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Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Fleur du désert - Desert Flower
de Sherry Hormann
Allemagne / Grande-Bretagne, 2010, 2h00


L'analyse proposée ici s'adresse aux animateurs et aux éducateurs en éducation permanente qui verront le film Fleur du désert avec un large public. Elle propose une réflexion plus approfondie sur ce film et en particulier sur la réécriture de la biographie de Waris Dirie qu'impliquait la mise en scène cinématographique.

Le film

Fleur du désert retrace le parcours incroyable de Waris Dirie, une jeune nomade somalienne, qui, encore enfant, a fui sa famille pour éviter un mariage forcé. Recueillie à Londres chez de vagues cousins, elle sera exploitée comme domestique, avant d'être repérée par un photographe de mode qui lui donnera accès à la carrière de top-modèle international ! Célèbre, Waris Dirie deviendra ambassadrice de l'ONU et portera aux yeux du monde le problème des mutilations génitales féminines.

Basé sur l'autobiographie de Waris Dirie, le film de Sherry Hormann atteint parfaitement l'équilibre entre le récit de vie exceptionnel et la dénonciation de la violence faite aux fillettes dans certaines régions du monde. Ainsi, tout en constituant un grand spectacle accessible à un très large public, le film parle de l'excision avec pudeur mais sans détour; plus largement, il interroge notre rapport aux autres cultures, au culte de l'apparence et à celui de la richesse.

Destination

Si la sincérité de la démarche de la réalisatrice Sherry Hormann et surtout de Waris Dirie ne peut pas être mise en doute, les spectateurs plus ou moins avertis doivent cependant prendre conscience du travail de transposition imposé par le cinéma à l'histoire de Waris Dirie. L'analyse proposée ici doit donc permettre aux animateurs en éducation permanente d'attirer l'attention d'un large public sur cet aspect de la mise en scène cinématographique.

Une vie reconstruite

Fleur du désert est ce que l'on appelle aujourd'hui un «biopic» [1], c'est-à-dire un film qui retrace la vie d'un personnage qui existe réellement ou a réellement existé, la vie de ce personnage revêtant en général un caractère exceptionnel.

Bien sûr, cette transcription au cinéma suppose des aménagements, des résumés, de nombreuses ellipses. Il faut que l'attention du spectateur ne baisse pas, il faut donner une sorte de cohérence au récit. Cela suppose une réécriture du récit de vie, une reconstruction des différentes étapes de la vie du personnage.

Pour appréhender cet aspect de la création cinématographique, revenons sur la construction du film, qui est basée sur plusieurs allers et retours dans le passé de Waris Dirie.

Concrètement, demandons aux personnes qui ont reçu la première consigne — identifier les grandes parties du film — de partager leurs observations avec l'ensemble du groupe, de manière à retranscrire le récit sous une forme résumée ou schématique.

L'on pourra ainsi obtenir un «plan» comme:

1e partie: Waris est une adolescente, bergère, qui vit avec sa famille dans le désert somalien.
2e partie: Waris est une jeune femme sans abri, à Londres où elle découvre que l'excision n'est pas une pratique universelle.
3e partie: Waris, adolescente, fuit le mariage forcé et trouve refuge à Mogadiscio, après une éprouvante traversée du désert.
4e partie: À Londres, Waris subit une intervention chirurgicale et fait une première séance de photo.
5e partie: Waris adolescente est envoyée à Londres où elle est domestique à l'ambassade.
6e partie: À Londres, Waris fait un mariage blanc, obtient des papiers et devient un mannequin célèbre; elle va ensuite vivre à New York.
7e partie: Waris, fillette, subit l'infibulation dans le désert somalien.
8e partie: Waris prononce un discours à l'Onu et devient ambassadrice des Nations Unies.

Ainsi, l'on constate que la construction du film n'est pas linéaire. L'on peut mettre en parallèle deux lignes du temps: l'une correspondant au déroulement du film et l'autre à la «vraie» vie de Waris Dirie. Pour élaborer celle-ci, il suffira de replacer les grandes parties du film dans l'ordre chronologique de la vie de Waris.

Ado dans le désert Sans abri à Londres Ado en fuite Sans papiers, 1ères photos Domestique à Londres Mannequin international Fillette infibulée Discours à l'Onu
Fillette infibulée Ado dans le désert Ado en fuite Domestique à Londres Sans abri à Londres Sans papiers, 1ères photos Mannequin international Discours à l'Onu

Ces deux lignes du temps que l'on peut élaborer après avoir vu le film manquent de précision dans la mesure où aucune date n'y apparaît, et que la durée des différentes époques n'est pas non plus définie: autant d'éléments qui se trouvent habituellement sur les lignes du temps mais que le film ne permet pas de déduire.

Pour pouvoir ajouter ces éléments, il faut rechercher des informations complémentaires.

Une recherche sommaire sur l'internet (comme la Fondation Waris Dirie), pourra apporter les éléments suivants:

  • Waris Dirie est née en 19651.
  • Elle a été mutilée à l'âge de 5 ans (donc vers 1970).
  • Elle a fui à Londres à l'âge de 13 ans (donc vers 1978).
  • Elle est repérée par un photographe en 1983 (donc à l'âge de 18 ans).
  • Elle pose pour le calendrier Pirelli 1987 (donc en 1986, à l'âge de 21 ans).
  • Elle parle publiquement de sa mutilation en 1997 (donc à l'âge de 32 ans).
  • Elle prononce son discours à l'ONU en 2001 (donc à l'âge de 36 ans).

L'on demandera ici aux personnes qui ont reçu la deuxième consigne de communiquer à l'ensemble du groupe leurs observations, en relation avec la durée et avec les ellipses.

On invitera alors les participants à dessiner une ligne du temps modifiée, où seront mentionnés les dates et l'âge de Waris, les différentes parties ayant des longueurs différentes. L'on pourra annoter en deux couleurs différentes les événements réels de la vie de Waris et les éléments de fiction que le film lui attribue.

L'on mènera alors une discussion avec l'ensemble du groupe autour des questions suivantes:

  • Pourquoi l'auteur [2] du film a-t-il choisi de ne pas raconter la vie de Waris Dirie dans l'ordre chronologique de cette existence?
  • Pourquoi l'auteur a-t-il choisi de mettre en scène certains événements et pas d'autres? (par exemple, l'on assiste au harcèlement que Neil fait subir à Waris, mais pas à son apprentissage de la lecture et de l'écriture…)

Répondre à ces questions revient à formuler des hypothèses. Nous en proposerons deux pour chacune des questions ci-dessus, qui pourront être soumises aux participants après qu'ils auront formulé leurs propres interprétations. Il ne s'agit en aucun cas des «bonnes» réponses, mais bien de suggestions à confronter à celles des participants.

Des choix d'auteur

Pourquoi ne pas raconter la vie de Waris Dirie dans l'ordre chronologique de son existence?

On pourrait avancer que l'alternance entre les époques et les lieux permet de relancer l'attention du spectateur. On éviterait ainsi qu'il se lasse. En regardant le film, le spectateur doit mentalement reconstruire l'ordre des épisodes et ce «travail» qui se fait au moment même de la vision laisse sans doute moins de place à un éventuel ennui. Construire le récit d'une manière non-linéaire suscite l'implication, l'activité et la curiosité du spectateur. Ainsi, le début du film concerne Waris adolescente et bergère en Afrique, mais la deuxième partie nous montre Waris, jeune femme sans abri à Londres: la succession de ces deux parties suscite le questionnement: que s'est-il passé entre ces deux époques?

On pourrait également avancer que le déroulement non-linéaire du récit permet de construire une progression dramatique. La dislocation de la chronologie permet de construire deux histoires en parallèle: celle de l'adolescente qui fuit un mariage forcé, traverse le désert, arrive à la capitale, est envoyée en Europe où elle est finalement maintenue en esclavage, et celle de la jeune femme sans abri, qui trouve une amie à qui elle révèle son secret et qui s'émancipe. Quand les deux histoires se rejoignent, tout est en place pour le développement d'une sorte de «revanche» sur le passé: Waris devient un mannequin international et dénonce publiquement la pratique des mutilations génitales.

Il suffirait d'imaginer que le film s'ouvre sur la scène de la mutilation (en respectant donc la chronologie) pour imaginer aussi qu'une partie du public s'indigne, quitte la salle, et rejette en bloc les personnes qui pratiquent et cautionnent cet usage barbare, soit quasiment toute la société somalienne, ce qui n'est évidemment pas le but de l'auteur du film.

Pourquoi mettre en scène certains événements et pas d'autres ?

L'auteur du film a forcément dû faire un choix parmi tous les souvenirs évoqués par Waris Dirie dans son autobiographie. (Et celle-ci a certainement tenu sous silence également d'autres souvenirs…) Aussi, on pourrait imaginer que l'auteur du film a retenu les événements les plus cohérents par rapport à l'ensemble de l'histoire. Par exemple, l'on pourrait dire que les mutilations génitales (dont la dénonciation constitue sans doute le message le plus important du film) font partie des violences faites aux femmes.

Aussi, l'auteur du film a retenu d'autres événements de la vie de Waris Dirie qui correspondent à ce thème général, comme par exemple, la tentative de viol dans le camion qui conduit l'adolescente à Mogadiscio; comme la fausse traduction de l'interprète à l'hôpital qui illustre l'emprise des hommes sur la vie des femmes dans la société traditionnelle somalienne; comme le harcèlement que Neil fait subir à Waris et le baiser forcé qu'il lui vole devant les inspecteurs de l'Office des étrangers… Ces événements ne sont certes pas insignifiants mais ils illustrent tous l'abus exercé par des hommes sur des femmes.

L'on pourrait avancer également que les événements que l'auteur du film a choisi de mettre en scène sont ceux qui sont les plus spectaculaires ou qui provoquent l'émotion du spectateur (en suscitant le rire, la révolte, l'indignation, la compassion, etc.). Ainsi, des événements importants alternent avec des événements que l'on pourrait juger insignifiants (comme l'audition de Marylin, par exemple) de manière à faire vivre toutes sortes d'émotions différentes au spectateur. Si l'on considère par exemple la scène où Waris déjeune avec Marylin dans un parc, elle est constituée de toutes sortes de petites choses qui sont susceptibles d'interpeller le spectateur: l'humour (Waris demande à Marylin pourquoi elle mange «de la nourriture de chèvre»), l'étonnement (Waris estime l'heure en observant la position du soleil), la sympathie (Waris et Marylin sont devenues amies), l'enthousiasme (Marylin découvre la carte du photographe et comprend qu'une opportunité exceptionnelle se présente pour Waris) et enfin l'inquiétude (Waris ressent brusquement une vive douleur). L'apprentissage de la lecture et de l'écriture qui a pourtant dû être une étape essentielle sur la voie de l'émancipation ne portait peut-être pas suffisamment de potentiel émotionnel pour être mis en scène…


1. Des mots anglais « biography » (biographie) et «picture» (film).

2. Quand on parle ici d' «auteur», il ne s'agit pas forcément d'une personne bien identifiable, comme la réalisatrice, Sherry Hormann. Celle-ci est responsable d'un très grand nombre de choix qui concernent le film, mais certaines décisions ont été déléguées à d'autres… Il faut donc entendre «auteur» dans le sens d'une sorte d'entité supérieure, responsable de tous les choix dont le film résulte. En ce qui concerne les événements de la vie de Waris Dirie qui sont mis en scène ou au contraire passés sous silence, Waris Dirie a sans doute elle-même fait «un tri» entre ceux qu'elle a voulu partager dans son autobiographie et ceux qu'elle a préféré taire, soit parce qu'ils n'étaient pas suffisamment importants à ses yeux, soit parce qu'elle a considéré qu'ils ne regardaient personne d'autre qu'elle…

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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