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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Les Géants
de Bouli Lanners
Belgique, 2011, 1 h 25


L'analyse proposée ici s'adresse à un large public qui verra le film Les Géants de Bouli Lanners; elle retiendra également l'attention des animateurs qui souhaiteraient utiliser ce film dans le cadre d'une action en éducation permanente. Elle propose une réflexion plus approfondie sur un aspect important du film : la représentation de l'adolescence.

Le film

Zak et Seth sont frères et adolescents : pendant les vacances d'été, ils se retrouvent seuls dans une maison en Ardennes, désœuvrés et bientôt sans argent. Ils croisent cependant Danny, un autre adolescent, avec lequel ils vont se lancer dans une équipée à la fois dérisoire, comique et absurde… Les Géants est un film sur l'adolescence, sur cet âge où tout paraît possible mais où l'on se heurte aussi brutalement à la dureté du monde. Nos trois « héros » semblent ainsi prêts à toutes les aventures dans ce coin sauvage des Ardennes, prêts aussi à toutes les expériences même les plus risquées. Mais question aventures, ce sera surtout une errance placée sous le signe de la débrouille et de la galère.

Bouli Lanners excelle à décrire l'adolescence avec son sentiment d'ennui, son désir de franchir les limites et son goût des aventures inconsidérées. Loin de tout discours explicite, son film privilégie cependant la dimension visuelle avec des rencontres improbables, des situations absurdes proches du burlesque ainsi qu'une plongée dans une nature ardennaise magnifiée et bien éloignée des sentiers battus… Les Géants interpellera donc les spectateurs en leur proposant une image de cet âge contradictoire et ironique, mais aussi déformée et sardonique. Ce sera l'occasion de mener une réflexion sur l'adolesence et la manière de la représenter au cinéma.

Un portrait d'adolescents

Avec Zak, Seth et Danny pour personnages principaux, Les Géants brosse le portrait d'une certaine adolescence, dans lequel les spectateurs des différents âges se reconnaîtront peut-être. Peut-on dès lors caractériser l'adolescence de façon générale? Est-ce que certains traits caractéristiques de Zak, Seth et Danny se retrouvent chez un grand nombre d'adolescents ou d'adolescentes ?

Pour répondre à ces questions, l'on propose donc de partir de nos propres réactions de spectateurs. On essaiera ensuite de déterminer quels traits caractérisent l'adolescence et si les personnages du film partagent effectivement ces différentes caractéristiques.

Voici d'abord un nuage de mots. Ces mots permettent-ils de définir l'adolescence telle que chacun d'entre nous la vit ou l'a vécue? Quels sont ceux qui nous paraissent personnellement les plus pertinents?

L'adolescence

Parmi ces mots, lesquels vous semblent le mieux caractériser l'adolescence?

identité crise solitude
 amitié sexualité incompréhension
expérience ennui transgression
 rébellion angoisse secret
naïveté parents déconnage
 première fois rêve
  jeu étrangeté

Commentaires: Les Géants, une adolescence problématique?

À l'issue de cette première interrogation, demandons-nous si le trait caractéristique de l'adolescence que nous avons retenu se trouve ou non illustré dans le film Les Géants. Et si oui, de quelle manière?

On peut voir l'adolescence comme un «entre-deux» plus ou moins (in)confortable. Le temps de l'enfance, des jeux, de la dépendance aux parents (et plus largement aux adultes) est en passe de finir, mais l'âge adulte, avec ses responsabilités, ses droits et l'expérience n'est pas encore là.

Une des conséquences de cet «entre-deux» est peut-être l'ennui qui le caractérise. Dans un tout premier plan des Géants, Zak est couché sur le toit de la voiture que Seth essaie de démarrer. La position couchée, le regard tourné vers le ciel illustrent assez bien l'ennui: les garçons, livrés à eux-mêmes, ne savent pas quoi faire. Plus tard, quand l'argent viendra à manquer, la question se posera à nouveau: que faire? comment passer le temps? Les activités des enfants ne leur plaisent plus, mais les activités des adultes ne leur sont pas accessibles.

L'amitié peut être une réponse à l'ennui: le premier contact visuel entre les deux frères et Danny laisse rapidement la place à une scène de rigolade dans une caravane abandonnée. Ainsi, l'on n'assiste pas aux premières paroles échangées entre les trois garçons mais l'on comprend que les jeunes ont sympathisé très rapidement et se sont trouvé un endroit à eux pour profiter de cette amitié naissante. Elle sera solide puisque Danny reviendra régulièrement rejoindre les deux frères et qu'ils partageront tous les trois des mésaventures, des fous-rires mais aussi des confidences. Et quand Danny et Seth seront violemment attaqués par Angel, Zak leur viendra en aide en assommant Angel.

Pour Danny, l'amitié avec Zak et Seth semble aussi être une réponse à sa solitude : ses parents sont «trop vieux» dit-il, et son frère Angel est un tyran. Quant à Zak, il semble rechercher la solitude, vis-à-vis de son frère et de Danny, pour exprimer le manque qu'il ressent: il s'isole fréquemment pour envoyer des sms; dans d'autres moments de solitude, il regarde longuement une photo d'une mère avec ses deux filles trouvée dans la maison de vacances (et ensuite, il boit à même le goulot d'une bouteille d'alcool…); de la même manière, dans la salle de bain de Rosa, il respire le parfum de la nuisette… Dans ces moments où il est seul, il exprime en quelque sorte un secret: sa maman lui manque, il espère toujours qu'elle va revenir…

L'adolescence est aussi marquée par la question de l'identité. Au début du film, en consultant son téléphone, Zak révèle un signe de faiblesse à son frère. Seth le taquine alors et lui demande s'il est une tapette… La question de l'identité sexuelle qui est cruciale à l'adolescence fait ici l'objet d'une plaisanterie. En taquinant Zak de cette manière, Seth ne doute pas de l'orientation sexuelle de son frère mais plutôt de sa force de caractère. Être sensible, avouer que sa maman lui manque est vu par Seth comme un comportement de fille ou de petit enfant.

Lors d'une des premières rencontres avec Danny, les trois garçons disent leur âge et Zak répond «17», immédiatement suivi d'un «J'déconne! 14.» À quoi Seth réplique qu'il n'a pas 14 ans mais 13. «13 trois-quarts» répond alors Zak. Et Seth clôt la discussion en disant que «13, ce n'est pas 14»…Ici, la question de l'âge est cruciale. Zak voudrait paraître un tout petit peu plus vieux, mais son frère ne l'accepte pas, car cela réduirait la distance qu'il y a entre eux…

Ainsi, quand ils sont seuls, Seth demande à son petit frère de se conduire «en homme», mais devant Danny, il rappelle que c'est lui l'aîné et insiste sur la différence de maturité qu'il y aurait entre 13 et 14 ans!

De manière plus anecdotique sans doute, la scène où les trois garçons essaient tous les produits de soin qu'ils trouvent dans la salle de bain de la maison de vacances, et notamment le produit colorant pour cheveux, illustre la «déconnade» mais aussi peut-être le désir d'expérimenter, notamment sur le plan de l'apparence, qui est fortement liée à l'identité…

Le manque d'expérience est sans doute la cause de la naïveté des adolescents, une caractéristique particulièrement bien illustrée dans Les Géants. D'abord, ils vont se laisser flouer par Bœuf qui fait la loi concernant la location de la maison: c'est lui qui fixe le prix, qui détermine la durée de la location, qui exige aussi la voiture, qui fait venir un vide-grenier, qui expulse les garçons, par l'intermédiaire de son employé, Angel… Ils vont également se laisser flouer par le vide-grenier qui commence à vider consciencieusement l'habitation, sans s'inquiéter des garçons qui y vivent toujours. Là aussi, c'est l'homme qui fixe le prix, qui ne laisse pas à Seth le moyen d'exprimer son désaccord et qui le paie finalement dans une monnaie étrangère!

La naïveté des trois garçons s'illustre encore par leurs croyances, leurs fantasmes ou leur manque de réalisme: ils sont persuadés que les propriétaires de la maison qu'ils ont investie ne reviendront pas avant des mois (alors que leur frigo est plein…); ils expérimentent l'ingestion d'une grande quantité de harissa pour en évaluer les effets sur leur activité sexuelle débutante; Danny est persuadé que l'Espagne est un pays où l'on trouve facilement du travail, où les filles sont belles, où le shit est bon et où «personne ne te fait chier». Enfin, ils donnent la maison en location à un trafiquant de drogues, sans avoir prévu ce qu'ils feraient ni où ils iraient ensuite… La méconnaissance du monde tel qu'il est leur fait parfois tenir des discours sans queue ni tête comme à propos de la rumeur selon laquelle Bœuf aurait déjà tué un homme d'une balle entre les deux yeux. (Il s'ensuit une discussion sur la possibilité de constater qu'un homme est mort avant même qu'il ait touché terre.)

Mais cette méconnaissance leur fait surtout apparaître le monde des adultes comme étrange et incompréhensible… Pourquoi Rosa les recueille-t-elle, avant de les ramener chez eux? Pourquoi la compagne de Bœuf leur permet-elle d'assister à son travail qui consiste à remplir des petits sachets d'herbe? Pourquoi Bœuf sniffe-t-il un rail de cocaïne devant eux? Que signifie le sourire-grimace qu'il leur fait après avoir conclu la location avec eux? Le cinéaste, notamment par les nombreuses ellipses du film, accentue ce caractère étrange et incompréhensible, peut-être pour mieux faire ressentir au spectateur l'indécision ou le trouble dans lequel se trouvent les garçons…

L'adolescence est souvent considérée comme le temps de la rébellion et des transgressions. Mais pour se rebeller, il faut une figure d'autorité qui est absente du film, puisque les garçons sont livrés à eux-mêmes. Pas de rébellion donc, de la part de Zak, Seth et Danny, qui au contraire, on l'a dit, se laissent dicter la loi de Bœuf ou du vide-grenier. Les seules marques de rébellion s'exprimeront vis-à-vis de la compagne de Bœuf (Zak met en doute ses dires selon lesquels Bœuf n'est pas là et les garçons font le tour de la baraque pour vérifier) et d'Angel, qui surpris dans une situation embarrassante va s'en prendre violemment à eux, jusqu'à ce que Zak l'assomme.

Les transgressions supposent elles aussi des règles imposées par une figure d'autorité. Une seule de ces figures d'autorité fait une apparition extrêmement fugace dans le film: la police. Mais à part une fraction de seconde où la voiture de police passe dans le champ de la caméra, aucune autre autorité légitime n'est présente dans le film: les adultes qui décident sont en réalité des délinquants ou des arnaqueurs. Seule exception: Rosa, qui prend la décision de ramener les garçons chez eux. Mais elle représente une figure maternelle, affective, bien plus qu'une figure d'autorité.

Ainsi, les «transgressions» que commettent les trois garçons se font aux dépens d'une sorte de «morale conventionnelle» et des règles édictées par la société, sans que celles-ci soient incarnées par une figure d'autorité légitime: ils fument des joints, ils conduisent la voiture sans permis et sans avoir l'âge légal, ils volent de la nourriture au voisin, ils entrent dans une maison par effraction et la mettent sens dessus dessous, ils donnent en location une maison qui ne leur appartient pas, etc. On notera d'autre part que les adultes du film ne se signalent généralement pas par leur respect des lois et des règles: Angel frappe impunément son jeune frère; la femme de Bœuf le trompe; Bœuf fait du trafic de drogue; le vide-grenier est un arnaqueur et personne dans l'entourage des trois garçons ne s'inquiète de leur situation. Enfin, la mère de Zak et Seth se préoccupe fort peu d'eux…

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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