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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par Les Grignoux
et consacrée au film
Tour de France
de Rachid Djaïdani
France, 2016, 1h35

Les réflexions proposées ci-dessous s'adressent notamment aux animateurs en éducation permanente qui souhaitent aborder l'analyse du film Tour de France avec un large public.

En quelques mots

Tour de France de Rachid Djaïdani raconte la rencontre, parfois douloureuse, parfois poétique, de deux hommes que tout semble opposer de prime abord : Far'Hook est jeune, Serge ne l'est plus. Le premier compose et interprète des morceaux de rap, le second ne jure que par Serge Lama. En accompagnant le père de son ami Bilal dans son tour autour des ports de France peints par Claude Joseph Vernet au 18e siècle, Far'Hook sauve sa peau et se prépare à un concert à Marseille tandis que Serge tient une promesse faite à son épouse peu avant sa mort. Far'Hook est d'origine maghrébine. Serge est nostalgique d'une « certaine France » qui n'a sans doute jamais existé. Chemin faisant, ils se découvriront pourtant quelques centres d'intérêt communs, comme les textes littéraires classiques et populaires français. Et finalement, mine de rien, ils s'apporteront l'un à l'autre des solutions à leurs problèmes respectifs.

Des détails signifiants

L'on propose ici aux spectateurs de se livrer à un petit jeu d'interprétation, de déchiffrage du surplus de sens que l'on pourrait attribuer à quelques scènes et attitudes des personnages dans le film. Les différents objectifs de l'analyse seront d'expliciter le sens possible de ces images, mais également d'apprécier le caractère métaphorique de certaines scènes et de certains comportements, de mieux comprendre les motivations des personnages, d'approfondir le propos et les intentions du réalisateur.

L'on partira ici de sept images, accompagnées de leurs légendes.

Cliquez sur les images pour obtenir une version agrandie

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Pour chacune de ces images, l'on peut se poser des questions comme :

  • Que voit-on sur ces images du film ?
  • Éventuellement, se souvient-on du moment où ces images apparaissent dans le film ?
  • Qu'est-ce qui semble étrange, énigmatique, original ou particulièrement porteur de sens sur cette image ?
  • Ces images pourraient-elles signifier autre chose, ou quelque chose en plus, que ce qu'elles « montrent » ? Quel surplus de sens peut-on y percevoir ?

Commentaires

On remarquera qu'il n'y a pas de systèmes spécifiques d'interprétation des images : nous utilisons en fait les mêmes schèmes de perception pour lire les images (à un premier niveau) que pour « voir » et comprendre le monde. Nous reconnaissons Gérard Depardieu à l'écran comme nous pourrions le reconnaître dans la rue. Et, si nous interprétons une casquette baissée sur les yeux comme une volonté psychologique du personnage de ne pas se « dévoiler », cette interprétation sera la même au cinéma et dans la « vraie » vie. Il y a sans aucun doute des caractéristiques propres de l'image comme le gros plan sur les mains du personnage incarné par Gérard Depardieu, mais nous interpréterons ce choix du réalisateur selon des schèmes qui sont ceux de la psychologie commune : le cinéaste a sans doute voulu mettre en évidence le geste du personnage ou la grosseur de ses mains ou encore le contraste entre ses doigts et la finesse de l'instrument qu'il manipule… Bien entendu, les mêmes éléments peuvent être interprétés de diverses manières. L'objectif des commentaires présentés ici est précisément d'expliciter des interprétations qui restent le plus souvent non dites : chaque spectateur pourra partager ou non ces interprétations.

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Far'Hook garde sa casquette obstinément baissée sur les yeux.

Far'Hook, rappeur timide ?

Au-delà d'un « style » ou d'un look que le jeune homme se serait choisi pour se démarquer des autres jeunes rappeurs, le personnage de Far'Hook semble plutôt adopter ce comportement par principe, refusant de se prêter au jeu de la célébrité. Son attitude peut ainsi vouloir incarner le geste pur et radical de la création artistique, dénué de tout rapport au monde de l'argent, de la célébrité et des médias.

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Avant leur départ, Serge scelle sa porte d'entrée au moyen d'une porte grillagée.

Serge, un bon sens à toute épreuve ?

Cette courte scène permet au spectateur de déduire plusieurs aspects de la personnalité de Serge : Serge est plus méfiant que la plupart des gens et son sentiment d'insécurité est très élevé sans quoi il ne prendrait pas ces précautions qui confinent à la paranoïa. Par ailleurs, on a pu constater quelques minutes plus tôt que Serge vivait dans un intérieur sombre et comme figé dans le temps, peut-être identique à ce qu'il était lors des premiers aménagements de la maison familiale qu'il occupe désormais seul. Ces éléments, plus la solitude et l'amertume qui se dégagent du personnage, donnent à la scène une dimension plus symbolique : Serge, avec l'aide de Far'Hook, condamne l'accès à son propre passé, à ses souvenirs, à sa tristesse peut-être aussi. On a le sentiment qu'il ne reviendra plus dans cette maison ou alors en étant lui-même transformé. Par ailleurs, cette scène donne également le sentiment que Serge veut à tout prix préserver son passé, le conserver intact. En verrouillant sa porte, il rend impossible tout échange d'air, de lumière, entre son monde et le monde extérieur. Il sacralise ses souvenirs en les enfermant dans une sorte de mausolée.

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Une fleur rouge est tombée sur la table de Serge en train de manger. Serge laisse la fleur sur la table pendant toute la durée de son repas puis commence à dessiner.

Serge, dur à cuire ?

Cette scène anodine indique pourtant au spectateur un autre aspect de la personnalité de Serge, quelque peu inattendu : derrière son caractère grognon et ses idées réactionnaires, il semble aussi être quelqu'un de sensible, d'ouvert à son environnement, capable d'apprécier les petites choses toutes simples de la vie. C'est aussi sans doute sa fibre artistique qui est mise en avant dans cette scène. On reliera éventuellement ce moment avec ceux passés par Far'Hook occupé à filmer la nature qui l'entoure. Si ce dur à cuire de Serge peut montrer de l'intérêt pour une simple fleur tombée sur sa table, c'est sans doute qu'il n'est pas complètement fermé à son environnement et l'on peut peut-être lire dans cette scène délicate le présage d'une amélioration de sa relation avec Far'Hook.

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Une flaque d'eau bleutée avance sur le trottoir et prend des formes différentes à chaque moment de sa progression / Toutes les références à l'élément eau dans le film.

L'identité : un processus en construction plutôt qu'une image fixe

L'eau, sous diverses formes, est un élément important du film. Sa structure, mouvante, jamais figée, peut s'interpréter comme une métaphore de l'individu toujours en construction, différant de lui-même d'un instant à l'autre, à l'image de la mer qui tout en restant reconnaissable de tous, n'est pourtant jamais identiquement la même d'un instant à l'autre, de par le simple mouvement de ses flots. La présence de l'eau, filmée sous cet aspect, représente peut-être dans le film à la fois l'unité et la complexité de l'identité humaine.

À l'inverse de Serge qui fige Far'Hook dans une représentation identitaire, fermée sur elle-même, imperméable à son environnement, le réalisateur rappelle au contraire que tout individu est un être complexe, en constante construction. De la même manière, le discours et la pensée raciste, comme toutes les autres formes de discours et de pensée excluantes, nient cette complexité chez l'autre en l'essentialisant, en le réduisant à un seul trait, en refusant de lui accorder cette caractéristique pourtant inhérente à sa qualité d'être humain. Ainsi, l'identité d'un individu, d'une culture ou d'une nation ne peut pas être, par le simple fait du temps qui passe, un objet fixe, immuable.

Comme le film le montre au moyen de cette comparaison entre les tableaux de Vernet et les prises de vue actuelles des mêmes ports de France, et comme le dit Far'Hook à Serge : « Rien n'a changé et pourtant, tout a changé » : tout ce qui composait l'identité de la France et de ses habitants au 18e siècle n'aurait pu, par la force des choses, rester inchangé et parvenir intact au 21e siècle. De la même manière, la France de Louis XV est très différente de la France du Moyen-Âge par exemple, etc. L'identité, concept né au milieu du 20e siècle seulement, ne peut exister que sous la forme d'un processus en constante évolution. Ainsi, lorsque Serge dit « peindre le passé » lorsqu'il peint la mer, au-delà de son désir de rattraper le temps perdu avec son fils et sa nostalgie d'une époque familiale heureuse perdue à tout jamais, il exprime peut-être aussi le fait que l'image qu'il fige sur la toile est déjà forcément une représentation passée de cette mer dans une configuration qui ne se reproduira plus jamais de manière parfaitement identique.

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Far'Hook demande à Serge de le rejoindre à l'étage de l'hôtel pour observer la vue.

Perspective en peinture et perspective en société

Voici une scène des plus métaphoriques ! Tandis que Serge plante son chevalet au meilleur endroit, selon lui, pour capter le point de vue depuis lequel Vernet a peint sa Vue du port de Rochefort en 1762, Far'Hook prend l'initiative de monter d'un étage dans l'hôtel attenant pour y apprécier la vue et confirmer ainsi son intuition : Vernet n'a pas peint ce paysage depuis le niveau du sol, mais depuis un point de vue plus élevé, d'où l'on aperçoit les toits du bâtiment tels qu'ils sont représentés sur la toile du maître. Far'Hook invite alors Serge à, littéralement, prendre de la hauteur pour déplacer son point de vue. Ce dernier reconnaît que Far'Hook a raison et formule l'hypothèse que le peintre a dû monter sur un échafaudage pour pouvoir adopter ce point de vue.

Cette scène toute simple file donc assez bien la métaphore du point de vue que l'on porte sur le monde et sonne comme un appel à « prendre du recul », à prendre de la hauteur pour observer notre environnement depuis un point de vue quelque peu différent, pas très éloigné, mais légèrement décalé de celui que l'on adopte par habitude ou certitude et ainsi se donner la chance de réajuster son appréciation. Cette scène sous-entend également que l'on a parfois besoin d'un éclairage ou d'une aide extérieurs, en tout cas d'un échange, d'un dialogue, d'une interaction, pour pouvoir ainsi se remettre en question.

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Serge, l'ancien maçon, se sert d'une truelle comme palette pour disposer ses pigments.

La palette du maçon, la truelle de l'artiste

Cette très belle image, de la langue de chat du maçon transformée en palette d'artiste peintre est aussi porteuse de sens. En elle-même, elle peut être appréciée pour sa seule portée esthétique et poétique. Mais elle laisse aussi transparaître encore une fois l'intention du réalisateur de transmettre son propos sur la complexité du processus de construction d'une identité : autrefois maçon, Serge a également acquis la qualité de peintre amateur. Ces deux « identités », au lieu de s'exclure l'une l'autre, sont au contraire au même titre constitutives de l'individu/personnage Serge.

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Serge empêche Far'Hook de toucher à son autoradio.

Une cassette audio en guise de passé

Lorsque Far'Hook propose à Serge de lui faire écouter « sa musique à lui » en faisant mine d'enclencher la cassette engagée dans l'autoradio, Serge l'en empêche brusquement : « Touche pas à ça ! », lui intime-t-il. Avalée par l'autoradio, cette cassette est coincée là depuis des années. Au garage où le camion doit être réparé, Far'Hook arrache discrètement l'appareil défectueux et l'emporte. Dans un magasin d'électronique où il achète un cd après l'avoir écouté au casque, Far'Hook tend une cassette audio au commerçant en disant : « Je n'en ai plus besoin. ». Sur le bateau qui les emmène à Marseille, alors que leur périple touche à sa fin, Far'Hook offre un cd à Serge et commente son geste : « Si je meurs avant, voilà un petit cadeau. C'est ma bonne action. ».

Il n'est pas évident pour le spectateur de faire spontanément le lien entre ces quatre séquences. Ce n'est que lorsque Serge écoute le cd dans sa cabine que l'on peut reconstituer la trajectoire de cette vieille cassette audio, fil rouge du récit qui permet à Far'Hook de remonter le temps de l'histoire familiale de Serge : usée à force d'avoir été écoutée, la cassette comporte un enregistrement de la chanson Le Petit Garçon de Serge Reggiani, chantée par Serge, son épouse et Bilal/Matthias quand il était encore enfant. Enregistrée des années auparavant, cette cassette représente en quelque sorte le passé familial de Serge, les épreuves qu'il n'a pas su ou pas pu surmonter, ses échecs, notamment dans sa relation avec son fils Bilal. Un passé qu'il doit surmonter pour continuer à avancer et « changer de disque ». Ainsi, cette « bonne action » de Far'Hook confronte Serge à son passé pour lui permettre de renouer avec son fils. Par ailleurs, si les paysages peints par Vernet au 18e siècle ont changé au 21e siècle tout en restant fondamentalement les mêmes, Matthias, le fils de Serge, même s'il a changé de prénom, est toujours son fils, ce petit garçon avec qui il aimait chanter et partager ses passions. Ainsi, à travers sa « bonne action », Far'Hook a surtout rappelé cette réalité à Serge.

affiche du film

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