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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Lettre à Momo
un dessin animé de Hiroyuki Okiura
Japon, 2013, 2h00


En quelques mots

Lettre à Momo réalisé par Hiroyuki Okiura est un dessin animé d’origine japonaise au thème original : il évoque en effet le deuil d’une jeune adolescente qui vient de perdre son père lors d’une mission océanographique. Cette épreuve est d’autant plus douloureuse pour elle que celui-ci a disparu sans qu’elle ait eu le temps de résoudre un conflit précisément lié à son manque de présence et de disponibilité à son propre égard. Tourmentée par un profond sentiment de culpabilité et par les premiers mots d’une lettre que son père avait commencé de rédiger à son intention, Momo a bien de la peine à accepter le déménagement à la campagne que sa mère lui impose après le décès inopiné de son époux.

Cette rupture supplémentaire qui touche à son environnement géographique mais aussi social et affectif accentue encore le repli de la jeune fille, qui passe ses journées seule à la maison pendant que sa mère cherche obstinément à réintégrer une vie active. C’est alors qu’entrent dans sa vie un jeune garçon et trois Yokaîs, des créatures fantastiques qu’elle seule peut voir et entendre et qui vont l’aider à retrouver goût à la vie et confiance en elle.

Très éloigné de l'image négative que l'on a encore souvent en Occident des mangas, Lettre à Momo se signale par la gravité de ses thèmes — même s'il y a aussi dans le film des moments de comédie sinon de burlesque — puisqu'il aborde des questions psychologiques comme la question du deuil, l’adaptation à un nouvel environnement et l’importance d’exprimer et de partager ses sentiments, ce dernier aspect étant relativement original dans une société japonaise accoutumée traditionnellement à la réserve et à l’impassibilité. Ce dessin animé au ton adulte permet d'ailleurs de relever de nombreuses autres caractéristiques géographiques et culturelles du Japon : on notera en particulier le rôle des « Yokaîs », ces espèces de démons fantastiques, à la fois menaçants, intrigants et burlesques, dans l’imaginaire japonais.

Comprendre le film

Même si l'histoire de Momo, en proie à un deuil difficile suite au décès de son père, présente une dimension universelle, cette histoire s'inscrit toutefois dans un contexte socioculturel très différent du nôtre. image du filmEn effet, qu'il s'agisse des croyances, des rites ou du rapport entretenu avec les défunts, la mort n'est pas vécue au Japon de la même façon qu'elle ne l'est dans notre culture occidentale. De même, la présence permanente des Yokaîs — monstres japonais typiques dont le nom désigne, au sens large, tout ce qui semble présent sans appartenir à notre monde —, la manière dont ils apparaissent et disparaissent ainsi que la fonction qu'ils exercent dans l'histoire peuvent se trouver à l'origine de difficultés de compréhension pour des spectateurs qui ne maîtrisent peu ou mal la culture nippone. Il s'agit donc maintenant d'éclaircir certaines dimensions du film, comme la présence ou le rôle des Yokaîs dans l'environnement immédiat de Momo par exemple.

Quelques questions à propos de Lettre à Momo

On partira de quelques questions simples qui peuvent venir à l'esprit des psectateurs à la simple vision de ce dessin animé. Oàn peut ainsi e demander :

  • De quelles créatures imaginaires plus familières dans notre culture peut-on rapprocher les Yokaîs vus dans Lettre à Momo ?
  • Sous quelle forme les Yokaîs apparaissent-ils d'abord dans le film ? Quel est leur rôle ?
  • Pourquoi les Yokaîs apparaissent-ils seulement à Momo ?
  • Où les Yokaîs ont-ils l'habitude de se retrouver ?
  • À la fin du film, pourquoi les Yokaîs refusent-ils d'aider Momo ? Et pourquoi changent-ils subitement d'avis ?
  • Quand l'horloge des grand-tante et grand-oncle d'Ikuko s'est-elle arrêtée ? Et à quel moment se remet-elle tout à coup en marche ?

Commentaires autour des questions

L'identité des Yokaîs

Au Japon, les Yokaîs désignent des créatures qui semblent présentes dans l'environnement des hommes sans toutefois appartenir au monde réel. image du filmChaque Yokaî, en principe invisible, est représenté sous une forme particulière, parfois proche (comme dans le film), parfois très éloignée de l'apparence humaine. En cela, ils peuvent faire penser aux monstres qu'on rencontre souvent dans les histoires, en particulier aux Pokémons, qui appartiennent aussi à la culture nippone mais que nous connaissons beaucoup mieux en Occident que les Yokaîs.

Dans Lettre à Momo, les Yokaîs n'apparaissent qu'à Momo et, de manière plus anecdotique, à Umi. Le caractère invisible qu'ils revêtent pour tous les autres personnages du film fait ainsi penser aux créatures imaginaires que sont les fantômes dans notre culture: certains affirment en avoir vu mais la très grande majorité des gens n'y croient pas. On parle de fantôme aussi lorsque l'on croit reconnaître la silhouette d'une personne décédée. Enfin, le fait qu'ils soient associés aux proches des personnes disparues peut faire également penser aux anges gardiens, censés veiller sur la destinée humaine dans notre civilisation judéo-chrétienne.

L'apparence des Yokaîs

Alors que Momo et sa mère se trouvent sur la bateau qui doit les conduire à l'île de Shio, trois grosses gouttes d'eau tombent sur la tête de la jeune fille, qui ne comprend pas ce qui lui arrive; en effet, les trois gouttes disparaissent aussitôt en ne laissant aucune trace. On les retrouve plus tard, après que Momo a quitté le grenier de sa grand-tante où elle vient d'ouvrir puis de refermer un livre contenant des illustrations de Yokaîs. Les enfants se seront peut-être souvenus que son regard s'est alors longuement attardé sur la page représentant Iwa, Kawa et Mame1. Une fois la porte du grenier refermée, les gouttes d'eau réapparaissent, semblant monter du sol et se glissent dans le livre. Le lendemain, c'est sous forme d'ombres mouvantes à silhouette vaguement humaine que les Yokaîs apparaissent à une Momo terrifiée.

Apparemment, elle seule peut voir ces formes étranges qui, dès le soir même, prennent l'apparence concrète qu'ils garderont jusqu'à leur départ organisé dans ce même grenier. Entre-temps, Momo se rend compte que les illustrations correspondant aux créatures qui semblent la poursuivre ont disparu, laissant dans le livre un espace blanc à la place qui était la leur. À la fin du film, Momo assiste au départ des Yokaîs pour l'autre monde. Ceux-ci se transforment en une sorte de nuage blanchâtre qui se glisse entre les pages du livre avant d'en ressortir aussitôt sous leur forme initiale de trois gouttes d'eau. Il faut enfin attendre la fin du générique pour s'apercevoir que les illustrations de Iwa, Kawa et Mame ont retrouvé leur place, sur la page d'où ils s'étaient effacés.

Cette réflexion autour de l'apparence des Yokaîs permet de révéler certains liens entre des élméents éloignés du film : ainsi, au début du film, le lien qui unit les gouttes d'eau et les Yokaîs peut être passé inaperçu, même si le réalisateur l'a bien mis en évidence par le truchement du livre trouvé au grenier par Momo.

Le rôle des Yokaîs

Dans le film, les Yokaîs disent à Momo qu'ils ont été condamnés à errer sur terre par le grand maître Sugawara pour avoir désobéi aux règles. image du filmOr cette explication n'est que le prétexte qu'ils utilisent pour cacher à Momo le véritable motif de leur présence : veiller sur elle et sur sa mère en attendant que leur père ou époux parvienne au ciel et puisse effectuer cette tâche lui-même. Les Yokaîs doivent exercer cette mission secrètement, ce pour quoi ils s'inventent un « patron » et restent évasifs à propos du rapport qu'ils ont à écrire. C'est donc bien un rôle d'« ange gardien » qui leur est dévolu.

Momo et les Yokaîs

Si les Yokaîs apparaissent seulement à Momo, l'on pourrait croire de prime abord que c'est en raison du décès de son père, puisque la réflexion précédente a permis de mettre en évidence le rôle de gardiens qu'ils exercent vis-à-vis des personnes qui ont perdu un proche. Mais si l'on approfondit un peu la réflexion, on se rend compte que sa maman, également en deuil, ne voit pas ces créatures, qui pourtant veillent également sur elle. En effet, chaque fois qu'elle quitte l'île pour aller en formation, l'un des trois Yokaîs l'accompagne tandis que les deux autres restent à terre pour veiller sur sa fille. Le fait que Momo côtoie les Yokaîs est par conséquent bien lié à sa situation de deuil mais le fait qu'elle soit la seule à les voir n'y est, en revanche, aucunement lié.

Les Yokaîs expliquent d'ailleurs cette « erreur » par une légère déviation de leur trajectoire, lorsqu'ils l'ont touchée par accident en descendant du ciel sous forme de gouttes d'eau. En revanche, l'ouverture intempestive du livre trouvé au grenier n'et que le prétexte invoqué par les Yokaîs et non le motif réel de leur présence, qui est de l'ordre du secret.

Le rendez-vous des Yokaîs

Plusieur réponses peuvent être données à la question du lieu habituel de rendez-vous des Yokaïs : on les voit en effet apparaître un peu partout, en fonction des déplacements de Momo, qui est la seule à les distinguer (dans la maison, dans la rue, sur le port, à proximité du pont, dans la montagne, au cimetière…).image du film Le grenier représente l'endroit où ils se retrouvent tous les trois la nuit, lorsque mère et fille sont endormies. C'est, pour eux, une sorte de quartier général et peut-être les enfants auront-ils retenu cet endroit comme lieu privilégié de rencontre. Or cette situation est directement liée à la mission particulière de ces trois Yokaîs et nous n'y voyons jamais d'autres créatures semblables.

Par contre, le cimetière du village — et sans doute même de l'île — semble-t-il être un lieu privilégié pour eux. Ainsi y observe-t-on notamment Mame en train de réfléchir au rapport à envoyer au père de Momo, épisode durant lequel il est entouré de toutes sortes de créatures fantastiques. Plus tard ces créatures, que les Yokaîs considèrent comme « leurs amis », se rassembleront pour protéger Momo des vents violents lorsqu'elle tente de se rendre sur l'île voisine pour alerter le docteur.

Ainsi, on remaque une prédilection des Yokaîs pour les cimetières, qui s'explique par le lien qu'ils entretiennent avec la mort et les personnes disparues.

Réussir la mission ou obéir aux règles?

Lorsque Momo vient leur demander de l'aide pour traverser le pont qui relie l'île de Shio à l'île où se trouve le docteur dont sa mère a besoin, les Yokaîs commencent par refuser en arguant du fait qu'ils n'ont pas le droit de s'occuper de la vie et de la mort des gens.

Contrevenir aux règles peut leur valoir une lourde punition, et ils tiennent d'autant moins à courir ce risque qu'ils ont presque terminé — et réussi ! — leur mission. Dès le lendemain en effet, ils doivent quitter le monde des vivants pour rentrer chez eux et expriment donc le souhait de passer leur dernière soirée tranquillement. Les réponses a et b sont par conséquent correctes.

image du filmCependant, une fois que Momo les a quittés, ils entament une réflexion plus approfondie à propos des règles auxquelles ils sont soumis; ils réalisent ainsi qu'ils ne peuvent pas s'occuper de la vie et de la mort des gens sauf s'ils y sont mêlés d'une quelconque façon.

Dans le même temps, Iwa se rend compte qu'il est indirectement responsable de ce qui arrive : c'est lui qui a dérobé le miroir de la maman de Momo, un objet auquel elle tenait particulièrement puisqu'elle l'avait reçu en cadeau de son époux disparu ; cette situation a provoqué la colère de Momo, qui a tenté de le récupérer.

Au cours de l'altercation, le miroir s'est brisé; le bruit a attiré la maman au grenier et celle-ci a constaté les dégâts: miroir brisé et sol jonché de légumes volés; il s'en est suivi une dispute entre la mère et la fille, au terme de laquelle Momo s'est sauvée; alors que le typhon se préparait, la maman s'est inquiétée de ne pas la voir revenir ; partie à sa recherche dans le vent et la pluie, elle s'est tout à coup effondrée en pleine rue, en proie à une violente crise d'asthme dont seul le docteur aurait pu la tirer. Iwa est donc bien mêlé à la situation désespérée dans laquelle elle se trouve. En plus, si elle venait à mourir, les Yokaîs auraient bel et bien failli à leur mission de protection qui, de toute façon, prévaut sur toutes les règles. Forts de ce raisonnement, les trois compères mettent finalement au point un plan pour aider Momo.

La fonction symbolique de l'horloge

En termes d'action, le rôle de l'horloge dans le film est inexistant. À ce titre, peut-être sa présence n'aura-t-elle pas retenu l'attention de certains spectateurs. En arrivant chez ses tante et oncle, Ikuko remarque très vite que cette ancienne horloge, située dans leur pièce de vie, ne fonctionne plus. La vieille dame explique alors qu'elle s'est arrêtée au début du printemps et qu'elle n'a plus fonctionné depuis ce moment-là.

image du filmCertains spectateurs cependant auront peut-être remarqué que les paroles de la tante — l'horloge s'est arrêtée au printemps — rendent tout d'un coup Ikuko pensive et mélancolique, comme si cette révélation déclenchait chez elle le souvenir d'un événement triste ou douloureux. On pense alors au décès de son époux, qui a peut-être bien eu lieu au printemps. Cette hypothèse nous est confirmée un peu plus tard dans le film, lors du flash-back expliquant dans quelles circonstances le papa de Momo est mort.

Un plan montre alors l'extérieur du funérarium où sa dépouille est exposée avec, à l'avant-plan, un magnifique cerisier en fleurs. L'accent est d'ailleurs directement porté sur cet arbre puisque la séquence s'ouvre par un gros plan d'une branche fleurie posée sur le sol. Grâce au lien de concomitance que l'on peut établir entre les deux situations — l'horloge s'est arrêtée au début du printemps; le papa de Momo est mort également au début du printemps, comme l'indique la floraison du cerisier —, les spectateurs peuvent établir un lien implicite de cause à effet entre la panne de l'horloge à Shio et l'événement dramatique survenu à Tokyo. Il faut donc dépasser le niveau littéral de l'histoire et établir une relation (qui n'est pas explicitée en tant que telle) entre des situations narrativement éloignées l'une de l'autre.

Par la suite, cette horloge se remettra ensuite en marche au moment où coïncident trois événements significatifs : les Yokaïs disparaissent, la maman de Momo se retrouve hors de danger et le papa de Momo « arrive au ciel ». Les coups de six heures sonnés par l'horloge coïncident en effet exactement exactement avec la disparition des trois gouttes d'eau dans le ciel et donc, avec le départ des Yokaîs et la fin de leur mission. Mais les propos tenus un peu plus tôt par les Yokaîs, lorsqu'ils ont expliqué à Momo le véritable sens de leur présence sur terre, à savoir veiller sur elle et sa mère jusqu'à l'arrivée de son père au ciel, implique aussi que celui-ci est parvenu à destination et que son errance entre ciel et terre est bel et bien terminée. Cela singifie aussi qu'il pourra à nouveau accomplir lui-même cette mission de protection. Le fait que les Yokaîs disparaissent définitivement signifie donc qu'il a retrouvé une place et un rôle par rapport aux siens, même s'il n'appartient désormais plus au monde réel.

La panne de l'horloge couvre en réalité une période de trois ou quatre mois — du début du printemps à la « fête de l'été » et la mise à l'eau des bateaux de paille, qui succèdent immédiatement à la disparition des Yokaîs —, période durant laquelle le temps s'est en quelque sorte « figé » pour la famille de Momo en proie à la tristesse et à la souffrance. Et lorsque la course des aiguilles recommence soudainement, c'est un peu comme si la vie reprenait le dessus, portée par un nouveau souffle et un regain d'espoir. Dans un tel contexte symbolique, la situation de la maman de Momo, sauvée de justesse d'une crise d'asthme, n'a par contre rien à voir avec le fonctionnement de l'horloge, même si les deux événements coïncident pratiquement.

Dans la culture japonaise ?

Les Japonais croient-ils que des Yokaîs invisibles les accompagnent dans les périodes difficiles comme ils le font avec Momo ? Et pensent-ils qu'ils peuvent arrêter le mouvement des horloges ou apparaître à certaines personnes ? Évidemment non.

Il y a sans doute au Japon comme en Occident des personnes plus ou moins superstitieuses qui peuvent croire en des « esprits » surnaturels et protecteurs comme les Yokaîs. Mais même ceux-là savent que Lettre à Momo est une fiction née de l'imagination de son auteur, Hiroyuki Okiura : celui-ci s'inspire sans doute de croyances traditionnelles du Japon (comme les anges gardiens, les fantômes ou le père Noël en Occident), mais l'on peut dire qu'il donne de la « matière » ou de la « consistance » à des croyances qui restent certainement dans l'esprit des gens beaucoup plus vagues et beaucoup plus floues. Et il n'est évidemment pas nécessaire de croire - ni pour les spectateurs japonais, ni pour nous - à ces Yokaîs pour apprécier le dessin animé.

Un des pouvoirs du cinéma (mais aussi de la littérature) est ainsi de donner « vie » à des créatures plus ou moins fantastiques - qu'il s'agisse de Yokaïs, de loups-garous, de vampires ou d'extra-terrestres - et surtout de les insérer dans une trame narrative complexe et dotée d'une cohérence interne qu'ils n'ont habituellement pas dans notre imaginaire : le rôle des gouttes d'eau, la nécessité pour les Yokaîs d'obéir à certaines règles, la perte de leur invisibilité par rapport à Momo, le rôle de l'horloge, tous ces éléments et d'autres, sont nés de l'imagination de l'auteur du dessin animé et s'inscrivent dans une histoire, une fiction, une intrigue fortement structurée qui rend ces créatures particulièrement « vivantes ».

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image du film