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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Les Barons
de Nabil Ben Yadir
Belgique, 2009, 1h51


L'analyse proposée ici s'adresse aux animateurs et aux éducateurs qui verront le film Les Barons avec un large public. Elle propose une réflexion plus appronfondie sur ce film et en particulier sur son utilisation détournée de clichés et de stéréotypes divers.

Le film

Les Barons de Nabil Ben Yadir raconte l'histoire de trois jeunes adultes issus de l'immigration et vivant à Molenbeek. Hassan, Mounir et Aziz n'ont qu'une devise : « Glander plus pour vivre plus ! Chaque être humain a un crédit de pas. Chaque pas effectué te rapproche de la mort ! Nous, les barons, le savons depuis le départ... ».

Mettant en scène des personnages qui appartiennent à une minorité victime de nombreux préjugés - les « maroxellois », néologisme créé pour désigner les jeunes bruxellois d'origine maghrébine -, Les Barons s'écarte délibérément des canons réalistes pour approcher le quotidien de ces jeunes par l'humour et l'auto-dérision. Le film témoigne notamment d'un important travail sur les clichés, poussés à l'extrême et dénoncés de manière ironique par un réalisateur lui-même issu de l'immigration. Fruit d'une intention manifeste de jouer avec nos représentations, Les Barons de Nabil Ben Yadir apparaît par conséquent comme un outil intéressant pour traiter la question du cliché.

Destination

Les Barons est une comédie très large public qui se révèle être un support idéal pour les animateurs dont la mission est de favoriser le dialogue démocratique ainsi qu'une attitude de tolérance et d'ouverture à l'autre, en amenant les participants à déceler les clichés et à comprendre leurs origines historiques et/ou sociologiques.

Une approche des clichés et stéréotypes divers…

L'activité proposée s'inscrit dans une séquence de deux heures. Nous suggérons de partir du film et plus précisément de sept extraits retenus pour leur pertinence.

Tout d'abord, le premier de ces extraits sera travaillé et analysé en grand groupe avec l'aide de l'animateur, qui jouera à la fois le rôle de référent et de coordinateur. La réflexion sera menée à partir du modèle d'analyse proposé ci-dessous ("Présentation du modèle d'analyse appliqué à la première situation").

Dans un second temps, les participants seront répartis en plusieurs groupes de deux à quatre personnes. Un extrait (ci-dessous : "Les moments clés à analyser au sein des petits groupes") sera distribué à chacun de ces groupes, qui travailleront en autonomie et selon le modèle proposé autour des six autres situations retenues. Il s'agira pour eux de situer le moment clé évoqué par l'extrait qui leur a été attribué et d'imaginer comment transférer la pratique appréhendée lors du premier exercice à ce nouveau cas particulier.

Si les participants éprouvent des difficultés à réaliser l'exercice, l'animateur pourra leur distribuer un répertoire de questions susceptibles d'orienter ou d'approfondir l'analyse. Pour conclure, chaque groupe proposera son analyse et son regard sur l'extrait au reste de la classe. Aussi bien l'animateur que l'ensemble des participants pourront intervenir lors de cette phase pour exprimer leurs avis et éventuellement proposer d'autres élairages ou pistes d'interprétation.

Au préalable

L'activité débutera éventuellement par une approche théorique des notions de cliché et de stéréotype. Étant donné la complexité de la société, il est en effet important de garder à l'esprit un certain nombre de questions : sur quelle part (parfois très mince sinon nulle) de vérité reposent nos clichés ? pourquoi y croit-on ? d'où viennent-ils, quelle est leur fonction ? quelle est leur origine sociale, historique ? — mais aussi, quelles sont les intentions de l'auteur du film en recourant à certains clichés ? pourquoi utilise-t-il en particulier la comédie, l'ironie, la caricature ?

Stéréotypes et clichés : Définition et exemples

Le cliché est généralement défini comme une idée toute faite, banale et largement répétée, sur des groupes sociaux, ethniques ou nationaux ou encore sur certaines situations de la vie courante. Les synonymes les plus couramment utilisés de«cliché» sont «stéréotype», «poncif», «lieu commun», «idée reçue», «préjugé» ou encore «banalité».

Les exemples de clichés sont innombrables et peuvent porter sur des sujets aussi différents que:

  • les groupes ethniques, sociaux ou nationaux: par exemple, «les Anglais sont roux», «les Juifs sont riches», «les Noirs sont de grands enfants», «les Belges sont tellement stupides que...», «les Français aiment faire grève», «les Allemands sont disciplinés», etc.
  • les groupes religieux: «les musulmans sont des terroristes», «la religion musulmane est incompatible avec la démocratie», «les Juifs sont les assassins du Christ», «le bouddhisme est pacifique», «les peuples primitifs sont animistes[1]», etc.
  • les sexes et la sexualité: «les femmes sont bavardes», «les hommes ne pensent qu'à ça», «les homosexuels sont efféminés», «les blondes sont stupides», etc.
  • les âges de la vie: «le niveau (culturel, intellectuel, scolaire...) baisse», «les jeunes ne s'intéressent à rien», «les vieux ne comprennent rien à rien», etc.
  • la vie courante: «Qui vole un œuf vole un bœuf», «le rap est une musique de sauvages», «les fonctionnaires sont des paresseux», «tout augmente!», etc.

Dans les exemples précédents, les stéréotypes concernent essentiellement des représentations partiales de certains groupes ou de certaines situations (ils concernent donc ce qu'en linguistique, on appelle le signifié); en matière de stylistique littéraire cependant, le mot «cliché» désigne plutôt des manières convenues et trop souvent répétées de s'exprimer (ce qu'en linguistique, on appelle le signifiant). Il s'agit dans ce cas d'expressions verbales relativement figées qui sont reprises telles quelles dans le discours commun mais aussi dans les médias ou les œuvres littéraires: citons en vrac des expressions comme «une eau cristalline», «les usagers ont une nouvelle fois été pris en otages», «ce fait divers repose la question [de la sécurité dans les prisons, de la délinquance juvénile ou de n'importe quel problème social]», «avoir une faim de loup ou une fièvre de cheval», «il faut se rendre à l'évidence [qui souvent n'a rien d'évident...]», tel homme politique, tel sportif «a connu une véritable descente aux enfers», etc.

Dans le cas du discours politique, l'on parle alors facilement de «langue de bois» pour désigner ce genre d'expressions trop souvent entendues comme «retrouver le chemin de la croissance», «les ravages du néo-libéralisme», «la conjoncture actuelle», «une avancée essentielle dans la lutte contre [la pauvreté, la pollution, le terrorisme ou n'importe quoi de négatif]», «un véritable projet de société», «une réelle volonté politique», etc. Enfin, l'on considère aujourd'hui comme «politiquement correct» des manières euphémisées de désigner des groupes plus ou moins stigmatisés: ainsi, on préférera parler de «personnes à mobilité réduite» plutôt que de «handicapés», d'«Afro-Américains» que de «Noirs» américains («Nègres» étant totalement tabou), de «demandeurs d'emploi» que de «chômeurs», de «techniciens de surface» plutôt que de «femmes de ménage» (ce terme étant en outre jugé sexiste puisqu'il n'existe pas d'«hommes de ménage»)...

Clichés au sens stylistique et stéréotypes comme représentations partiales de la réalité se superposent souvent même s'il vaut mieux les distinguer d'un point de vue théorique. L'on s'intéressera ici plus particulièrement aux stéréotypes comme représentation de certains groupes sociaux ou ethniques.

Analyse et critique

Clichés et stéréotypes sont généralement considérés négativement comme des obstacles à une pensée nuancée, donnant une image biaisée et partiale de la réalité. Et les participants citeront certainement avec ironie un grand nombre de ces idées reçues, notamment sur les différents groupes ethniques.

Un peu de réflexion fait cependant rapidement apparaître qu'il est impossible de se débarrasser complètement de toute forme de cliché ou stéréotype. Soumettons ainsi aux participants un petit questionnaire (ci-dessous) composé de cinq affirmations avec lesquelles ils seront invités à marquer leur accord ou au contraire leur désaccord.

D'accord/pas d'accord?

Les oiseaux volent grâce à leurs ailes d'accord plutôt d'accord sans avis plutôt pas d'accord pas du tout d'accord
La pizza est un plat italien d'accord plutôt d'accord sans avis plutôt pas d'accord pas du tout d'accord
Les grandes villes sont plus polluées aujourd'hui que dans le passé d'accord plutôt d'accord sans avis plutôt pas d'accord pas du tout d'accord
Chinois et Japonais parlent des langues apparentées d'accord plutôt d'accord sans avis plutôt pas d'accord pas du tout d'accord
L'eau bout à 100° centigrades d'accord plutôt d'accord sans avis plutôt pas d'accord pas du tout d'accord

On dépouillera ensuite les réponses à ce questionnaire en demandant aux participants de justifier leurs réponses: on relèvera alors les éventuelles approximations dans ces réponses en s'appuyant notamment sur les encadrés ci-dessous.

Les oiseaux volent grâce à leurs ailes

Sauf les poules, les autruches, les manchots ou les kiwis de Nouvelle-Zélande.


La pizza est un plat italien

Il serait plus correct de dire que la pizza est un plat d'origine italienne puisqu'aujourd'hui on en mange un peu partout dans le monde, et que la consommation aux États-Unis doit être largement supérieure à celle en Italie. Enfin, on signalera que plusieurs pays se disputent l'invention de la pizza, même si l'on admet généralement qu'elle a pris sa forme actuelle à Naples au 18e siècle.


Les grandes villes sont plus polluées aujourd'hui que dans le passé

C'est discutable, car cela dépend certainement des villes envisagées mais également du type de pollution considérée. Les grandes villes de l'ouest européen sont ainsi moins polluées que par le passé à cause de l'abandon du chauffage au charbon et du déplacement ou de la transformation des industries les plus polluantes comme la sidérurgie.


Chinois et Japonais parlent des langues apparentées

C'est faux. Ce sont deux langues très différentes même si le japonais utilise pour une partie de son écriture des caractères issus du chinois. Le japonais est souvent considéré comme un isolat linguistique, c'est-à-dire qu'on ne peut pas le relier à d'autres langues vivantes.


L'eau bout à 100°

Pour autant que la pression soit d'une atmosphère, ce qui est généralement le cas dans votre cuisine... Mais dans une marmite sous pression (ou autocuiseur), la température montera à 120° avant que l'eau ne bouille. En revanche, au sommet de l'Everest où la pression est plus faible, l'eau bout déjà à 72°C.


Ces quelques exemples devraient suffire à montrer que nous recourons tous à des stéréotypes dans nos réflexions quotidiennes. Essayons à présent de préciser d'abord pourquoi nous procédons de cette manière et ensuite quels sont les erreurs et les dangers éventuels liés à ces stéréotypes.

Pour répondre à la première question, partons du premier exemple, celui des oiseaux dont les ailes leur servent en principe à voler. Pourquoi raisonnons-nous de cette manière? En fait, lorsqu'on nous demande de réfléchir sur les oiseaux, nous prenons un exemple d'oiseau comme modèle, comme prototype, et cet exemple sera plus facilement un moineau ou une hirondelle qu'une poule ou un manchot[2]: c'est pour cela que la phrase «Pierre a été renversé par un oiseau» nous paraîtra étrange si l'on ne nous précise pas qu'il s'agissait d'une autruche dont on sait par ailleurs qu'elle peut peser jusqu'à cent cinquante kilos. En termes logiques, on dira donc qu'au lieu de considérer l'ensemble, on a tendance à réfléchir sur un seul élément de cet ensemble.

Erreurs de raisonnement

On remarquera que cette manière de raisonner, qui est tout à fait spontanée, n'est pas nécessairement fausse: dans la plupart des cas, les ailes des oiseaux leur servent effectivement au vol. Néanmoins, on voit aussi que ce genre de raisonnement est toujours menacé par une fausse généralisation.

L'erreur de raisonnement est cependant difficile à débusquer dans la mesure où l'affirmation s'appuie sur un exemple ou même plusieurs exemples manifestement vrais. Ainsi, le stéréotype selon lequel «les Anglais sont roux» s'appuie sur une observation partiellement vraie: la proportion de roux est vraisemblablement plus importante en Angleterre que dans d'autres pays européens, mais, s'il est évident que tous les Anglais ne sont pas roux, il est beaucoup plus difficile de dire si une majorité d'entre eux le sont (plus de 50% de la population) ou s'il s'agit seulement d'une minorité plus importante cependant que dans d'autres pays.

Une deuxième erreur de raisonnement apparaît facilement lorsqu'on considère l'item concernant les langues chinoise et japonaise. Si certains ont répondu qu'il s'agissait de langues apparentées, ils ont alors été victimes d'une fausse analogie: cela consiste à postuler sur base d'une seule analogie entre deux «objets»un grand nombre d'autres analogies ou correspondances. Pour les Occidentaux, Chinois et Japonais sont des asiatiques, de race «jaune», et ils risquent d'en conclure trop facilement qu'ils doivent se ressembler sur un grand nombre de points (comme la langue parlée). Ainsi encore, beaucoup d'Européens croient que les Turcs parlent l'arabe (ou une langue apparentée) sous prétexte que ces deux populations sont (majoritairement) musulmanes et habitent des régions voisines.

Une troisième erreur, qui peut apparaître dans les réponses aux items concernant la pizza ou l'ébullition de l'eau, consiste à ne pas tenir compte des conditions historiques, géographiques, sociales ou locales qui sont éminemment variables et dont dépend la valeur de vérité de la plupart de nos certitudes: ce qui est vrai à un moment donné en un endroit donné n'est pas nécessairement vrai à une autre époque, dans un autre pays ou dans une autre situation. On peut considérer qu'il s'agit là d'une forme de fausse généralisation, qui repose cependant sur une proposition vraie dans certaines conditions.

Stéréotypes et jugements de valeur

Les exemples considérés jusqu'à présent sont, on le constate facilement, relativement neutres alors que de nombreux clichés et stéréotypes véhiculent implicitement ou explicitement des jugements de valeur le plus souvent négatifs, notamment lorsqu'ils portent sur des groupes ethniques ou religieux. Désigner certaines personnes comme des «fanatiques» ou de «grands enfants», traiter des individus de «cons» ou d'«efféminés», qualifier certaines populations de «prétentieuses», de «fourbes» ou d'«hypocrites» sont autant de manières de stigmatiser ces personnes ou ces groupes. Les concepts utilisés mêlent en effet une part de description objective (parfois fort mince ou carrément fausse) à une évaluation de nature essentiellement subjective[3]: ainsi, un qualificatif comme «bavard»renvoie à des comportements observables (le fait de beaucoup parler) mais contient également un élément clairement dépréciatif (ce comportement serait synonyme de superficialité).

Reprenons ici quelques exemples de stéréotypes cités par les participants, et soulignons avec eux la dimension évaluative et subjective des termes (ou concepts) utilisés: dans une affirmation comme «les Français aiment faire grève», il y a (au moins) une double évaluation, ce mode de revendication sociale étant jugé négativement, et le plaisir éventuel qu'on peut y trouver («aimer») étant considéré comme égoïste et illégitime (à l'inverse, le travail est implicitement valorisé).

Ainsi, le danger des clichés et des stéréotypes réside sans doute moins dans leur faible valeur de vérité que dans leur dimension dénigrante et dépréciative à l'égard de certains groupes, populations ou minorités.

Racisme et stéréotypes

Clichés et stéréotypes sont-ils une forme de racisme? Posons également la question aux participants en reprenant quelques-uns des exemples qu'ils auront pu citer précédemment. Vraisemblablement, les appréciations varieront selon les propositions retenues et selon les individus. Ainsi, il est clair que l'on est plus sensible aux stéréotypes qui portent sur notre groupe d'appartenance (ou un de nos groupes d'appartenance[4]) que sur d'autres groupes. Tout le monde rit des blagues belges... sauf les Belges qui se sentent évidemment dénigrés et humiliés par ces clichés répétés sur leur supposée bêtise. Néanmoins, comme d'aucuns le préciseront sans doute, il s'agit là de propos humoristiques sans réelle portée, et personne jusqu'à présent n'a voulu instaurer une quelconque discrimination à l'égard de cette population!

Mais l'on comprend facilement que, même en matière d'humour, il y a tout un éventail de stéréotypes depuis ceux qui portent le moins à conséquence jusqu'aux propos carrément racistes. La portée de ces propos dépend évidemment du contexte où ils apparaissent: un Juif racontant une histoire juive ne sera pas soupçonné d'antisémitisme, mais toute autre personne risquera bien de l'être. Dans une perspective similaire, on peut toujours se demander si une blague sur les «blondes» et leur supposée bêtise est sans réelle portée - personne n'a l'intention d'exercer la moindre discrimination à leur égard - ou s'il s'agit d'une attaque indirecte contre l'ensemble des femmes (les blondes étant prises comme l'archétype du genre), trahissant ainsi une forme plus ou moins accentuée de sexisme.

Semblablement, la perception d'un stéréotype peut grandement varier selon les personnes, les époques, les lieux et les points de vue. Ainsi, la marque de chocolat en poudre Banania a réalisé pendant la Première Guerre mondiale une célèbre publicité montrant un tirailleur sénégalais souriant à grandes dents et déclarant «Y'a bon Banania»: l'intention des concepteurs de cette affiche n'était pas dénigrante puisqu'il s'agissait notamment de saluer l'aide des troupes coloniales à l'effort de guerre français. Néanmoins, les connotations infantilisantes et paternalistes (les Noirs seraient des grands enfants, toujours souriants, incapables de parler correctement et bien contents de ce que leur offre généreusement la France...) sont bientôt apparues aux yeux de nombreuses personnes et ont suscité des critiques de plus en plus vives, entraînant des transformations progressives de cette publicité et, en particulier, l'effacement de la formule «Y'a bon Banania».

La discussion révélera certainement des différences de sensibilité, certains stéréotypes apparaissant comme anodins aux uns mais beaucoup plus graves aux autres. Il s'agira sans doute moins pour l'enseignant ou animateur de décider si tel ou tel cliché est effectivement dénigrant pour l'un ou l'autre groupe que de faire prendre conscience aux participants des différences de points de vue et de sensibilité entre les groupes ou les individus.

Images et stéréotypes

L'exemple de la publicité de Banania révèle par ailleurs l'importance des images et des médias audio-visuels dans la diffusion de clichés et de stéréotypes racistes, sexistes ou autres. Quelques exemples recueillis ici et là permettront de nourrir la discussion.

La question se posera sans doute alors de la manière d'interpréter ces images qui recourent à un autre moyen de communication que le langage verbal. L'image en effet montre le plus souvent des faits singuliers mais n'énonce pas apparemment des affirmations générales comme celles considérées jusqu'à présent: comment peut-on dire alors que certaines images sont stéréotypées?

On remarquera d'abord que l'image est souvent accompagnée de commentaires (écrits ou oraux) comme c'était le cas pour la publicité Banania: image et texte s'associent alors de façon indissoluble pour induire certaines significations (ou connotations[5]) chez le spectateur. Comme on l'a vu, le texte «en petit nègre» est immédiatement dévalorisant, mais il doit être accompagné de l'image pour produire un tel effet: en effet, le même texte sur le portrait d'un quelconque poilu (un soldat français de la Première Guerre mondiale) aurait paru incongru et absurde. L'image a bien une valeur discursive qu'on pourrait traduire ici de la manière suivante: «C'est un tirailleur sénégalais qui dit...»

La «lecture» de l'image n'est cependant pas toujours aisée car elle ne fait pas l'objet d'une codification similaire à celle de la langue: un rôle important est en effet laissé au spectateur qui va procéder à une série d'inférences plus ou moins vraisemblables en fonction de ses propres connaissances, valeurs et préjugés. Ainsi, l'interprétation de l'affiche Banania n'aura pas la même portée si l'on pense que le personnage représente un «tirailleur sénégalais» (qui faisait partie d'un corps militaire aujourd'hui disparu) ou bien un «Noir» ou un «Africain»: dans ce cas-ci, la généralisation risque bien de conforter une image particulièrement stéréotypée de ces populations.

Quelques exemples choisis notamment dans le domaine de la publicité pourraient nourrir la réflexion des participants sur ce point. Ainsi l'on trouvera facilement des publicités où des ménagères se plaignent que les produits ordinaires de lessive font déteindre les vêtements ou que leur linge n'est pas aussi blanc qu'il ne devrait l'être... Ici non plus, il ne s'agira pas d'imposer une interprétation unilatérale de ce genre de publicités, et l'on attirera plutôt l'attention sur le rôle actif des spectateurs dans la réception de ces messages: certains seront sans doute sensibles au caractère normatif de ces publicités - ce serait le rôle des femmes de faire la lessive et autres tâches ménagères, et la blancheur du linge devrait être une de leurs ambitions essentielles dans la vie -, alors que d'autres n'y verront que le reflet plus ou moins caricatural d'une situation de la vie quotidienne.

On attirera néanmoins l'attention des participants sur une caractéristique importante qui influe de façon décisive sur l'interprétation de ce type d'images, à savoir leur caractère répétitif: si, comme on l'a vu, clichés et stéréotypes procèdent souvent de généralisations abusives, la répétition des mêmes images ou d'images relativement similaires risque bien d'induire ce genre de généralisations et de favoriser la diffusion de stéréotypes sociaux ethniques ou sexués. Si une publicité mettant en scène une ménagère consciencieuse n'et pas en soi très significative, la répétition indéfinie de ces publicités (ou de publicités du même genre) «fonctionne» comme une norme implicite pour ceux et celles qui les regardent quotidiennement. De façon similaire, la multiplication des clips de rap américain mettant en scène des Noirs violents, trafiquants de drogue, conduisant de grosses voitures et entourés de jeunes femmes en bikini, constitue un cliché de et pour la jeunesse noire.

Cliché ou pas?

Les discussions qui précèdent devraient permettre de mettre en évidence deux éléments importants:

  • les clichés et stéréotypes ne peuvent pas être déterminés avec exactitude et forment plutôt un continuum avec la pensée ordinaire: si certains exemples de clichés sont facilement reconnus par tous, notamment parce qu'ils sont éloignés dans le temps et dans l'espace (comme la publicité Banania), il y a beaucoup d'autres représentations et propositions qui prêtent beaucoup plus à discussion;
  • clichés et stéréotypes sont perçus négativement, mais nous percevons beaucoup plus facilement les stéréotypes dans la pensée d'autrui que dans nos propres réflexions; par ailleurs, nous sommes beaucoup plus sensibles aux stéréotypes qui portent sur notre groupe d'appartenance que sur ceux qui affectent d'autres groupes et d'autres personnes[6]; on soulignera enfin à ce propos la diversité des groupes qui peuvent se plaindre d'être, dans une mesure plus ou moins grande, l'objet de stéréotypes, dévalorisants ou non.

Méthode

Les réflexions qui précèdent devraient permettre d'aborder à présent le film Les Barons.

Un modèle d'analyse

Voici une grille d'analyse que l'on pourrait appliquer aux différents situations mises en scène dans les Barons, où l'on peut déceler l'utilisation, le plus souvent ironique et distanciée, de clichés et stéréotypes. Cette grille est illustrée par une premier épisode du film qui pourrait être analysé en grand groupe et pourrait ainsi servir de modèle pour l'analyse d'autres séquences.

Scène 1

 Lucien et les barons parlent d'ambition...
Le moment raconté

Juste après l'introduction du film qui permet au narrateur d'expliquer le concept de baron, nous retrouvons nos trois personnages principaux affalés sur l'étalage de légumes chez Lucien, propriétaire d'une petite épicerie. S'ensuit alors un échange verbal entre nos trois jeunes issus de l'immigration et Lucien, l'épicier belge.

Lucien : « Molo les gars, vous allez vous froisser un muscle ! »
Sur cette remarque, les barons expliquent que c'est eux qui ont raison car ils font ce qu'ils veulent quand ils veulent... Hassan explique à Lucien qu'il ferait mieux d'avoir plus d'ambition s'il veut réaliser son rêve : aller vivre à la mer. C'est alors qu'Aziz dit à Lucien : « Dans ta gueule... » L'épicier prend alors sa chaussure pour le « corriger ».

Analyse visuelle

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Visuellement, cette scène est très parlante : 3 jeunes d'origine marocaine, glandent, couchés sur l'étalage de légumes de Lucien, l'épicier belge qui, lui, travaille durement alors qu'il semble proche de la soixantaine... Le décor est annoncé, les 3 barons sont bien là pour revendiquer leur attitude avec fierté.

Pour aller plus loin, il est intéressant de voir comment le réalisateur joue avec la situation et la pousse à l'extrême. Il est certain qu'aucun épicier ne laisserait des jeunes dormir dans ses légumes. Et même si c'était le cas, quels jeunes iraient se coucher sur un étalage de fruits et légumes ? De plus, il n'existe plus beaucoup de petits épiciers de quartier aujourd'hui et le métier est devenu lui-même obsolète. Tout est donc histoire de caricature, et ces personnages ne pourraient pas vraiment exister tels qu'ils sont représentés.

Analyse des dialogues

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...

Ici, Lucien prévient ironiquement Hassan, Mounir et Aziz de se calmer au risque de se froisser un muscle... S'ensuit alors un dialogue sur l'ambition car Lucien leur reproche de ne pas en avoir assez alors qu'eux estiment avoir atteint ce que certains s'offrent après plusieurs années de travail : faire ce que l'on veut quand on veut ! Par contre, Hassan explique à Lucien que s'il veut réaliser son rêve, à savoir s'installer à la mer, il faudra qu'il ait un peu plus d'ambition...Là-dessus, Aziz dit à Lucien : « Dans ta gu... » ! Lucien prend alors sa chaussure pour « corriger » Aziz.

Ce dialogue met clairement en évidence l'opposition de point de vue que ces deux générations ont sur le monde du travail.
L'insulte d'Aziz à Lucien n'est pas perçue de la même manière par l'un et par l'autre. Pour Aziz, « dans ta gueule » est une formule pour dire « bien reclapé... » . Un peu comme le célèbre « cassé !» du personnage Brice de Nice de Jean Dujardin. Pour Lucien, même s'il se rend compte que c'est dit sur le ton de l'humour, cela est inacceptable, ça ne se fait pas de parler ainsi aux plus âgés. Cela montre bien les grandes différences culturelles qu'il peut exister entre nos personnages...

Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait
  • les Arabes seraient des glandeurs,
  • les Belges seraient travailleurs,
  • les vieux auraient de l'ambition/rêves,
  • les jeunes n'auraient plus d'ambition/rêves...
  • les jeunes ne respecteraient plus les plus vieux.
Origine possible de ces clichés*

Par exemple, le cliché «  les jeunes n'ont plus d'ambition/rêves alors que nous, les vieux, nous en avions !  » pourrait être expliqué comme ceci :

  • La motivation, l'ambition des plus âgés trouvent certainement une partie de leur origine dans le contexte économique de leur jeunesse : Les Trente glorieuses, une époque propice à la création, à l'investissement, à l'emploi.
  • Le manque d'ambition, de rêve des jeunes peut s'expliquer par contre par la crise économique actuelle, un marché de l'emploi de plus en plus fermé et exigeant...
  • Mais il peut s'expliquer aussi par la fin d'une tendance, d'une façon de penser judéo-chrétienne plus présente chez les générations précédentes : souffrir et travailler durement pour pouvoir profiter plus tard... Aujourd'hui, on ignore ce que demain nous réserve et il s'agit plutôt de profiter du moment présent, selon le célèbre « Carpe diem ! » du poète latin Horace.
  • Enfin, ce décalage trouve aussi une explication dans le sens même du mot « ambition », qui n'est pas perçu de la même manière par selon les générations.

* Il s'agit ici de mettre en évidence la part de réel qui fonde ces clichés, de façon à pouvoir mieux s'en détacher. Cette étape nécessite une bonne maîtrise de certaines données historiques ou sociologiques peut-être peu connues (ou même totalement inconnues) des participants. Par conséquent, nous proposerons à chaque fois, sous forme de questions, quelques pistes pour l'analyse des origines du cliché abordé. Nous conseillons par ailleurs à l'animateur de constituer de petites fiches explicatives susceptibles de se révéler utiles dans le cadre des échanges qui prolongeront la réflexion en petits groupes.

Les moments clés à analyser au sein des petits groupes

Scène 2

 D'abord, tu payes... !
Le moment raconté

M. Kader, le père d'Hassan, explique à son fils qu'il faut d'abord compter les sous avant de donner le ticket pour ne pas se faire avoir par un client malhonnête. Sur ces entrefaites, M. David, arrive pour acheter un ticket.

M. David remarque Hassan dans la cabine avec son père et demande si c'est lui qui va reprendre le flambeau. Le père d'Hassan répond par l'affirmative. M. David félicite alors Hassan en lui disant : « Mazeltof »

S'ensuit alors un bref échange verbal entre M. Kader et M. David car ce dernier veut le ticket avant de payer alors que le père d'Hassan ne donne jamais de ticket sans avoir reçu l'argent :
M. Kader : « Comme d'habitude M. David ? 1,5 euro. »
M. David : « Vas-y, donne ! »
M. Kader : « D'abord tu payes ! »
M. David : « Allez, donne ! »

M. David finit par payer avant de recevoir le ticket, et l'extrait se clôture sur cette phrase du père d'Hassan :
« Vous prenez le bus parce que le temps est maussade ? ».

Analyse visuelle

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Analyse des dialogues

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...
 
Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait  
Origine possible de ces clichés  
Quelques questions pour faire avancer la réflexion
  • Quelles sont les origines des deux protagonistes ? Pourquoi ?
  • Quelle(s) est (sont) leur(s) croyance(s) ? Pourquoi ?
  • Existe-t-il un lien entre ces deux nationalités ? Pourquoi ?
  • Dans l'actualité, parle-t-on de ces deux nationalités ? Pourquoi ?
  • Pourquoi le réalisateur a-t-il mis en scène ces deux personnages ?
  • Quelles pourraient être les intentions du réalisateur ?
  • Si tu devais rejouer la scène, que retiendrais-tu de cette interaction ? (disposition des personnages dans l'espace, ton utilisé, etc.)
  • Pourquoi le père d'Hassan ne veut-il pas donner le billet de métro avant d'avoir reçu l'argent du client ?
  • Pourquoi avoir choisi ce personnage (Monsieur David) pour représenter le client ordinaire ? Est-il ordinaire ?
  • Etc.

Scène 3

 Malika, journaliste...
Le moment raconté

Pendant qu'Hassan répète son one man show dans le cabaret du quartier, un reportage est réalisé. Vient alors le moment de faire connaissance avec Malika.

Elle apparaît cheveux dans le vent, sous la lumière d'un projecteur. Hassan la présente comme suit :
« Malika, la star du quartier, de la communauté tout entière. Elle avait fait un truc de dingue : Pour devenir journaliste, elle avait fait des études de journalisme ! Comme quoi, des fois ça marche. J'étais fou amoureux d'elle. Elle présentait le journal télévisé le plus regardé du pays, rediffusé en boucle toute la nuit. Tout le monde le regardait. Mais Malika, c'était la sœur de Mounir ! et chez nous, tu touches pas à la sœur de tes potes, parce que c'est comme des potes... mais avec des cheveux longs ».

Analyse visuelle

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Analyse des dialogues

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...
 
Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait  
Origine possible de ces clichés  
Quelques questions pour faire avancer la réflexion
  • Quelle image Hassan donne-t-il de Malika ?
  • Qui est Malika ?
  • Qu'est-ce qui la différencie/la rapproche d'Hassan et de sa communauté?
  • Quels effets sont utilisés pour la présenter ?
  • Quelles pourraient être les intentions du réalisateur ?
  • Que représente Malika pour vous ?
  • Etc.

Scène 4

 La BMW
Le moment raconté

Les trois Barons accompagnés de Frank Tabla, sortent sur une musique digne des séries B américaines à la Starsky et Hutch, de l'administration où ils viennent d'aller faire pointer leur carte de chômage.

Avec un geste très démonstratif, Mounir exhibe alors une clé de voiture et une BMW noire rutilante apparaît. Alors que les quatre acolytes pénètrent dans la voiture, Hassan juge opportun de nous expliquer comment cela est possible : « Bon là, vous vous demandez sûrement comment un baron comme Mounir a pu se payer une BM ? C'est très simple, la BM... on se l'est payée à huit. », et il nous fait remarquer une chose importante : il n'y a que sept jours dans une semaine, et sept, c'est un nombre premier qui ne se divise que par lui-même. Sur ces mots, il nous met en garde, au cas où l'on voudrait faire un tel investissement.

Par la suite, il nous explique que Frank a mis à lui seul la plus grosse partie de la somme (50%) et que donc, les Barons peuvent difficilement le tenir à l'écart de leur bande.

Analyse visuelle

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Analyse des dialogues

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...
 
Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait  
Origine possible de ces clichés  
Quelques questions pour faire avancer la réflexion
  • Que représente la BMW pour vous ?
  • Est-ce une situation que vous avez déjà connue ?
  • Qu'est-ce qui vous étonne, vous surprend... ?
  • Qui est arnaqué dans leur système et qu'est-ce qui le différencie des autres ?
  • Quelles pourraient être les intentions du réalisateur ?
  • Etc.

Scène 5

 Mounir, Hassan et deux filles...
Le moment raconté

À contrecœur, Hassan accompagne Mounir, qui a rendez-vous au restaurant avec des filles. Il a dû pour cela renoncer à la première de son one man show, qui devait avoir lieu le soir même. La crainte d'avouer ses activités d'humoriste à son ami l'a donc conduit à un sacrifice énorme.

Ils se retrouvent assis à une table face aux deux demoiselles, dans un restaurant arabe diffusant de la musique orientale, dont le décor ressemble à celui d'un riad.

Le serveur (Mimoun) vient leur demander ce qu'ils prennent comme apéritifs. Il propose toute une série de boissons : « J'ai des jus de fruits, j'ai des sirops, des eaux gazeuses... ». Mounir le coupe en demandant une eau gazeuse, l'une des jeunes filles, un jus d'orange et l'autre une eau plate en bouteille.

Hassan, indécis, finit par commander un Coca-cola. L'ambiance devient tout-à-coup plus pesante, la musique se coupe et le serveur lui lance, sur un ton moins entrainant qu'auparavant : « Tssss... tu l'as vu le projet ? T'as vu les décorations ? Ici il n'y a rien d'américain, ici on boycotte. Tant qu'il y a du sang dans la veine, il n'y a rien d'américain dans ce restaurant, OK ? Parce qu'ici on sévit sur les Américains comme le Baygon... Alors ce sera ?
— Ben alors je vais prendre un Fanta... C'est bien un Fanta non ?
— Et ben voilà ! C'est noté ! », conclut Mimoun en notant la commande sur son carnet.

Analyse visuelle

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Analyse des dialogues

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...
 
Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait  
Origine possible de ces clichés  
Quelques questions pour faire avancer la réflexion
  • Dans la liste des apéritifs que propose Mimoun, qu'y a-t-il d'étonnant ?
  • Que commandent les différents protagonistes de la scène ? et que se passe-t-il ?
  • Quel geste, quelle action politique pose le patron du restaurant ?
  • Cette opposition, cette action politique, l'avez-vous déjà perçue dans l'actualité sous une autre forme ?
  • Quelle « erreur » Hassan et Mimoun commettent-ils ensuite ?
  • Quelles pourraient être les intentions du réalisateur ?
  • Etc.

Scène 6

 Mounir entre dans le cabaret
Le moment raconté

Alors qu'Hassan supplie Jacques, le propriétaire du cabaret, de lui donner une dernière chance de se produire sur la scène, Mounir fait irruption dans le cabaret, incrédule : « Qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu fous là ? » - Toi, qu'est-ce que tu fais ? Je t'avais dit d'attendre dehors. », rétorque Hassan.

Agressif, Mounir ordonne à Jacques de se rassoir et une altercation éclate entre les deux amis :
— Mounir je t'ai dit d'attendre dehors !
— Mais ils sont tous pédés dans ce milieu !
— Commence pas avec ça...
— Mais tu ne sens pas le vice Hassan, un Arabe qu'on laisse monter sur scène tu crois que c'est pourquoi ? Pour que tu nous parles de madame pipi ? Il n'en a rien à branler lui de madame pipi ! Tout ce qu'ils veulent c'est que tu descendes ton père, ta mère et que tu le supplies à t'aider à quitter ta culture de barbare. Il a envie de te rabaisser, pour lui tu fais partie des 30 millions d'amis !
— Mais attends deux secondes... je parle de ce que je connais moi, je parle de ce qui me touche ! Tu veux que je parle de la politique irlandaise ? Tu deviens fou ! T'es parano !
— Il est où ton talent ? Tu prends notre vie et tu changes deux-trois virgules !
— Le talent il est là, je prends ta vie de glandeur et je la rends intéressante !
— Ça fait combien de temps que tu me vois comme un singe ? T'es qu'un clown, les gens ne rient pas avec toi mais de toi ! »

Ils continuent assez longtemps à se parler sur ce ton, jusqu'au moment où Mounir quitte le cabaret en insultant les autres artistes, qu'il traite de « PD » et à qui il demande : « Vous n'avez jamais vu un hétérosexuel ?! »

Analyse visuelle

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Analyse des dialogues

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...
 
Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait  
Origine possible de ces clichés  
Quelques questions pour faire avancer la réflexion
  • Quels sont les mondes qui se croisent dans le cabaret ?
  • Quel regard chacun de ces mondes pose-t-il sur l'autre ?
  • Quelles réactions, quels sentiments... provoque cette confrontation pour les protagonistes de la scène ?
  • Quelles pourraient être les intentions du réalisateur ?
  • Etc.

Un exemple de commentaire

Ces quelques remarques pourront, en cas de blocage, être soumises aux participants pour stimuler leur réflexion

En ce qu'il permet une expression de soi et de son corps, le milieu artistique est traditionnellement considéré comme moins viril, moins compétitif. Théâtre, danse, écriture, peinture et autres disciplines artistiques ou littéraires sont ainsi des activités qui permettent de se livrer, d'exprimer ce que l'on ressent, ce que l'on vit... Celles-ci imposent par ailleurs de la finesse et de la précision. Toutes ces caractéristiques font que le milieu artistique est facilement perçu comme un monde essentiellement féminin. En revanche, le sport, considéré comme plus viril en ce qu'il met essentiellement en jeu la force physique, est d'abord associé au « muscle » et à l'univers masculin.


Scène 7

 C'est où la gare ?
Le moment raconté

Perdu dans un quartier résidentiel de Mechelen au volant de la BMW, Mounir cherche la gare où il doit retrouver Frank Tabla. Il ouvre la fenêtre pour demander son chemin à un cycliste : « Hep monsieur ? Ho ! C'est par où la gare s'il vous plait ?
— La gare ?... Dans ton pays ! », répond le cycliste avec un fort accent néerlandophone. Celui-ci poursuit ensuite sa route en lui faisant un doigt d'honneur, une réaction qui fait sourire Mounir.

Analyse visuelle

  • Quels sont les acteurs de cette scène ?
  • Où sont-ils ?
  • Que font-ils ?

Analyse des dialogues

questions posées pour arriver à ce raisonnement :

  • Que disent-ils ?
  • Quel sens donner aux mots ?
  • ...
 
Clichés, stéréotypes mis en évidence par l'extrait  
Origine possible de ces clichés  
Quelques questions pour faire avancer la réflexion
  • Que fait Mounir ?
  • Que fait son interlocuteur et qui est-il ?
  • Que représente le cycliste pour vous ?
  • Que représente Mounir pour le cycliste ?
  • Où cela se passe-t-il ?
  • Que savez-vous de cette ville ?
  • Quelles sont les réactions de chacun ?
  • Qu'est-ce qui vous étonne ?
  • Etc.

Un exemple de commentaire

Ces quelques remarques pourront, en cas de blocage, être soumises aux participants pour stimuler leur réflexion

• À Mechelen, le pourcentage de votes en faveur du Vlaams Belang est très important et de manière générale, la Flandre compte plus de voix en faveur de l'extrême droite que la Wallonie.

• L'élan nationaliste qui se manifeste aujourd'hui en Flandre, remonte en fait à la fin du 19e siècle, à une époque où la communauté flamande luttait pour être reconnue en Belgique (on se souvient par exemple du combat qu'a alors mené l'abbé Daens).

• Mounir est-il Marocain ou Belge ? La réponse à cette question s'avère moins évidente qu'il n'y paraît. Il est vraisemblable que le jeune homme appartienne à la deuxième génération de Marocains installés en Belgique suite à la vague d'émigration déclenchée au Maghreb dans les années soixante. Il s'agissait alors pour les gouvernements européens (Belgique, France...) confrontés à une grave pénurie de main d'œuvre, d'organiser de vastes campagnes de recrutement pour combler les emplois délaissés par la population de leur propre pays. Il y a donc au moins une chance sur deux que, par le biais de la double nationalité ou de la naturalisation, Mounir soit de nationalité belge — et donc dans « son » pays —, malgré ses origines étrangères.



1. L'animisme est une catégorisation largement popularisée par l'ethnologie au 20e siècle pour désigner la croyance en des esprits censés animer les hommes mais également des animaux et d'autres éléments naturels. Deux raisons au moins amènent à critiquer cette notion: il s'agit d'un grand fourre-tout qui met dans le même sac toutes les croyances religieuses de populations extrêmement différentes; par ailleurs, ces croyances sont associées à un état jugé «primitif» (dans un sens implicitement péjoratif) de civilisation. Pour une redéfinition plus restrictive et critique de l'animisme (mais également du totémisme), on pourra se reporter à l'ouvrage de l'anthropologue Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

2. Voir par exemple à ce propos Françoise Cordier, Les Représentations cognitives privilégiées. Typicalité et niveau de base, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1993.

3. Le philosophe Hilary Putnam propose d'appeler ce genre de notions des «concepts éthiques épais»(thick ethical concepts) parce qu'il est pratiquement impossible de dissocier les deux dimensions descriptive et prescriptive (ou évaluative): c'est d'ailleurs la raison pour laquelle ceux qui utilisent de tels concepts ont l'impression de porter des jugements objectifs alors que ceux qui en sont l'objet en perçoivent surtout l'aspect dénigrant (ou plus rarement valorisant). (Hilary Putnam, Fait/Valeur : la fin d'un dogme et autres essais, éditions de l'Éclat, 2004, éd. or. The Collapse of the Fact/Value Dichotomy, 2002).

4. Dans les sociétés modernes caractérisées par leur complexité, les individus relèvent en général de plusieurs groupes d'appartenance dont ils peuvent se sentir plus ou moins solidaires. Ainsi, une femme peut être cadre et d'origine immigrée et se définir par (au moins) trois appartenances différentes.

5. Pour rappel, les connotations désignent des significations secondes, indirectes, dérivées, plus ou moins subjectives: dans le cas de Banania, la signification dénotée du message était de nature publicitaire, tandis que les stéréotypes raciaux relevaient de la connotation.

6. Les blagues constituent un important véhicule de stéréotypes. En même temps, elles sont souvent perçues de façon ambivalente à cause de leur caractère humoristique. Il est ainsi intéressant de visiter les sites web de «blagues» qui sont regroupées en grandes catégories qu'on peut considérer comme autant de stéréotypes plus ou moins répandus, plus ou moins dénigrants. Parmi les catégories de blagues, on relève notamment celles sur les Belges, les Suisses, les Écossais, les blondes, les brunes, les belles-mères, les femmes, les Noirs, les cannibales (toujours noirs...), les Juifs, les Corses, les Américains, les prostitué(e)s, les fous, les paysans, les fonctionnaires... On remarquera que, même sur ces sites (du moins les francophones), certaines catégories ne sont pas reprises telles quelles (sauf exception), sans doute par peur d'accusations de racisme: c'est le cas en particulier des Arabes, des homosexuels et des handicapés qui, dans la vie courante, sont pourtant l'objet de nombreuses blagues souvent de mauvais goût.

Un dossier pédagogique complémentaire à l'animation proposée ici est présenté à la page suivante.
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