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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
La Marche
de Nabil Ben Yadir
France, 2013, 2h00


En quelques mots

En 1983, la « marche pour l'égalité et contre le racisme » a traversé la France. À l'origine de cette manifestation pacifiste, quelques jeunes issus d'une cité lyonnaise, révoltés par les violences racistes. Une trentaine de personnes, parties de Marseille en octobre, seront accueillies à Paris quelques semaines plus tard par près de cent mille sympathisants.

Nabil Ben Yadir, l'auteur du film Les Barons, s'est basé sur ces événements pour construire une fiction qui rend hommage à ces marcheurs qui ont certainement joué un rôle considérable dans le changement du regard des Français « de souche » 1 sur les immigrés de la deuxième génération.

Destination

Ce film généreux s'adresse à un large public grâce à son évocation sensible d'une initiative marquante qui a eu un grand écho dans les médias de l'époque mais qui s'est ensuite effacé de beaucoup de mémoires. Mais, au-delà de sa dimension historique, le film est surtout porteur d'une leçon actuelle en faveur d'un combat profondément humaniste et pacifiste.

Analyse : un groupe hétérogène

Le film met en scène dix personnages centraux :

  • Mohamed, le jeune qui est victime d'un coup de feu d'un policier et qui est ensuite à l'origine de l'idée de la marche ;
  • Sylvain, son copain « français de souche » ;
  • Farid, un autre copain, issu de l'immigration ;
  • Christophe Dubois, le curé, qui va aider les jeunes à mettre cette marche en place ;
  • René Ledu, fromager à la retraite qui va mettre son camion à disposition des marcheurs ;
  • Claire, photographe, lesbienne ;
  • Yazid, loubard, issu de l'immigration, qui a eu des déboires avec la justice ;
  • Kheira, immigrée et militante ;
  • Monia, la nièce de Kheira, qui fait des études ;
  • Hassan, toxicomane, à l'origine de l'altercation avec la police, qui rejoint la marche en cours de route.

On peut parler d'un groupe hétérogène, dans la mesure où il compte des « Français de souche » et des Français issus de l'immigration ; des hommes et des femmes ; des musulmans et des catholiques (et peut-être des personnages d'autres confessions, ou athées), des personnes de différentes catégories d'âge ; des personnes qui se distinguent les unes des autres par des parcours (scolaires, professionnels…) différents, des orientations sexuelles différentes, etc. Qu'est-ce qui pousse ces personnes à marcher ensemble ?

Essayons de définir, pour chacun de ces dix personnages, leurs motivations et de répondre, pour chacun d'eux, à la question  qu'est-ce qui le/la pousse à participer à la marche ? Ses motivations évoluent-elles au cours du film ?

Commentaires

Voici quelques éléments de réponse qui pourraient être avancés à ce propos.

Mohamed

Image filmMohamed est le principal initiateur de la marche. Il a été victime d'une agression raciste et après son rétablissement, il désire « faire quelque chose » pour « changer les choses ». C'est un militant, qui fait partie d'une association (SOS Avenir Minguettes) — au tout début du film, Mohamed reproche gentiment à ses copains de ne pas être actifs au sein de l'association — ce qui démontre qu'il est engagé et qu'il a en quelque sorte une conscience politique et sociale. Il pense qu'on peut agir pour changer les choses. Puisque la violence règne dans la cité et que rien ne change, il a l'idée d'une manifestation pacifique, pour sensibiliser toute la population française.

Sylvain

Sylvain, habitant de la cité, connaît les mêmes déboires que ses amis issus de l'immigration : quand il y a un contrôle de police, il est toujours contrôlé. Il est en quelque sorte assimilé à la majorité de la population de la cité qui est maghrébine. Si sa première réaction à l'agression de Mohamed est de vouloir venger son ami, il se range assez rapidement à l'idée de Mohamed. Il adopte donc grosso modo les arguments de Mohamed en faveur de cette marche. Mais s'il s'engage dans l'aventure, c'est aussi pour rester avec ses copains et parce que rien ne le retient aux Minguettes.

Farid

Farid, leur copain, semble surtout intéressé par… la nourriture ! C'est un personnage assez passif, qui est certainement aussi concerné par les mêmes problèmes que ses amis mais qui semble moins tourné vers l'action. Pourtant, quand la marche se met en place, il veut en être. Certainement pour montrer à son père qu'il est capable de faire quelque chose. Il poursuit sans doute un objectif plus personnel, qui consiste à prendre un peu d'indépendance par rapport à sa famille et particulièrement son père, qui le maintiennent dans une situation un peu inconfortable : on sent un reproche latent par rapport à sa « mollesse » mais on le couve comme un enfant, ce qui ne facilite pas la prise d'indépendance.

Christophe Dubois

Image filmChristophe Dubois, le curé, est sollicité par les jeunes pour les aider. C'est un homme qui semble dédier sa vie autant à ses prochains qu'à Dieu… (On le sent très actif dans sa paroisse ; il veut emmener les vieux de la maison de retraite au salon du livre…) Il est le premier à soutenir les jeunes initiateurs du projet. On a l'impression que permettre et encourager une action comme celle des jeunes fait partie de sa mission de curé. En tant que chrétien, il défend des idéaux humanistes et l'idée d'égalité lui est certainement chère. Il participe ainsi à la marche par conviction personnelle, mais aussi parce que son aide est indispensable : c'est lui qui va convaincre les militants d'associations de rendre cette marche possible concrètement (en organisant l'accueil des marcheurs, des rencontres, etc.)

René Ledu

René Ledu est un fromager à la retraite, qui rend service au curé notamment en prêtant son camion, sans doute pour occuper ses journées. (Dans la première scène où il apparaît, il range les sièges dans l'église et, bougon et râleur, il refuse d'emmener les pensionnaires de la maison de retraite au salon du livre, « parce qu'il n'aime pas les vieux ».) On a l'impression qu'il fait la paire avec le curé, il y a entre eux une dynamique de taquinerie. Malgré sa mauvaise humeur apparente, René Ledu est toujours là pour rendre service et il accepte d'accompagner la marche : il est sans doute content de partir sur les routes, avec une petite bande plutôt sympathique. Il semble donc surtout motivé par le plaisir personnel qu'il peut trouver dans l'aventure.

Kheira

Kheira est une femme issue de l'immigration et engagée. Rebelle et « forte en gueule », elle est intimement persuadée qu'il faut agir pour faire valoir ses droits. Elle partage évidemment les idées des jeunes (dénoncer le racisme, réclamer plus de justice…) et elle veut atteindre ces objectifs par tous les moyens. La marche est pacifiste, mais si elle n'aboutissait à rien, elle se tournerait certainement vers d'autres formes d'activisme.

Monia

Monia est la nièce de Kheira. Elle est un exemple pour les jeunes issus de l'immigration, mais aussi pour toute la société, dans la mesure où elle poursuit des études avec succès. Elle incarne en quelque sorte un idéal d'égalité, puisque, fille et issue de l'immigration, elle entame un parcours qui la mène vers les degrés les plus élevés de la société. Elle accompagne sa tante, en étant certainement assez convaincue des valeurs que la marche veut porter. Mais, elle est censée quitter la marche à Lyon, pour reprendre ses études. Pourtant, victime d'une agression particulièrement violente, elle choisira de poursuivre, pour porter jusqu'à Paris les idéaux des marcheurs.

Yazid

Image filmYazid est un loubard, qui a eu des démêlés avec la justice. (Il a tabassé un policier, qui, lui, était resté impuni pour l'agression d'un proche de Yazid; Yazid a fait pour cela 2 ans de prison.) Il est présent au départ de la marche à Marseille et l'on imagine qu'il partage sincèrement les idéaux des marcheurs. On pourrait voir son engagement dans cette action pacifiste comme une sorte d'« acte de contrition » : Yazid a été violent, mais il reconnaît maintenant que la violence est vaine. Il interviendra pourtant lors de l'agression de Claire et s'acharnera sur l'agresseur, bien au-delà de ce qu'il est nécessaire pour mettre Claire hors de danger… Il apparaît donc comme un « sanguin », qui ne maîtrise pas ses émotions dans toutes les circonstances, mais cela ne l'empêche pas de défendre des idéaux de justice et d'égalité.

Claire

Claire participe à la marche en tant que photographe. Elle est là pour immortaliser certains moments et témoigner par l'image de cette aventure. Pourtant, elle choisit de s'engager complètement dans cette action, en étant une « marcheuse permanente », ce que n'exige peut-être pas un « simple » reportage. On sait également que Claire est lesbienne. On peut dès lors imaginer qu'elle s'associe à la marche pour l'égalité et contre le racisme, avec le même désir d'en finir avec les discriminations, quelles qu'elles soient, y compris les discriminations liées à l'orientation sexuelle. Dans le courant de l'histoire, elle sera elle-même victime d'une agression, ce qui peut en partie confirmer cette interprétation.

Hassan

Hassan se joint à la marche en cours de route, lors de son passage à Lyon. On apprend à cette occasion que c'est lui qui a provoqué la course-poursuite avec la police au cours de laquelle Mohamed a été blessé ; c'est Hassan qui avait provoqué la police en jetant un caillou sur leur camionnette. Hassan est donc un petit fauteur de troubles, doublé d'un toxicomane. Il adopte d'emblée une attitude assez dérangeante, dans la mesure où il veut s'attribuer l'origine de la marche (sans le caillou, pas de Mohamed blessé, pas de marche), ce qui apparaît comme particulièrement injuste. Mais il cherche aussi à prendre la parole au cours d'une émission de radio consacrée à la marche. D'une manière générale, son attitude dérange les marcheurs, qui ne veulent pas de lui, mais Christophe Dubois et Claire argumentent dans le sens de l'accepter : une marche pour l'égalité ne doit exclure personne…

Si Hassan persiste tellement dans son désir de rejoindre la marche, c'est sans doute moins pour des raisons philosophiques et collectives que pour « trouver une place ». Drogué, il est rejeté par de nombreuses personnes : faire partie de la marche lui donne en quelque sorte une existence sociale.

Un collectif

Au cours de la marche, ces motivations évoluent dans le sens où les raisons personnelles de participer à la manifestation perdent peu à peu de l'importance par rapport à la dimension de revendication collective : ceux et celles qui étaient là « pour échapper au quotidien » sont de plus en plus concernés par le projet. Les agressions dont les marcheurs sont victimes, les débats et les rencontres, les conflits et les prises de décision contribuent à impliquer davantage tous les membres du groupe dans l'aventure collective. On verra René Ledu sincèrement bouleversé par l'agression de Monia ; celle-ci renoncera à son projet initial d'interrompre la marche et choisira au contraire d'aller jusqu'au bout. Signalons aussi qu'aucun marcheur ne décidera de s'arrêter avant Paris, si ce n'est contraint et forcé comme Christophe Dubois qui a eu un malaise et doit rester hospitalisé. Ainsi, les valeurs défendues par les marcheurs gagnent en intensité dans l'ensemble du groupe.

C'est donc le côté fédérateur, rassembleur, de la marche qui est mis en avant dans le film. Les idéaux de justice, d'égalité, de refus du racisme sont des valeurs humanistes qui peuvent être très largement partagées, par les personnages du film, mais aussi par les spectateurs.


1. Nous avons gardé ici l'expression « Français de souche », malgré son ambiguïté et son ambivalence que nous soulignons cependant par l'emploi des guillemets. À partir de quand en effet est-on considéré de souche française ? après deux, trois ou dix générations ? Et à quoi reconnaît-on un Français de souche ? à son nom, à son prénom, à sa religion, à la couleur de sa peau, à sa manière de parler ? Selon les lieux et les époques, l'expression « Français de souche » permet donc d'exclure des fractions de la population qui sont supposées ne pas « vraiment » appartenir à la communauté nationale, que ce soit à cause de leurs origines (les Italiens ou les Polonais hier, les Arabes aujourd'hui), de la couleur de leur peau (les Noirs même nés en France), de leur ethnie (les Juifs stigmatisés depuis le XIXe siècle), de leur langue (les Alsaciens…), de leur religion (les musulmans). En même temps, l'expression permet d'agréger des groupes hétérogènes (bourgeois et ouvriers par exemple) face à des « immigrés » (souvent mal définis) considérés comme mal assimilés ou carrément « inassimilables ». Il s'agit donc d'un concept flou, non scientifique, utilisé essentiellement de façon politique, et ce n'est donc pas un hasard si cette expression soit un signe de ralliement pour des groupes plus ou moins ouvertement racistes ou d'extrême-droite.

Image film

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