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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Les Chevaliers blancs
de Joachim Lafosse
Belgique, 2016, 1h52


Cette analyse consacrée aux Chevaliers blancs de Joachim Lafosse, s'adresse d'abord aux animateurs en éducation permanente. Elle s'attache à expliciter la vision critique des relations Nord-Sud qui se dégage de l'ensemble du film à travers notamment quelques scènes significatives. Elle pourra notamment servir dans le cadre de débats sur ce film et sa thématique principale avec des groupes d'adultes.

En quelques mots

Président d'une association humanitaire dont l'objectif est de soustraire les orphelins à la guerre civile qui ravage le Darfour, Jacques prépare une opération coup de poing : extraire du pays trois cents enfants de moins de cinq ans pour les ramener en France où ils doivent trouver de nouveaux parents. Sa compagne, une journaliste et quelques bénévoles accompagnent l'équipe et rapidement, tout ce petit monde se heurte aux difficultés de vérifier les données relatives à l'état civil des enfants. La recherche se poursuit donc avec la collaboration des chefs de villages mais pour obtenir leur coopération, Jacques dissimule la vérité en leur faisant croire qu'il ouvre sur place un centre d'accueil où les jeunes orphelins seront pris en charge jusqu'à leur majorité. Des parents tentent alors de saisir cette opportunité pour assurer la survie, l'éducation et l'avenir de leurs enfants qu'ils ne peuvent plus nourrir. Sans se douter un instant qu'ils ne les reverront pas, ils s'arrangent ainsi pour les faire renter dans le moule imposé par les Français.

En choisissant d'adapter au cinéma une histoire largement médiatisée en 2007 après l'arrestation par les autorités tchadiennes des responsables de l'association française « l'Arche de Zoé », Joachim Lafosse trouve l'occasion de sonder les limites de l'action humanitaire. Derrière une apparente épopée moderne aux motivations philanthropiques apparaît en effet une forme de néocolonialisme, sur laquelle les Chevaliers blancs offre ainsi une réflexion nuancée et pleine de justesse.

Destination

Les Chevaliers blancs peut être vu par un large public de spectateurs, même s'il nécessite un travail d'analyse pour bien comprendre le point de vue du cinéaste. Celui-ci montre en effet les personnages sans porter apparemment de jugement sur leurs actions et motivations. Il montre néanmoins la dérive morale dans laquelle ils s'enferment rapidement.

Une vision critique des relations Nord-Sud

L'objectif principal de l'analyse présentée ici est de caractériser les relations qui s'établissent entre les membres de l'association française (mise en scène dans le film Les Chevaliers blancs) et les villageois et villageoises qu'ils sont amenés à côtoyer quotidiennement au camp — ainsi les travailleurs et les travailleuses qu'ils ont recrutés sur place — ou à rencontrer lorsqu'ils partent en quête d'enfants «sur le terrain».

Les spectateurs se souviennent-ils ainsi d'avoir été choqués lors de certains échanges entre les populations locales et les membres de l'association ? Qu'y a-t-il plus précisément d'interpellant dans ces situations d'échange ?

Voici une liste de situations qui méritent une courte réflexion.

Quelques scènes des Chevaliers blancs

Comment les spectateurs perçoivent-ils les scènes suivantes du film Les Chevaliers blancs ? Les propos ou les comportements des personnages paraissent-ils normaux ou au contraire choquants ou même scandaleux? Peut-on expliquer pourquoi?

  1. «10 gosses par jour pendant 30 jours et on a le compte pour la vaccination» dit Jacques après l'installation de son équipe au camp.
  2. Jacques réquisitionne l'avion de secours, qui doit rester disponible 24 heures sur 24 et être opérationnel dans l'heure en cas d'évacuation.
  3. Au camp, les Français vivent entre eux: ils logent dans des dortoirs «en dur», prennent leurs repas ensemble… Le personnel recruté sur place, dont Bintou, leur interprète, n'est pas associé à l'équipe.
  4. Jacques s'énerve sur un chef de village qui n'a pas eu le temps d'aller chercher des enfants en raison des grandes distances à parcourir.
  5. Jacques remet une grosse liasse de billets à Suleyman, qui s'est engagé à livrer des orphelins dans les 2 jours.
  6. Sur un ton agressif, Jacques menace Suleyman de ne plus travailler avec lui car les orphelins ne sont toujours pas là.
  7. Jacques reproche à Suleyman son manque de loyauté: ce n'est pas lui qui a rempli les documents d'état civil mais bien les villageois eux-mêmes, qui ont triché sur l'âge de la plupart des enfants.
  8. Jacques refuse de garder au camp un enfant que sa mère ne peut pas nourrir.
  9. Jacques refuse de confier au HCR les enfants blessés qu'Olafi est venu lui confier la nuit suite à l'attaque de leur village. Ce sont de vrais orphelins mais la plupart sont trop âgés. Il refuse également de les prendre en charge et décide de les ramener à Olafi.
  10. Jacques accepte certains enfants à condition qu'ils soient totalement abandonnés par leur famille; il remet une liasse de billet à Olafi en précisant que ce n'est pas pour les enfants mais bien «pour le village».
  11. Un parent adoptif refuse d'accueillir un enfant de 7 ans, considéré comme trop vieux.
  12. Faisant fi des règles de sécurité, Jacques exige que le petit aérodrome choisi pour l'atterrissage du gros porteur qui doit les ramener en France avec les enfants soit adapté: Roland construira une échelle et agrandira la raquette. «Samedi, tu me bloques la piste entre 6 et 7 heures du matin. Y a pas un avion qui décolle, y a pas un avion qui atterrit!» ordonne-t-il au responsable en lui remettant une grosse somme d'argent.
  13. Jacques oblige Xavier à embarquer à bord de son petit avion 2 enfants supplémentaires alors que l'appareil va se trouver en surcharge. «C'est moi qui paie!» dit-il.
  14. À Françoise, qui demande à Jacques et à Roland ce qu'ils ont dit aux nounous pour expliquer les tests qu'ils font passer aux enfants sur l'échelle, Roland répond «…qu'on faisait de l'exercice pour leurs jambes».
  15. Jacques remercie les locaux pour leur investissement et leur fait croire qu'il leur octroie un week-end de congé pour qu'ils puissent retrouver leurs familles.
  16. Jacques et Laura annoncent à Bintou qu'ils vont rentrer en France avec les enfants. Jacques conclut en précisant que le loyer est payé jusqu'à la fin du mois et que les villageois peuvent se servir des bâtiments, du matériel médical et de tout le reste.
  17. Juste avant le départ, Jacques et ses compagnons ont couvert les enfants de bandages factices pour faire croire à des blessures et justifier ainsi leur transfert sans attirer l'attention.

Après un partage des réactions individuelles, demandons aux participants de se répartir en petits groupes afin de caractériser le comportement des Français à l'égard de la population locale. Demandons-leur en particulier d'être attentifs aux paroles prononcées, au ton employé et aux sentiments qui transparaissent à travers ce ton, aux attitudes et aux postures, aux méthodes utilisées pour avoir gain de cause, aux décisions prises…

Clôturons enfin l'activité par un échange en grand groupe, dont l'objectif sera de dresser, à l'aune du tableau que Joachim Lafosse dresse des relations Nord/Sud, un répertoire des effets positifs et négatifs de l'aide humanitaire telle qu'elle est souvent pratiquée aujourd'hui. Si des divergences d'opinion se manifestent d'emblée de façon tranchée, cet échange pourra prendre la forme d'un débat contradictoire.

Commentaires

Voici quelques éléments d'analyse sur les différentes séquences évoquées, même si l'on a évité de faire un commentaire séquence par séquence.

L'argent comme instrument de domination

La référence à l'argent dans les situations d'échange intervient à de nombreux endroits dans Les Chevaliers blancs. Photo du filmAinsi dès l'arrivée de l'équipe au camp, Jacques remet une liasse de billets à Xavier, qui a tout préparé sur place. Un peu plus tard, c'est Suleyman qui reçoit de l'argent pour s'être engagé à fournir dans les deux jours un lot d'orphelins. Jacques tente encore d'apaiser la colère d'un militaire — qui lui reproche d'avoir utilisé l'avion de secours à des fins personnelles — en lui proposant de le payer, ce que l'homme refuse en arguant très justement que «ce n'est pas ça le problème.» Rapidement, nous apprenons par ailleurs que trois mille futurs parents adoptifs ont chacun versé une somme de 2200 euros pour que ces enfants soient vaccinés et ramenés en France. Et plus nous avançons dans le film, plus cet argent est utilisé à des fins douteuses. Jacques remet à Olafi une somme d'argent en spécifiant bien que c'est pour le village détruit par des assaillants pendant la nuit, se dédouanant ainsi à bon compte de son refus de prendre en charge les orphelins blessés ou trop âgés amenés au camp quelques heures plus tôt. Ainsi agit-il comme si l'argent pouvait remplacer les soins médicaux et affectifs dont ils ont réellement besoin à ce moment-là.

Notons enfin que Jacques détient, grâce à l'argent, le plein pouvoir sur toutes les situations de conflit: c'est en effet avec une forte somme d'argent qu'il achète le silence des autorités locales et la collaboration du responsable du petit aérodrome non adapté à l'atterrissage du gros porteur qu'il exige pour rentrer en France. «C'est moi qui paie!», dira-t-il encore à deux reprises à Xavier, d'abord en lui reprochant de ne pas avoir trouvé de pièce de rechange pour l'avion avarié, puis lorsqu'il lui impose, en dépit des règles élémentaires de sécurité, d'embarquer à bord deux enfants qui placent dangereusement l'appareil en surcharge.

Sauver des enfants?

Dès le début du film, l'on ne peut qu'être frappé par la manière dont Jacques parle des enfants — «10 gosses par jour pendant 30 jours et on a le compte pour la vaccination.» —, comme s'il s'agissait moins de leur venir en aide que d'atteindre un quota dans un délai limité et en fonction d'exigences plus ou moins obscures. Photo du filmEn effet, alors que l'opération est annoncée comme une opération de bienfaisance pleine d'humanisme — le sauvetage d'orphelins —, le responsable de Move for Kids parle d'emblée des enfants en termes de simples objectifs de vaccination, comme si, finalement, c'était cela qui importait le plus. Sur un plan purement interprétatif, l'on peut voir ici une allusion discrète aux liens qui ont été découverts entre l'association française et le laboratoire pharmaceutique qui lui servait de siège social et employait au moins l'un de ses membres. L'Association aurait en effet été un temps soupçonnée de travailler pour le compte du laboratoire en testant, sous le couvert d'un projet humanitaire, de nouveaux vaccins sur des enfants africains. Plus tard, au cours d'un petit déjeuner, une infirmière de l'équipe sanitaire demande ce qu'ils comptent faire s'ils n'ont personne pour la vaccination, venant en quelque sorte confirmer une interprétation qui ne peut toutefois être considérée ici que comme une simple hypothèse.

Par ailleurs, on observe que Joachim Lafosse privilégie la mise en scène de situations indiquant que les vrais besoins de la population sont bien différents de l'offre de service limitée et inadéquate proposée par Move for Kids. Les orphelins, a fortiori les orphelins de moins de cinq ans, se révèlent fort difficiles à trouver, mais, par contre, beaucoup de parents sont réellement en demande d'aide car ils ne peuvent plus nourrir leurs enfants; certaines situations de crise comme l'attaque nocturne d'un village, qui s'était soldée par le meurtre des hommes et de graves sévices infligés aux femmes, ont des effets dramatiques sur des enfants dont la majorité sont blessés et en état de choc…

Trompés sur les véritables desseins de Jacques et de son association, les parents et chefs de villages se tournent alors naturellement vers eux et ont bien du mal à comprendre leur refus de prendre ceux-ci en charge sous prétexte d'une nécessaire sélection. Enfin, du côté des Français, on ne peut qu'être frappé par les exigences des uns et des autres: Roland, qui a déjà deux filles adoptives d'origine asiatique, veut bien en adopter deux autres, mais pas de garçons; Françoise aimerait rentrer en France avec Ismaël, mais son compagnon préférerait à la place donner de l'argent à la famille; au téléphone, nous apprenons le refus d'un couple d'accueillir un enfant de sept ans, qui risquerait de poser trop de problèmes en raison de son âge…

Attitudes et comportements

D'une manière générale, on observe que Jacques se comporte en terrain conquis, sans aucun égard pour les pratiques locales — par exemple, comme on l'a déjà souligné, en pays musulman l'adoption est interdite et il existe un autre système de prise en charge des enfants qui ont perdu leurs parents — et au mépris des consignes des militaires français qui exigent, d'une part, que personne ne sorte du camp sans autorisation en raison d'un climat tendu, et, d'autre part, qu'on n'utilise sous aucun prétexte le petit avion affecté à l'évacuation du contingent en cas d'urgence. Photo du filmEn dépit de toutes ces consignes, Jacques et ses collaborateurs n'hésitent pas à parcourir le désert en convoi de 4x4 puis à réquisitionner l'avion de secours à des fins personnelles. Rien ne semble pouvoir contrarier sa liberté d'agir, même les contraintes liées à la sécurité comme c'est le cas quand il est question de surcharger le petit avion de Xavier ou de faire atterrir le gros porteur attendu sur un aérodrome aux dimensions trop petites pour l'accueillir.

Son attitude autoritaire est encore perceptible lorsqu'il s'adresse aux chefs de villages, plus particulièrement à Suleyman, dont il refuse d'entendre les arguments. Oscillant entre arrogance et infantilisation, le ton qu'il emploie au cours des échanges témoigne d'un manque de respect évident à la fois pour eux, l'ensemble des villageois et les difficultés auxquelles ceux-ci se trouvent confrontés. Les longues distances à parcourir et les risques encourus pour aller chercher les orphelins ou encore la prise en compte par les chefs du vif désir des villageois d'envoyer leurs enfants au camp pour y être nourris, logés, éduqués et en sécurité deviennent pour Jacques «un manque de loyauté», ce qui apparaît comme le comble du cynisme quand on connaît la véritable nature de ses intentions et la malhonnêteté évidente de sa propre démarche. Quant au tutoiement — non réciproque — qu'il utilise en toutes circonstances, il peut très certainement être interprété comme un signe flagrant de l'attitude condescendante qu'il adopte vis-à-vis de la communauté locale tout entière et de ses représentants officiels.

Photo du filmEnfin, d'autres marques de mépris ou de supériorité peuvent encore être relevéesdans le comportement de Jacques et des autres membres de l'équipe Move for Kids: ainsi lorsque Roland répond à Françoise qu'ils ont dit aux nounous qu'ils faisaient de l'exercice pour entretenir les jambes des enfants alors qu'ils testaient l'échelle fabriquée pour monter à bord de l'avion; lorsque Jacques fait croire qu'il octroie un week-end de congé à tout le personnel recruté sur place alors qu'il s'apprête en réalité à abandonner clandestinement le camp avec son équipe et les enfants, privant les locaux du travail que ceux-ci pensaient conserver pendant quelques années; quand, à la toute fin du film, il joue au bon prince en leur laissant bénéficier des infrastructures du camp durant les quelques jours pour lesquels le loyer a été payé, etc.

On clôturera ces commentaires en observant que les Français ne partagent aucun moment de leur vie quotidienne avec la population locale. L'interprète, les nounous, les cuisiniers et les autres personnes engagées par Jacques au début du film ne sont manifestement pas logés dans la maison que les membres de l'association se sont appropriée à leur arrivée, ce qui laisse penser qu'ils sont très probablement hébergés à même le sol sous les tentes affectées à l'accueil des enfants. De la même façon, les repas sont pris sur la terrasse, entre soi et à l'abri des regards, renforçant la barrière symbolique et la distance culturelle qui séparent les deux groupes, décidément engagés dans des relations profondément asymétriques.

Des relations Nord/Sud inégalitaires

Dans Les Chevaliers blancs, c'est ainsi une représentation paternaliste des relations Nord/Sud qui se dessine à travers les échanges entre les membres de Move for Kids et la population locale, échanges qui laissent apparaître bien des lacunes dans l'approche humanitaire des situations d'urgence. Photo du filmÀ cet égard, on observe d'abord l'absence de prise en compte des causes structurelles à l'origine de ces situations au profit de la mise en place d'actions ponctuelles. Sans effets à long terme, ces actions ponctuelles peuvent encore témoigner d'une profonde méconnaissance des réalités en même temps qu'elles sont susceptibles de produire un certain nombre d'effets pervers: le démantèlement des structures familiales dans le film de Joachim Lafosse, mais aussi, par exemple, l'introduction d'un possible déséquilibre dans les échanges commerciaux locaux lorsque parviennent des lots importants de vêtements, de chaussures ou autres biens de première nécessité distribués gratuitement, un surlignement de l'écart de richesses (conditions de logement, déplacements en 4x4 climatisés…) qui peut être vécu comme arrogant, voire insolent par les populations bénéficiaires de l'aide…

En bien des points, l'affaire de l'Arche de Zoé dont s'inspire le film est donc révélatrice des dangers que comporte le marché de la pitié; des problèmes comme la misère et la souffrance vécues dans les pays du Sud peuvent en effet devenir de simples objets d'entreprise convoités dans les pays occidentaux, où ils vont généralement trouver des solutions à très court terme et parfois peu adaptées aux sociétés concernées, qui ont une histoire, une culture et un fonctionnement propres. Au mépris de la souveraineté des États et au nom du droit d'ingérence, bon nombre d'opérations humanitaires sont ainsi mises sur pied au gré des situations d'urgence répercutées par les médias. Généralement motivées par un désir sincère de solidarité, celles-ci prennent pourtant régulièrement la forme d'intrusions construites sur une supériorité affirmée dont l'effet principal est de maintenir les pays du Sud, et plus particulièrement les anciennes colonies d'Afrique, dans un état de dépendance vis-à-vis des pays du Nord.

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