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Grignews

Le journal

Une animation proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Juno
de Jason Reitman
USA, 2007, 1h31


L'analyse proposée ici s'adresse à des animateurs qui verront le film Juno avec un large public et qui souhaitent approfondir avec les spectateurs les principaux thèmes de ce film.

Le film

Juno est une jeune adolescente qui, après une relation amoureuse, se retrouve enceinte. Cet événement imprévu va mettre en question aussi bien ses rapports avec son petit ami qu'avec ses parents, tout en amenant la jeune fille à s'interroger sur le sens général de son existence. Juno n'est cependant pas une fille comme les autres, et elle se distingue par son indépendance d'esprit comme par une étonnante maturité qui se traduit en particulier par une constante ironie par rapport aux autres mais aussi par rapport à elle-même.

Le film de Jason Reitman se présente ainsi comme une comédie sur l'adolescence qui échappe cependant largement aux clichés habituels du genre. Par petites touches, il aborde souvent avec finesse des questions qui se posent un jour ou l'autre aux filles et aux garçons qui entrent dans l'âge adulte. L'analyse proposée ici s'adresse aux animateurs qui verront ce film avec un large public intéressé par les thèmes abordés dans Juno.

On proposera notamment de revenir sur la question des relations amoureuses à l'adolescence ainsi que l'entrée dans l'âge adulte et la condition parentale. L'objectif ne sera pas d'apporter des réponses toutes faites à ces questions mais plutôt d'ouvrir le débat et de susciter la réflexion avec les participants. On s'appuiera cependant sur le film et en particulier sur les réactions de sa jeune héroïne pour approfondir cette réflexion.

Un film en question

L'histoire de Juno ne pose que peu de problèmes de compréhension, mais les motivations de l'héroïne principale — qui change visiblement d'attitude à deux moments importants du film — restent pour une large part implicites et peuvent dès lors intriguer certains spectateurs ou spectatrices. Indirectement, cela peut susciter des interrogations sur le sens général du film et sur les intentions que l'on peut prêter au cinéaste et à sa scénariste principale, Diablo Cody.

L'on propose donc de revenir avec les spectateurs sur une grande décisions que prendra la jeune héroïne, à savoir renoncer à l'avortement et décider de faire adopter son enfant.

Bien entendu, d'autres questions pourraient être abordées (par exemple, pourquoi Juno poursuit-elle son projet d'adoption après la séparation du couple formé par Mark et Vanessa? ou pourquoi Juno renoue-t-elle finalement avec Bleek?), et il faut plutôt considérer cette première réflexion comme une «porte d'entrée» sur le film. L'objectif ici est d'amener les participants à s'interroger sur les motivations cachées du personnage: il s'agit de dépasser des réactions psychologiques sommaires (fréquentes notamment chez les adolescents, mais pas seulement) et de prendre conscience — à travers un personnage qui reste pour une large part une fiction — des mécanismes souvent complexes et inconscients qui sont à la base de nos choix de vie.

Des dialogues à commenter

On reprendra ici, dans différents encadrés, des extraits de dialogues du film, qui pourront être soumis aux participants répartis en petits groupes. Ceux-ci essaieront alors d'expliciter ce que pense ou ressent le personnage principal et que ses paroles ne traduisent pas nécessairement.

Après quelques moments de réflexion et de discussion, les différents groupes échangeront les résultats de leurs interprétations et essaieront finalement de construire un portrait psychologique d'ensemble du personnage de Juno.

Une analyse à lire

On fournira par ailleurs une analyse qui pourra être soumise aux participants pour prolonger ou approfondir la réflexion. Ce texte peut être difficile pour certains participants, et l'animateur devra sans doute fournir des éclaircissements sur certains termes ou commentaires.

Il ne s'agit pas ici d'imposer l'une ou l'autre interprétation, mais de faire percevoir aux spectateurs qu'il est possible de proposer des interprétations sur des motivations qui ne sont pas explicitées en tant que telles.

Juno: Alors, devine.
Bleeker: Quoi ? Je sais pas.
— Je suis enceinte.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
— Oh, tu sais, je pensais l'étouffer dans l'œuf avant que ça dégénère. Parce que dans les classes d'éducation sexuelle, ils racontent comment la grossesse menait souvent… à un enfant.
— Normalement, ouais ouais. C'est ce qui se passe quand nos mères et nos profs sont enceintes.
— Alors, t'es OK avec ça ?
— Ouais, ouais, cool. Tu sais, fais ce que tu dois faire, tu vois ?
— Bien. Je suis désolée d'avoir fait l'amour avec toi. Je sais que c'était pas ton idée.
— C'était l'idée de qui ?

Juno: J'ai pas pu le faire, Leah ! Ça sentait comme chez un dentiste, il y avait ces magazines horribles avec des taches d'eau. Et la réceptionniste flippante qui voulait me filer ces capotes qui ressemblent à des raisins, et qui me racontait l'histoire de son mec avec des boules qui sentent la tarte.
Leah: Miam !
— Et Su-Chin qui était là, genre:«Oh salut ! Les bébés ont des ongles.» Des ongles!
— C'est flippant. Tu penses que le bébé peut gratter ton vagin en sortant et… ?
— Je vais rester enceinte, Leah.


Le père de Juno: Je pensais que tu étais le genre de fille qui savait dire quand.
Juno: Je sais pas vraiment quel genre de fille je suis.

L'avocate: Mark et Vanessa veulent bien négocier une adoption ouverte.
Le père de Juno: Ça veut dire quoi ?
L'avocate: Ça veut dire qu'ils envoient régulièrement des informations, des photos, pour que Juno sache comment il ou elle grandit.
Juno: Wahou, non je ne veux pas de photos ni rien d'autre. On peut pas le faire à l'ancienne? Genre, je mets le bébé dans une corbeille et je vous l'envoie, comme Moïse.
Mark: Plus exactement, ce serait le faire à l'Ancien Testament.
Juno: Exactement! Grave! Vous voyez ce que je veux dire? Comme au bon vieux temps, quand c'était rapide et crade.
L'avocate: Eh bien, on est d'accord sur une adoption fermée traditionnelle, ce serait le mieux pour tous?
Juno: Putain, ouais! Fermons le truc!


Juno: Non, je ne veux pas vendre le truc, je veux juste… Je veux… Je veux que le bébé soit avec des personnes qui vont l'aimer et être de bons parents, d'accord ? … Je suis au lycée. Je suis juste mal équipée.
Vanessa: Tu fais quelque chose de magnifique et de généreux pour nous.

Vanessa: Je pense que les gens ne savent pas quoi penser de cette situation, car ce n'est pas gravé dans la roche.
Juno: Qu'est-ce qui n'est pas… Non, non, non, vous ne pensez pas que je vais changer d'avis?
Vanessa: Non, Juno. Mais on a été dans une situation, avant, où ça n'a pas marché.
Mark: Trop peur.


Leah (qui accompagne Juno à l'échographie): Visez la tête énorme ! Mec, ce truc est flippant !
Juno: Excusez-moi, mais je suis un réceptacle sacré. Tout ce qu'il y a dans ton ventre, c'est des tacos ! … C'est incroyable que certaines pleurent en voyant ça.
La belle-mère de Juno: Quoi? Je n'ai pas un cœur de pierre.

Vanessa (au centre commercial): Juno!
Juno: Salut, Vanessa ! Qu'est-ce qui t'amène au centre commercial aujourd'hui ?
Vanessa: Je faisais juste du shopping avec mes copines.
Leah: Vous êtes homo?
Vanessa: Non.
Juno (s'adressant à Vanessa): Ignore-la.
—Eh bien, comment tu te sens ?
—Bien ! Tout va merveilleusement bien. Oh, en parlant, regarde mon nombril.
— C'est incroyable.
— Oh, ciel.
— Quoi ?
— Il donne des coups de pieds.
— Je peux le sentir ?
— Tu rigoles ? … À l'école, ils arrêtent pas de m'agripper le ventre tout le temps. Je suis une légende. On m'appelle la baleine des percussions.
— … Je ne peux rien sentir. Il ne bouge pas pour moi.
— Tu devrais essayer de lui parler. Il peut t'entendre, même si c'est vingt mille lieues sous les mers.
— [Vanessa à genoux] … Salut, bébé. C'est moi, … Vanessa. J'attends avec impatience de te rencontrer… Tu peux m'entendre, bébé? … Mon ange? … Je l'ai senti ! C'était magique. [Vanessa murmurant] Merci. Merci.


Avoir un bébé? (à propos du film Juno)

L'incertitude du choix

Le début du film montre bien que Juno est surprise par sa grossesse puisqu'elle refait pour la troisième fois le même test. L'on ne saura pas s'il s'agit d'un accident (comme une déchirure de préservatif) ou d'une méconnaissance de la part de la jeune fille, mais c'est un événement imprévu qui va l'obliger à faire un choix et à prendre, comme on dit, ses responsabilités: elle vit en effet dans un milieu tolérant, «ouvert», qui n'est pas régi par des normes morales strictes (comme le sont certaines communautés religieuses). L'avortement est ainsi une option immédiatement envisageable (comme le lui rappellera plus tard sa belle-mère), notamment à cause de son jeune âge et des difficultés qu'une grossesse et l'éducation d'un jeune enfant entraîneraient notamment dans son parcours scolaire. Outre sa gêne à avouer à ses parents qu'elle est enceinte, ces raisons suffisent sans doute à expliquer que Juno choisisse immédiatement de recourir à une interruption de grossesse.

Mais l'autre option — garder l'enfant — ne disparaît pas pour autant comme en témoigne la visite qu'elle rend à Bleek à qui elle annonce sa grossesse ainsi que sa volonté d'y mettre un terme. Pourquoi en effet faire une telle visite alors que sa décision semble déjà prise? Bleek d'ailleurs, timide, mal à l'aise, cherchant surtout à ne pas déplaire à Juno, va immédiatement abonder dans son sens («Tu sais ce que tu dois faire») comme s'il avait peur de la contredire. Mais précisément ne peut-on pas soupçonner que Juno cache une grande incertitude derrière une façade d'humour et d'assurance apparente? et que ce qu'elle demande —de façon implicite — à Bleek, c'est précisément un avis, une opinion pour l'aider à faire un choix, dans un sens ou dans un autre.

Dès la confirmation de sa grossesse, Juno se trouve certainement dans un état de grande confusion qu'elle dissimule cependant par l'ironie et la désinvolture. C'est ainsi d'ailleurs qu'elle avouera plus tard à son père qu'elle ne sait pas quel «genre de fille» elle est ni ce qu'elle veut vraiment. Dès lors, un rien, un détail suffisent à la faire changer d'avis et quitter brutalement le centre d'interruption de grossesse: les protestations et les arguments de Su-Chin ne l'ont certainement pas convaincue d'un point de vue idéologique (être opposée par principe religieux à l'interruption de grossesse), mais une image déplaisante (les ongles du bébé) fait resurgir une option qui avait été plus ou moins refoulée jusque-là.

Ce nouveau choix — dominé par l'émotion — laisse cependant intactes les raisons qui l'avaient précédemment poussée à préférer l'avortement, et elle s'oriente alors, sur une suggestion de son amie Leah, vers une solution improbable, celle d'une adoption par un couple en mal d'enfant. Une telle solution permet ainsi à Juno tout à la fois de faire l'expérience de la grossesse, d'éviter un avortement (ressenti plus ou moins comme un échec), de ne pas devoir prendre en charge l'éducation d'un enfant et de faire une «bonne action» (venir en aide à un couple malheureux)… Ici aussi, l'on voit que le monde dans lequel vit Juno (mais aussi la plupart des habitants des pays occidentaux) se caractérise par une grande liberté en matière de mœurs qui rend possible (bien que relativement rare) un tel choix: les parents de Juno n'y feront d'ailleurs aucune objection, et son père veillera seulement à l'accompagner quand elle se rendra chez le couple adoptant. Dans le monde occidental contemporain, il n'y a plus, comme dans les sociétés anciennes, de modèles stricts ou rigides de comportement, et chacun doit comme Juno «inventer» des solutions plus ou moins habiles aux problèmes qu'il ou elle peut rencontrer.

Le poids d'un engagement

L'adoption va cependant susciter de nouvelles interrogations pour Juno… et pour les spectateurs. Dès la première rencontre avec Mark et Vanessa, Juno renonce en effet à toute procédure d'adoption ouverte qui lui permettrait de garder des contacts avec son enfant. Ce choix peut surprendre car cette forme d'adoption présente de nombreux avantages, en particulier celui de conserver un lien affectif avec l'enfant. Seules des hypothèses fragiles permettent ici d'interpréter l'attitude de Juno.

On peut y voir une affirmation du caractère indépendant de la jeune fille qui se veut facilement cynique, ironique (elle veut agir «comme au bon vieux temps quand c'était rapide et crade»), et refuse toute forme de sentimentalité contrairement notamment à Vanessa qui a «tellement envie d'être maman». On peut cependant également retrouver dans ce choix les mêmes motivations que celles qui l'avaient poussée d'abord à interrompre sa grossesse: abandonner l'enfant (en ayant toutefois l'impression d'avoir fait dans ce cas une «bonne action») lui permet d'une certaine manière d'effacer la chose, de faire comme si rien ne s'était passé, et de conserver ainsi toutes ses possibilités de choix futurs. Il faut se rappeler en effet qu'à ce moment, elle ne s'estime absolument pas liée à Bleek: la grossesse entraîne sans doute de nombreuses contraintes, mais elle a un terme, une fin, alors que l'éducation (même partielle) d'un enfant engagerait définitivement son avenir. Juno veut sans doute conserver sa liberté de choix, que ce soit par rapport à Bleek ou à cet enfant.

L'affaire semble donc entendue jusqu'à ce qu'intervienne la rupture entre Mark et Vanessa. Deux éléments nouveaux apparaissent à ce moment: le couple idéal qui devait prendre en charge l'éducation de l'enfant se révèle fragile et imparfait; et Juno a finalement renoué avec Bleek. L'adoption est-elle alors une solution encore acceptable? Et comment doit-on comprendre la décision finale de Juno?

Quand Juno rencontre Mark et Vanessa, l'on voit bien qu'elle se sent beaucoup plus proche de Mark, musicien un peu blasé, alors que Vanessa déborde d'une émotion un peu ridicule. Mais Mark va trahir sa confiance puisqu'il va rompre l'engagement qu'il a pris, celui d'adopter l'enfant et ainsi de devenir père. Or Juno, quant à elle, a réaffirmé son engagement notamment lorsque Mark et Vanessa ont évoqué une précédente procédure d'adoption qui avait échoué.

Par ailleurs, deux événements au moins vont sans doute influencer la jeune fille. Lors de l'échographie, Juno ne ressent que peu d'émotion et elle se moque même de celles qui pleurent en voyant ce genre d'images. Or, elle ne l'a pas vu, mais sa belle-mère a des larmes dans les yeux (sans doute parce que ça lui rappelle ses propres souvenirs) mais ne s'en cache pas. La scène va se répéter sous une forme légèrement différente au centre commercial où Juno accompagnée de Leah rencontre par hasard Vanessa: celle-ci lui demande alors si elle peut toucher son ventre pour sentir le bébé qui donne des coups de pied. Et la jeune femme exprimera visiblement une double émotion, d'abord une véritable tristesse quand elle a l'impression que l'enfant ne la reconnaît pas, ensuite un vrai bonheur quand elle sentira le mouvement de l'enfant. La scène pourrait être ridicule, mais Vanessa en prend le risque notamment en se mettant à genoux devant l'adolescente. Ainsi, par deux fois, Juno est confrontée à l'expression inattendue d'une émotion qui est évidemment sincère et qui ne cherche pas à se cacher (même si elle est relativement retenue). Juno avec son cynisme ironique ne partage pas une sentimentalité qui lui semble sans doute artificielle et convenue[1], mais elle est certainement troublée par l'accent de sincérité perceptible lors de ces deux rencontres.

Une désillusion brutale

Cela ne suffirait sans doute pas à la faire changer d'attitude générale si n'intervenait bientôt la «trahison» de Mark. C'est certainement pour Juno la première fois qu'elle fait l'expérience de la désillusion, de la déconvenue, de l'effondrement d'une espérance construite au fil des semaines de sa grossesse. Cette désillusion la rapproche alors de Vanessa, car la sentimentalité, qui peut être feinte et jouée, est aussi très souvent (ce que comprend alors Juno) la marque laissée par une blessure antérieure, un deuil, une épreuve difficilement surmontée… Juno à son tour pleurera lorsqu'elle consentira à abandonner son enfant à Vanessa. La trahison, la destruction de ses illusions, est ainsi suffisamment forte pour lui faire prendre conscience de la valeur de son engagement vis-à-vis de Vanessa et pour lui faire bientôt ressentir une émotion — à l'égard de son enfant mais également d'elle-même — qu'elle n'avait pas éprouvée jusque-là.


1. Les femmes sont censées pleurer et non les hommes; la sentimentalité convient aux femmes et non aux hommes. Ces stéréotypes sont aujourd'hui encore largement répandus mais sont visiblement rejetés par Juno qui fume notamment ostensiblement la pipe comme un homme...

Un dossier pédagogique complémentaire à l'animation proposée ici est présenté à la page suivante.
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