grand-père, à l’abri des regards, Vitus se laisse aller à sa passion; tout entier absorbé par le morceau qu’il est en train de jouer, il n’a pas entendu son grand-père remonter de l’atelier; celui-ci n’en revient pas de la façon dont il a eu tout le monde;
  • dans son grand appartement vide, Vitus reçoit Luisa; lorsqu’elle frappe à la porte, Vitus, occupé à jouer du piano, ne répond pas; elle entre alors et s’avance vers le piano à queue qui dissimule celui qu’elle croit être Monsieur Wolf;
  • le film se termine en apothéose avec le concert prestigieux de Vitus, qui joue sur un piano «Yamaha», de la même marque que celui de son enfance.

Chacune de ces séquences pourrait faire l'objet d'une brève analyse et discussion avec les participants en vue de dégager

Ce que ces scènes nous apprennent à propos de Vitus

Ces scènes nous permettent de découvrir qui est vraiment Vitus, sa personnalité, ses émotions profondes, son caractère, ses difficultés… Dans la première des scènes relevées, il joue parce que ses parents l’y obligent; lui-même, resté à l’écart, n’en a pas envie. Helen et Leo ne respectent donc pas son désir; poussés par la fierté et l’envie d’être reconnus comme socialement à la hauteur des PDG et cadres de Phonaxis qu’ils reçoivent sans doute pour la première fois, ils souhaitent montrer aux invités plutôt sceptiques à quel point leur fils est avancé et talentueux. En jouant Le Cavalier sauvage, Vitus sert donc avant tout les intérêts de ses parents. On peut mettre cette scène en parallèle avec la dernière séquence du film, où Vitus présente un concert dans un lieu prestigieux, devant un public averti et conquis par son talent.> La grande différence, c’est que ce concert est le résultat d’un choix personnel. Vitus est devenu le décideur et l’acteur de sa propre vie tandis que ses parents assistent à son concert sans aucune prérogative, relégués à une place anonyme de simples auditeurs comme les autres.

Enfin, les plus observateurs auront peut-être remarqué certains petits détails montrant que parallèlement à ce choix bien mûri, à ses talents retrouvés et complètement assumés, Vitus a aussi renoué avec son enfance, comme l’indique ostensiblement le petit bracelet en brins de coton qu’il porte au poignet, celui-là même qu’il portait avant d’être projeté dans le monde des adultes, et qui avait alors dû faire place à une grosse montre semblable à celles que portent précisément les grandes personnes.

Quant aux scènes relevées entre ces deux situations qui se répondent tout en soulignant l’évolution des relations entre Vitus et ses parents, elles présentent un éventail de circonstances qui permettent d’évaluer l’état psychologique de Vitus: gai, spontané, insouciant, heureux quand il accompagne Isabel en train de mimer une rock star; en rage, désespéré, révolté lorsqu’il enferme sa mère à l’extérieur de l’appartement après le renvoi de cette nouvelle amie; ennuyé lorsque le Directeur du Conservatoire lui apprend à jouer de manière plus retenue…

Après son accident, on voit qu’il éprouve d’énormes difficultés à jouer, ce qui contrarie beaucoup sa mère. Alors qu’elle sombre petit à petit dans la dépression, Vitus, à l’inverse, se sent libéré des pressions qu’elle exerce sur lui et autorisé à vivre comme les enfants de son âge.

Lorsque nous découvrons, dans la séquence où il joue du piano chez son grand-père, que tout cela n’était en réalité qu’un subterfuge, nous comprenons alors que Vitus a voulu échapper à l’emprise de sa mère mais aussi qu’il a trouvé un moyen astucieux de mettre en application la leçon de son grand-père, qui l’avait invité quelque temps plus tôt à se séparer de choses qui lui étaient chères afin de découvrir sa voie au fond de lui. Par ailleurs, cette scène montre à quel point la relation entre Vitus et son grand-père est forte, empreinte d’affection, de confiance et de complicité.

Pour résumer, on peut dire que dans ces scènes, le piano cristallise les humeurs, les tensions, les conflits et l’état des relations. Elles permettent de mesurer à quel point la situation est dure à vivre pour Vitus qui, partagé entre le monde de l’enfance et celui des adultes, n’a pas de vraie place dans la société (on ne le veut pas à l’école), ni même au sein de sa famille, où se sont installées beaucoup trop de pression et d’attentes à son égard.

*

Après avoir développé cet exemple, proposons aux participants de se répartir en petits groupes et invitons-les à lister parmi les motifs suivants ceux dont ils se souviennent. Invitons-les à se souvenir de trois situations du film où les motifs retenus apparaissent et expliquons-leur qu’ils devront ensuite réfléchir à ce que ces scènes nous apportent comme informations contextuelles, psychologiques, comportementales…, à ce qu’elles nous disent des relations entre les personnages et de leur évolution…, de la même façon qu’on vient de le faire autour de celui du piano.

À vous de jouer!

Au cours de la vision de Vitus, l’enfant prodige, vous avez probablement remarqué la plupart des motifs suivants; choisissez-en un ou deux deux et essayez de vous souvenir de deux, trois ou quatre situations du film où ces motifs apparaissent.

Quelles informations peut-on retirer de la présence du même motif dans différentes scènes? Que nous apprennent-elles sur l'évolution de Vitus, sur les sentiments des autres personnages et sur l'état changeant de leurs relations?

  • avion et autres objets volants
  • bouquet de fleurs
  • caméra
  • casque d’audition
  • chapeau
  • chauve-souris
  • porte fermée à clef

Quelques suggestions de réponses

Avion et autres objets volants

  • La première séquence du film montre Vitus aux commandes d’un petit avion de tourisme, puis elle s’interrompt pour se terminer dans la dernière partie: Vitus fait décoller l’appareil malgré les injonctions du mécanicien présent sur place; il guide le PC-6 jusqu’au domaine de Gina Fois et atterrit devant le perron. Entre-temps, hospitalisé après une chute fatale, le grand-père confie un secret à Vitus: il a volé. Alors qu’il lui explique comment faire décoller le PC-6 sans ouvrir la porte de la piste, on voit en gros plan et de derrière le visage du vieil homme installé aux commandes de l’appareil, endimanché, rayonnant et le visage tourné vers la place du copilote.
  • Au début du film, le grand-père de Vitus lance le boomerang en bois qu’il vient de fabriquer; la caméra suit l’engin en train de tournoyer en l’air puis revenir vers eux et finalement briser un carreau de la cuisine.
  • Après la mise en scène de son accident et sa sortie de l’hôpital, Vitus parle de la solitude avec son grand-père; ils sortent pour lâcher deux sachets bleus remplis d’air auxquels ils ont attaché une lettre d’amour; on voit les deux «ballons» s’envoler.

Ces scènes nous parlent exclusivement de la complicité et de l’affection qui existent entre Vitus et son grand-père, tous les deux mus par un même rêve, un même désir d’échapper à une certaine réalité prosaïque. Le plus interpellant dans les scènes où il est question de l’avion, c’est qu’on ne sait pas très bien si elles sont réelles ou imaginaires. En ce sens, le plan qui montre le visage du grand-père en train de décoller semble particulièrement irréel, et on imagine facilement qu’en demandant à Vitus de ne pas s’en faire pour lui parce qu’il a volé, il est en train d’enjoliver ce qui lui est vraiment arrivé — il est tombé du toit en voulant en réparer les trous —, ce qui autorise Vitus à transformer imaginairement cette chute mortelle en un rêve enfin accompli. En intégrant une part d’imaginaire à la réalité, ces scènes improbables sont une manière de traduire la part enfantine du personnage de Vitus qui, comme tous les enfants, développe souvent du monde une conception utopique et idéalisée.

C’est encore ce même désir d’échapper aux contraintes et aux souffrances terrestres (ainsi à la solitude par exemple), cette même aspiration à quelque chose de plus élevé que traduisent les autres objets volants remarqués: le boomerang, les sachets remplis d’air transportant les lettres d’amour, mais aussi le chapeau que le grand-père envoie sur l’autre berge en invitant Vitus à se séparer de choses qui lui sont chères. Par ailleurs, ce sont aussi autant d’images métaphoriques de l’envol.

Le bouquet de fleurs

  • Au début du film, Vitus et son grand-père se rendent à la gare pour rentrer en ville; en chemin, le grand-père amadoue un chien et s’introduit dans un jardin pour y cueillir un bouquet de fleurs, qu’il offre ensuite à Helen.
  • Quand Helen vient rechercher Vitus chez son grand-père, le vieil homme lui offre un bouquet de fleurs à l’occasion de son anniversaire.
  • À la fin du film, Isabel arrive en retard au concert de Vitus; installée tout devant, près du piano, elle attend la fin pour lui offrir un gros bouquet de fleurs.

Offrir un bouquet de fleurs est une marque d’attention, un geste qu’on accomplit pour témoigner de l’affection à un proche, montrer qu’on pense à lui, exprimer de la reconnaissance, des excuses… Un bouquet de fleurs est donc chargé de fortes valeurs sentimentales et est un indicateur de bonnes relations. Il peut refléter la personnalité de celui qui l’offre mais aussi celle de celui ou celle qui le reçoit. Nous apprenons grâce à ces situations que le grand-père de Vitus apprécie beaucoup sa belle-fille, avec qui il a finalement de meilleurs contacts qu’avec Leo, son propre fils; mais ces circonstances nous font surtout découvrir un personnage excentrique, qui n’hésite pas à s’introduire en douce dans un jardin pour composer un bouquet sauvage, un homme qui prend le temps de vivre («Eh bien nous prendrons le suivant!», dit-il calmement à Vitus qui lui fait remarquer à ce moment-là qu’ils ont raté le train)…

Plus tard, à l’occasion de son anniversaire, Helen a reçu deux bouquets: le premier de son beau-père et le second, très probablement de son époux. On voit ainsi sur la table un bouquet de tulipes bien disposées dans un vase: on imagine qu’Helen a dû les recevoir de Leo la veille au soir, mais ce bouquet plutôt conventionnel semble être là plus comme un geste d’excuse — Leo n’était pas rentré pour fêter l’événement avec sa femme et son fils — que comme une marque d’attention sincère. Il contraste avec celui que Helen a reçu du grand-père et qui se trouve sur le piano: un autre bouquet de fleurs sauvages chaleureusement offert la veille lorsqu’elle était venue rechercher Vitus chez lui. Enfin, ce motif apparu au début du film revient encore à la fin quand Isabel, au cours de la séquence finale, arrive en retard pour assister au concert de Vitus, les bras chargés d’une énorme gerbe de fleurs, qu’on peut interpréter ici comme le reflet de son caractère entier, généreux et spontané.

La caméra

  • Sur les images de deux films-vidéo, on voit Vitus au cours de fêtes organisées à l’occasion de deux de ses anniversaires; les images de son premier anniversaire montrent entre autres son père avec une caméra à la main dirigée vers son fils
  • Leo a dissimulé une caméra dans un rayonnage de la bibliothèque; pendant la soirée qu’il passe chez des amis avec Helen, il filme en secret ce qui se passe dans son salon
  • À la fin du film, Leo filme le concert prestigieux donné par son fils

Dans les trois situations, c’est le même personnage qui filme (Leo) et c’est le même personnage qui est filmé (Vitus). D’une certaine façon, cet acte indique l’attachement d’un père pour son fils, l’extrême attention qu’il lui porte. Mais la manière et les circonstances dans lesquelles il filme montrent que ses motivations changent au fil du temps. Ses premiers films ont été réalisés pour commémorer un événement heureux et important; par contre, lorsque Leo et Helen vont passer la soirée chez des amis, la caméra dissimulée par Leo dans un rayon de la bibliothèque à l’insu de tous indique une volonté d’espionner ce qui se passe dans le salon; par contre, il est assez difficile d’interpréter ce souci de surveillance: Leo doute-t-il des capacités d’Isabel à s’occuper de Vitus? A-t-il envie de suivre secrètement les progrès de son fils au piano? Ou encore est-ce par simple curiosité qu’il enregistre la soirée?

Quelles que soient ses motivations, cette scène révèle en tous cas qu’à un moment donné, Leo a traversé une période instable qui a perturbé sa relation avec Vitus. Elle montre notamment combien il a été bouleversé par la découverte de ses dons et de son intelligence exceptionnelle. Une distance manifeste s’installe entre le père et son fils, qui devient aussi dès ce moment-là pour cet inventeur un sujet étrange d’observation.

La scène finale quant à elle indique un véritable lien filial retrouvé: dans les rangs du public, Leo immortalise un grand moment: le premier concert prestigieux de son fils. Vitus n’est plus filmé comme un sujet étrange dont il s’agit de guetter les moindres faits et gestes mais comme le petit garçon d’antan, objet d’amour et d’admiration. Et cette distance affective est définitivement réduite dès qu’il arrête de filmer pour profiter, sans filtre, de ce grand moment d’émotion.

Un casque d’audition

  • Au cours de la fête qui marque son cinquième ou sixième anniversaire, Vitus épie ce que disent ses parents avec l’appareillage que lui a donné son père: un casque équipé de deux petits micros.
  • Quand elle vient garder Vitus pour la première fois, Isabel a un walk man autour du cou; plus tard, Vitus se fera un ami — Jens — qui écoute également de la musique de cette façon-là; enfin, quand il se met à regarder les images de son premier anniversaire aux côtés de sa mère complètement déprimée, on remarque qu’il a lui aussi un walk man suspendu au cou.
  • À la même époque, Vitus fréquente un magasin où l’on vend des CD et où il écoute des morceaux de musique classique au casque; il se rend compte que la vendeuse n’est autre qu’Isabel; il se fait reconnaître d’elle en lui plaçant sur les oreilles un casque semblable, qui lui permet de réentendre le morceau qu’elle avait chanté chez lui six ans plus tôt.

Les casques d’audition, outre leur fonction évidente d'écouter de la musique, peuvent être vus comme le signe d’une distance qui se creuse: entre la réalité et le monde intérieur, entre soi et les autres…; c’est un peu le signe d’une communication brisée — on s’isole, on affiche son désir de ne pas entrer en relation… —, rétablie — Isabel reconnaît Vitus grâce au morceau écouté au casque — ou gravement perturbée: avec son Bat Ear qui lui permet d’entendre comme une chauve-souris, soit dix fois mieux que l’oreille humaine, Vitus surprend une conversation entre ses parents.

Ainsi il apprend incidemment que ceux-ci vont lui mettre la pression pour exploiter ses dons exceptionnels; on peut imaginer que, dans de telles circonstances, Vitus commence à perdre une part de la confiance qu’il plaçait en eux. Dans la mesure où il utilise l’invention de son père pour découvrir ce qu’il y a dans la tête de ses parents, cette scène peut être envisagée comme le pendant de la séquence clandestinement filmée un peu plus tard par Leo pour découvrir ce que son fils fait pendant son absence. Comme la caméra, le Bat Ear est utilisé dans le film pour indiquer que de part et d’autre, la méfiance s’installe et la distance se creuse.

Enfin, la séquence remarquable où l’on voit Jens et Vitus rouler à vélo dans un square traduit également la distance qui sépare les deux nouveaux copains. Cette fois, c’est par la bande sonore que l’écart se manifeste: alors qu’ils passent leur temps à tourner en rond en se croisant, la bande-son change à chaque fois que la caméra se fixe sur l’un ou l’autre garçon, alternant la musique moderne que Jens écoute avec son walk-man (la musique trouve donc sa source dans l’histoire) et le morceau classique qui accompagne les plans de Vitus et qui fait quant à lui partie de l’accompagnement musical.

Le chapeau: les choses qui nous sont chères

  • Au début du film, juste avant la fête d’anniversaire de Vitus, son grand-père lui pose son chapeau sur la tête, puis il le reprend avant de s’en aller en disant qu’il n’aime pas les bals costumés.
  • Au bord de l’eau, le grand-père explique à Vitus que pour décider de ce qu’il veut vraiment, il doit se séparer de choses qui lui sont chères; en disant cela, il lance son chapeau de l’autre côté de la rivière.
  • La nuit, pendant l’orage, on voit les ailes en bois fixées sur un mur dans la chambre de Vitus, qui est assis sur son lit; le chapeau en vol de son grand-père vient s’incruster dans le plan.

Dans le film, le grand-père de Vitus ne quitte jamais son chapeau; c’est un peu comme s’il faisait partie de son intégrité physique, de son identité. Cela se confirme lorsqu’il le jette de l’autre côté de la rivière en conseillant à Vitus de se séparer des choses qui lui sont chères. Joignant ainsi le geste à la parole, le vieil homme montre combien cet objet est important pour lui. C’est sous cette forme — le chapeau de son grand-père tournoyant en l’air à la manière d’un boomerang — que cette leçon revient à Vitus pendant l’orage, juste après l’altercation qui a eu lieu entre sa mère et lui chez Gina Fois. Même si on ne le découvre que bien plus tard, on peut établir un lien de cause à effet entre ce chapeau incrusté dans le plan nous montrant Vitus assis sur son lit et la mise en scène qui s’en suit, dont le but est de faire croire à la perte totale de ses facultés extraordinaires.

En d’autres termes, ce plan nous explique de façon imagée la motivation profonde et cachée de Vitus, qui est non pas de voler, non pas de se suicider mais bien de se séparer de choses qui lui tiennent à cœur (ses dons et en particulier ses dons musicaux) pour découvrir ce qu’il y a de vraiment important pour lui.

La chauve-souris

  • Leo donne à Vitus le «Bat Ear» qu’il a conçu; c’est un appareil auditif qui permet d’entendre comme les chauves-souris, c’est-à-dire dix fois mieux que l’oreille humaine.
  • Dans la chambre de Vitus, Isabelle reconnaît la chauve-souris qu’elle avait confectionnée elle-même pour son premier anniversaire; au mur il y a un cadre avec l’image d’une chauve-souris.
  • En arrivant chez Gina Fois, Vitus dit à sa mère que la vieille dame ressemble à une chauve-souris: elle est vêtue d’une longue robe noire et d’un ample châle gris.

La chauve-souris apparaît comme une sorte de motif prémonitoire dans la vie de Vitus lorsque, pour son premier anniversaire, Isabel lui offre ce petit animal confectionné de ses propres mains. Par son statut unique et étrange de mammifère volant, elle semble annoncer à la fois les facultés et dons tout aussi uniques de Vitus, le rêve de voler qu’il partage avec son grand-père et qui leur fait construire une paire d’ailes en bois, ainsi que sa sensibilité aux sons (les sons musicaux mais aussi d’autres bruits harmonieux comme le chant des oiseaux par exemple, comme on l’entend avec une acuité anormale dans certaines circonstances (ainsi lors de sa visite chez Gina Fois).

D’autre part, de la même façon que ses ailes en bois lui donnent l’apparence d’une chauve-souris, le Bat Ear, qui permet d’entendre dix fois mieux que l’oreille humaine, vient compléter l’analogie entre Vitus et ce petit animal étrange à l’ouïe fine, qui vit «en marge» et dans l’ombre. Enfin, c’est encore toute cette singularité qu’il détecte chez Gina Fois lorsqu’il l’assimile à une chauve-souris, une singularité familière qui fait que nous avons l’impression spontanée que ces deux-là sont sur «la même longueur d’onde», et qu’ils partagent quelque chose d’essentiel et d’unique, inaccessible aux autres.

Une porte fermée à clef

  • Après que sa mère a renvoyé son professeur de piano, Madame Piantoni, Vitus s’enferme à clef dans sa chambre; il refuse d’ouvrir à son père, dont on voit l’ombre noire filmée horizontalement à travers la porte, du point de vue de Vitus couché sur le sol.
  • Enfermé à clef dans sa chambre, Vitus refuse d’ouvrir à ses parents prêts à partir passer la soirée chez des amis; à Isabel qui lui demande s’il va rester longtemps enfermé, il répond en ouvrant la porte: «Jusqu’à ce que je sois adulte.»
  • Quand il apprend qu’Isabel a été renvoyée, Vitus fait une crise violente; il va s’enfermer dans sa chambre et n’en sort que pour enfermer sa mère sur le palier, à l’extérieur de l’appartement.

Pour Vitus, fermer à clef la porte de sa chambre est à la fois un geste de colère et de détresse; c’est sa façon à lui de montrer qu’il souffre ou qu’il n’est pas d’accord, mais aussi d’échapper à la pression ambiante. Fermée de l’intérieur et à double tour, la porte symbolise ainsi sa volonté de retranchement. L’accent mis sur ce geste dans le film met en évidence sa souffrance morale face à des décisions qui sont prises à son égard sans tenir compte ni de son avis, ni de ses désirs personnels.

On peut encore remarquer que les trois scènes retenues appartiennent toutes à sa petite-enfance, marquée par l’impuissance et une totale incapacité à faire entendre son point de vue d’enfant. Dans ce contexte, s’enfermer à clef devient le signe ostensible d’un repli sur soi accompagné d’une dégradation des relations familiales. Ainsi Vitus réagit-il de cette façon à chaque fois que ses parents privilégient le développement de ses compétences exceptionnelles à son équilibre affectif, n’hésitant pas pour cela à le couper de personnes qu’il aime bien et qui lui apportent beaucoup en termes humains, comme Madame Piantoni ou Isabel.

Mais le vrai premier geste de révolte posé par Vitus, geste fort qui marque la fin de la première partie du film en même temps que la fin de sa petite enfance, consiste à enfermer sa mère à double tour à l’extérieur de l’appartement. Cette situation représente un cran supplémentaire dans l’affrontement qui l’oppose à sa mère, instaurant entre eux une distance irréductible.

Un dossier pédagogique complémentaire à l'animation proposée ici est présenté à la page suivante.
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