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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Erreur de la banque en votre faveur
de Michel Munz et Gérard Bitton
France, 2009, 1h38


L'analyse proposée ici s'adresse à des animateurs qui verront le film Erreur de la banque en votre faveur avec un large public dans le cadre de l'éducation permanente et qui souhaitent approfondir avec les spectateurs les principaux thèmes de ce film.

Le film

Julien Foucault est employé comme maître d'hôtel dans la vénérable banque d'affaires Berthin-Schwartz. Mais après dix-sept ans de bons et loyaux services, il est remercié et envisage alors une reconversion dans la restauration. Pour lui, c'est l'occasion de se mettre à son compte et d'ouvrir un restaurant avec son meilleur ami Étienne. Mais, peu avant son départ, le hasard lui permet d'entrer dans les secrets de la banque qui l'emploie : des informations privilégiées — constituant cependant un délit d'initié — lui permettraient de faire rapidement fortune…

Erreur de la banque en votre faveur est une comédie satirique sur un monde mal connu, celui de la banque et de la finance en général. C'est ainsi l'occasion de s'interroger avec un large public sur ces institutions financières auxquelles pratiquement tous aujourd'hui nous confions notre argent sans trop savoir cependant quel usage elles en font ni au profit de qui... Et, de façon plus large, on pourra réfléchir un peu plus avant sur la place et le rôle actuel de la finance dans notre société.

Enfin, le film de Michel Munz et Gérard Bitton décrit un milieu social méconnu, celui de la haute bourgeoisie. L'on propose donc ici de mener avec des spectateurs peu familiers de la démarche sociologique une analyse de ce groupe social et plus précisément des critères qui permettent de le distinguer d'autres groupes. On utilisera pour cela la description — sans doute sommaire et souvent caricaturale — donnée par le film comme un véritable matériau d'observation.

Bourgeoisie et manières d'être

Lors de la première scène d'Erreur de la banque en votre faveur, on découvre Gérard Lanvin — on ne connaît pas encore le nom de son personnage — arrivant à la banque Berthin-Schwartz, vêtu d'un costume sombre, un imper replié sur le bras et une mallette de cuir à la main: il pénètre dans un immeuble parisien aux allures haussmanniennes[1], traverse des bureaux dont l'un en particulier est encombré d'ordinateurs aux écrans fixés sur les cours financiers, est salué par plusieurs personnes d'un «Monsieur Julien», monte un large escalier en marbre puis s'enferme dans un bureau privé dont il ressort sans veston mais vêtu d'un tablier. On comprendra bientôt qu'il n'est ni le directeur ni un responsable de cette banque mais seulement le maître d'hôtel chargé de servir les véritables dirigeants…

Le film (au moins dans cette scène) joue donc sur les apparences et sur l'importance des apparences dans notre société. De manière plus fine, on dira que l'appartenance à certains milieux (disons ici, le monde de la banque) implique ou entraîne des manières d'être, de se tenir, de s'habiller, de parler qui leur sont propres, différentes de celles d'autres milieux: par ailleurs, certaines personnes comme Julien peuvent adopter de telles manières d'être sans appartenir réellement à ces milieux (il n'est pas banquier!) à travers une fréquentation plus ou moins régulière qui entraîne sans doute une forme d'imitation par imprégnation implicite.

L'on proposera à présent une réflexion sur cette dimension sociale, très présente dans le film, en deux grandes étapes.

Il s'agira d'abord de s'interroger avec les spectateurs sur la définition sociale du milieu de la banque représenté dans Erreur de la banque en votre faveur. Au-delà des caractérisations sommaires, doit-on parler de haute bourgeoisie, de milieux d'affaires, de «golden boys» ? Comment peut-on par ailleurs caractériser ce milieu ?

À travers différents éléments du film, l'on réfléchira ensuite sur les manières d'être qui distinguent les différents groupes sociaux: quelle est l'influence de notre appartenance sociale sur nos gestes les plus quotidiens, sur nos façons de parler, de marcher, de nous asseoir, de nous vêtir ? On s'appuiera notamment sur la notion d'habitus du sociologue Pierre Bourdieu pour éclairer ce point.

1. Haute bourgeoisie, Gotha[2] et milieux d'affaires…

La représentation que beaucoup de spectateurs se font de la société est souvent sommaire et manichéenne: ainsi, ils opposent facilement les riches et les pauvres, les puissants et les exclus, les célébrités et les inconnus, les hommes politiques supposés tout-puissants et le peuple, les élites et ceux-d'en-bas… Ces caractérisations ne sont sans doute pas fausses mais souvent approximatives et simplistes. L'objectif de la première analyse proposée à présent sera donc de nuancer ce genre d'oppositions et de mieux comprendre la complexité de la structure des sociétés où l'on vit[3].

Demandons-nous d'abord comment définir le milieu d'affaires de la banque Berthin-Schwartz représenté dans le film Erreur de la banque en votre faveur, en particulier les trois ou quatre personnages qui seront espionnés par Julien. L'on pourrait penser par exemple aux dénominations suivantes.

A. À quel milieu appartiennent-ils?

Quelle(s) dénomination(s) s'applique(nt), à votre avis, le mieux aux personnages des trois ou quatre banquiers de la banque Berthin-Schwartz que l'on voit servis par Julien dans le film Erreur de la banque en votre faveur?

  • bourgeoisie
  • haute bourgeoisie
  • milieu d'affaires
  • golden boys
  • arrivistes
  • aristocratie
  • dirigeants politiques
  • rentiers

Commentaires (A)

Ce petit questionnaire devrait suffire à éclairer le niveau de connaissance du monde social de chaque lecteur. Certaines dénominations sont en l'occurrence fausses.

Ainsi, ces banquiers ne sont pas des dirigeants politiques, le monde des affaires étant largement indépendant du monde politique. Si certains participants donnent cette réponse, on expliquera en quelques mots la différence entre ces deux univers qui obéissent à des logiques très différentes. On relèvera notamment une confusion fréquente dans le large public qui consiste à croire que c'est dans le monde politique que l'on trouve les plus hauts revenus : les affaires récentes de bonus, de primes et autres commissions ont bien montré que le milieu des affaires est celui où les hauts revenus crèvent tous les plafonds imaginables[4].

Semblablement, il faut peut-être expliquer que l'aristocratie est une catégorie ancienne, aujourd'hui largement effacée : il s'agissait d'une caste fondée essentiellement sur des titres (de noblesse) hiérarchisés (chevalier, baron, comte, duc…), tirant (au moins à l'origine) son prestige de l'exercice du métier des armes et non de ses possessions: même si noblesse et argent allaient souvent de pair, il a également existé une noblesse «pauvre», (relativement) désargentée. Par rapport à la bourgeoisie, une des caractéristiques essentielles de l'aristocratie est qu'il s'agissait d'une caste (relativement) fermée à laquelle on accédait en principe par la naissance.

Parmi les autres dénominations proposées, celle qui convient sans le mieux est la haute bourgeoisie : le terme de milieu des affaires est relativement vague et peut même englober le patron d'une petite agence bancaire comme celle où travaille Gilbert ; l'anglicisme golden boys désigne de façon générale les traders (ou opérateurs de marché) qui ont fait fortune sur les marchés boursiers et financiers à partir des années 1980 grâce notamment à leur connaissances des techniques de plus en plus complexes qui y ont été mises en œuvre à partir de ce moment-là;  les arrivistes désignent toutes les personnes qui essaient de monter dans l'échelle sociale de quelque manière que ce soit (et le terme s'applique particulièrement mal aux banquiers du film) ; les rentiers enfin, terme aujourd'hui vieilli, sont des personnes suffisamment riches pour pouvoir vivre de leurs « rentes », c'est-à-dire des intérêts des capitaux qu'ils ont investis à gauche ou à droite (même si les banquiers du film ne semblent pas très actifs, on doit néanmoins supposer qu'ils dirigent cette banque et qu'ils assument donc les fonctions et les responsabilités d'un chef d'entreprise).

La distinction la plus difficile à concevoir est sans doute celle entre la bourgeoisie (ou même les élites) et la haute bourgeoisie : est-ce seulement la différence de revenus qui justifie une telle distinction et à quel niveau doit-on alors faire passer la distinction ? Ou bien la haute bourgeoisie a-t-elle un certain nombre d'autres caractéristiques qui justifient cette dénomination ?

En se basant sur des travaux sociologiques[5], on peut relever au moins trois grandes caractéristiques propres à la grande bourgeoisie qu'on peut proposer à la réflexion des participants en leur demandant notamment s'ils retrouvent ces caractéristiques dans le portrait des trois banquiers mis en scène dans le film.

B. Qu'est-ce que la haute bourgeoisie?

La haute (ou grande) bourgeoisie possède trois grandes caractéristiques.

Elle possède évidemment les plus hauts revenus qui proviennent notamment des fonctions que ses membres exercent dans les plus grandes entreprises. Ceux-ci occupent alors les fonctions dirigeantes, les plus rémunératrices, et détiennent l'essentiel du pouvoir économique.

S'ils occupent les plus hauts échelons de l'échelle des revenus, les membres de la haute bourgeoisie détiennent par ailleurs les patrimoines les plus importants, c'est-à-dire des richesses accumulées au cours des années et même des siècles et transmises par héritage: il peut s'agir de propriétés immobilières (maisons, hôtels de maître, châteaux…), de propriétés foncières (parcs, terres, forêts…), de biens luxueux, souvent anciens (meubles, toiles de maîtres, «antiquités»…), de propriétés industrielles et financières (actions, titres de propriété, placements divers…).

La haute bourgeoisie est un milieu relativement restreint qui accorde une grande importance aux relations sociales et familiales par l'organisation de fêtes, de réceptions, par la fréquentation de lieux privilégiés (restaurants de luxe), relativement fermés (cercles, clubs mais également écoles privées) et réservés à une élite, et par l'importance donnée aux rapports personnels (tout le monde se connaît, et pour en faire partie, il faut y avoir été introduit par quelqu'un). Ce milieu où l'on préfère se retrouver entre soi favorise ainsi la division (ou la ségrégation) de l'espace social entre par exemple les «beaux quartiers» (comme Neuilly à Paris, La Hulpe ou Uccle dans la région bruxelloise) et les autres, ou bien entre les stations balnéaires ou sportives «chics» (Deauville, Megève…) et les autres, ou encore entre les magasins de luxe et les autres.

 

Est-ce que l'on retrouve ces caractéristiques dans les portraits que donne le film Erreur de la banque en votre faveur des trois banquiers espionnés par Julien ? Est-il possible de donner quelques exemples tirés du film qui correspondent effectivement à ces trois grandes caractéristiques ?

Commentaires (B)

Plusieurs éléments du film confirment facilement les trois grandes caractéristiques définies dans l'encadré ci-dessus.

Ainsi, il est clair que les banquiers du film disposent de revenus importants, même si, en principe, les sommes qui sont en jeu par exemple dans le rachat de l'entreprise de camions de M. Lebrun sont celles de la banque. La richesse de leur banque est également la leur, comme en témoignent par exemple le luxe feutré de leurs bureaux ou encore le fait qu'ils puissent se faire servir par un maître d'hôtel. Ils ont en particulier le pouvoir de décision, et, lorsque M. d'Espinasse, soumis au chantage de Julien déclare qu'il doit d'abord consulter ses associés, on comprend qu'il s'agit d'une ruse maladroite, et, quelques secondes plus tard, il cède effectivement aux exigences de son ancien maître d'hôtel.

Par ailleurs, l'argent n'est pas seulement celui qui est gagné aujourd'hui, et il fait ou a fait l'objet d'une longue accumulation au cours des générations. Comme le même M. d'Espinasse le déclare à Julien (qu'il décrit comme un « cupide » avide de s'enrichir), « ma famille est riche depuis deux cents ans »… Plus tôt dans le film, on verra d'ailleurs Julien servir comme maître d'hôtel à une réception donnée par M. d'Espinasse dans ce qui doit être sa propriété, une espèce de château entouré d'un parc : ici aussi, on peut supposer qu'il s'agit d'une demeure familiale qui a été héritée et qui sera héritée par la suite.

On remarquera également que la banque dont il est question dans le film porte manifestement le nom de ses fondateurs Berthin et Schwartz : même si aucun lien de famille (au niveau des noms) ne semble relier ces fondateurs à M. d'Espinasse (ou à ses acolytes), on peut supposer que ce dernier n'est pas seulement un administrateur nommé pour ses compétences financières mais qu'il possède (notamment par héritage) des parts importantes dans cette banque. Ainsi encore, lors d'une des premières discussions entre ces banquiers, l'un d'entre eux, M. Du Rouvre, déclare qu'il va conseiller à son fils d'acheter des actions de Blue Mineral (qui devraient bondir de 25 à 30%), ce qui devrait l'aider « à payer son divorce » : ici aussi, l'on voit comment la position du père permet au fils de s'enrichir à son tour.

Enfin, l'on perçoit facilement l'importance des relations personnelles, qu'elles soient familiales comme dans l'exemple précédent, ou qu'elles soient d'amitié ou de simple connaissance:  la réception que donne M. d'Espinasse dans sa propriété joue clairement ce rôle qui consiste à tisser des relations entre gens du même monde (si l'on est attentif, l'on entend d'ailleurs à un moment un son de cor caractéristique sans doute d'une chasse à courre en train de s'organiser[6]).

Bien entendu, les relations mêmes entre les trois principaux banquiers du film illustrent cette connivence entre riches qui s'informent les uns les autres des bonnes affaires à réaliser mais qui n'entendent pas en laisser bénéficier un « larbin » (selon leur expression) comme Julien. Le personnage du jeune Alban est également significatif de ce point de vue: ce ne sont certainement pas ses qualités personnelles qui ont été déterminantes pour son emploi (même si l'on peut supposer qu'il n'en est pas dépourvu) mais plutôt son appartenance d'origine à ce milieu; c'est un « héritier », certainement un fils de bonne famille (comme le suggère son prénom) qui a dû être engagé sur recommandation personnelle.

Dans la même perspective sociologique, on peut encore prolonger la réflexion en évoquant d'autres personnages qu'on devrait situer sur l'échelle sociale. On peut évoquer des personnages comme:

  • le patron de l'agence bancaire où Gilbert est employé,
  • Gilbert lui-même,
  • le beau-père de Gilbert qui est chirurgien et qui a manifestement une belle villa,
  • le patron du bistrot où travaille Étienne,
  • Étienne lui-même,
  • Julien, maître d'hôtel,
  • Étienne et Julien en tant que futurs responsables d'un restaurant.

Pour ces différents personnages, doit-on considérer qu'ils sont riches ou pauvres, bourgeois ou non, fortunés ou non, en haut, en bas ou au milieu de l'échelle sociale ? De quels avantages jouissent-ils ou sont-ils au contraire privés ? Appartiennent-ils à une caste, à une élite, à un groupe bien délimité ?

Il ne s'agira pas ici de répondre de façon catégorique à ces questions mais simplement de prendre conscience de la complexité des hiérarchies dans nos sociétés. Ainsi, le patron de l'agence bancaire est sans doute un employé relativement bien payé (surtout à cause de son ancienneté probable), ayant des responsabilités moyennes (une agence de quartier) mais dont le sort dépend des décisions d'un siège central sur lequel il n'a aucune prise (il est pratiquement licencié du jour au lendemain). Le patron du bistrot est quant à lui un petit patron, avec trois ou quatre employés, dont il est difficile de déterminer le niveau de revenus (très inférieur vraisemblablement aux banquiers du film) mais qui ne dépend pas d'une hiérarchie.

2. Distinction et manières d'être

Outre les trois grandes caractéristiques que l'on vient d'examiner, la haute bourgeoisie se distingue par des manières d'être, des goûts, des modes de vie, des façons de se tenir, de se vêtir, de parler, de se distraire… qui lui sont propres ou en tout cas relativement différentes de celles des autres classes sociales. La sociologie et l'ethnologie ont montré que ces manières d'être, de se tenir et de se conduire, loin d'être naturelles, résultent d'une intériorisation précoce de normes culturelles qui restent le plus souvent implicites et qui sont mises en œuvre de façon essentiellement pratique, sans véritable réflexion : un bourgeois choisira spontanément de porter un costume pour sortir en ville sans s'interroger sur les raisons de ce choix qui résulte (pour une part au moins) d'habitudes profondément ancrées, fruits de l'éducation. Le sociologue Pierre Bourdieu a donc proposé de regrouper sous le terme d'habitus l'ensemble de ces habitudes culturelles qui résultent d'une longue intériorisation et qui se présentent comme un «sens pratique» qui nous fait préférer spontanément tel vêtement, tel menu, tel loisir, telle gestuelle, tel comportement… plutôt que tel autre.

L'objectif de la présente réflexion ne sera pas d'expliquer d'un point de vue théorique cette notion d'habitus, mais plutôt de faire prendre conscience de façon concrète, de la dimension culturelle (par opposition à naturelle[7]) de ces différentes pratiques à travers l'exemple de la haute bourgeoisie qui est sans doute une classe sociale relativement éloignée des catégories auxquelles appartiennent la majorité des lecteurs. Ici aussi, l'on peut se baser sur le film pour repérer un certain nombre d'indices de ces différences socioculturelles entre groupes sociaux. L'on propose donc d'examiner une série de faits et gestes qu'on peut voir ou entendre dans le film et se demander comment caractériser ces manières de dire et de faire d'un point de vue socioculturel.

La réflexion pourra être menée en groupe en se basant sur les intuitions spontanées de chacun.

Manières bourgeoises

Voici une série d'éléments du film Erreur de la banque en votre faveur. Pourriez-vous dire en quoi ces faits et gestes sont caractéristiques de l'appartenance à la bourgeoisie ou, dans le cas d'un personnage comme Julien, de l'imitation de ces manières d'être et de faire? Julien arrive à la banque avec un costume strict, un imperméable sur le bras.

  • Julien écrit le menu avec un porte-plume.
  • «Les pommes rissolées, elles sont meilleures avec deux s» dit une responsable du service à Julien (en regardant le menu qu'il a rédigé).
  • Les quatre banquiers déjeunent. Quelle est leur attitude générale si on la compare par exemple avec celle des clients du café où travaille Étienne?
  • «Mufle, ça se dit encore?» remarque Stéphanie à Julien (qui l'a abordée aux abords d'une librairie)
  • «Ils [des voleurs] ont tout pris, les deux Matisse, le Vlaminck, notre petit salon Boulle» dit un des invités à la réception organisée par le banquier d'Espinasse.
  • Lors de cette réception, un groupe d'enfants joue au poker.
  • De manière générale, comment se tiennent Julien et M. d'Espinasse?
  • «Julien, vous nous servirez un château Smith Haut Lafitte 82 et un Domaine de Chevalier 95» demande le banquier d'Espinasse, et plus tard: «Vous nous apporterez un petit Frapin».
  • Comment s'habillent les quatre grands banquiers du film si on les compare notamment au responsable et à l'employé de l'agence?
  • «— C'est du chantage, quoi? interroge Étienne — Oui, sauf qu'à la banque, ceux qui pratiquent ça, ils ont leur rond de serviette au Grand Véfour!» répond Julien.
  • «Ça signifie que ce petit connard de loufiat nous aura baisés jusqu'au trognon!» conclut le banquier d'Espinasse.

Commentaires

Le film souligne bien sûr les faits et gestes de façon plus ou moins caricaturale. On peut néanmoins en tirer (avec une certaine prudence) quelques observations générales.

Ainsi, on remarque que l'attitude générale des banquiers se caractérise par une absence de relâchement corporel, qui se traduit notamment par la droiture du dos, des gestes limités, peu expansifs, une retenue apparente (avec en particulier les bras toujours ramenés sur les côtés du corps). Au café en revanche, les corps sont relâchés, lourdement appuyés sur les avant-bras, les dos courbés, les gestes souvent amples et expressifs (on appelle de la main). Bien entendu, on perçoit facilement les jugements de valeur que véhiculent implicitement toutes ces caractérisations que l'on peut facilement inverser : ce que les uns nommeront « laisser-aller » sera « cool » ou « sympa » pour les autres, et la retenue qu'apprécieront certains sera perçue comme raideur ou rigidité par d'autres.

Outre la tension du corps, on remarque notamment dans les rapports entre M. d'Espinasse et Julien l'art de maintenir les distances de ces grands bourgeois. La distance est à la fois physique (même à table, les convives sont éloignés l'un de l'autre alors qu'au café ils sont épaule contre épaule), mais aussi morale et sociale : M. d'Espinasse maintient ainsi ses mains dans le dos comme s'il voulait éviter tout contact avec son maître d'hôtel.

La comparaison avec les « petits » employés de banque est également significative puisqu'on remarque également chez ceux-ci une attitude relativement décontractée (les mains dans les poches, une fesse appuyée sur le bureau) ainsi qu'une manière beaucoup moins stricte de porter le costume : dès qu'ils en ont l'occasion, ces employés tombent la veste et défont la cravate. Et aux costumes toujours sombres des grands banquiers, ils préfèrent des couleurs plus claires avec des motifs de cravate voyants et des détails personnalisés (la chemise de Gilbert, les manches courtes de son responsable).

L'arrivée de Julien à la banque (à l'ouverture du film) est également significative de ce point de vue : Julien a adopté les manières d'être de ses employeurs, et l'on pourrait croire que lui aussi est un banquier ! Il a en effet cette démarche relativement rigide, les épaules baissées et ramenées en arrière, le col de chemise serré par la cravate, les bras ramenés le long du corps, témoignant de cette absence générale de relâchement dans l'attitude.

Bien entendu, les grands bourgeois se distinguent également par leur goût du luxe : grâce à Internet, on trouvera facilement (ou on imaginera) le prix du cognac Frapin ou d'un repas au grand Véfour ! Plus significatif sans doute est le raffinement dont ces personnes font montre notamment dans leur choix des vins : M. d'Espinasse connaît des vins aussi chers que renommés même s'il a une petite hésitation sur le bon millésime. Meubles (Boulle2) et objets d'art sont également choisis en fonction du prix mais aussi de la qualité et de la renommée des artistes (Matisse, Vlaminck).

Cette recherche de la rareté concerne également l'expression, toujours soignée et correcte, mais qui peut souvent paraître datée, comme en témoigne Stéphanie qui s'étonne du mot « mufle » dans la bouche de Julien. Le raffinement dans l'expression consiste ainsi notamment à recourir à des formes détournées comme quand la responsable fait remarquer de manière indirecte à Julien la faute d'orthographe qu'il a commise dans le menu.

La remarque finale du banquier est ainsi d'autant plus comique que, sous le coup de la colère, il se laisse aller à dire une grossièreté. Mais même dans ce cas, il ne dit pas les choses vulgairement (du style « il nous a enculés »), et il utilise des expressions datées sinon précieuses (le loufiat, le trognon)...


1. Pour rappel, ce style (d'après le nom du préfet Haussmann qui a profondément transformé la ville de Paris au cours du Second Empire dans la seconde moitié du 19e siècle) se signale notamment par de larges avenues aux façades de pierre blanche caractéristiques: rez-de-chaussée souvent consacré au commerce ou avec des entrées imposantes, le premier étage «noble» avec balcons, des étages supérieurs avec une décoration moins riche, et enfin les combles avec un toit à 45 degrés.

2. L'almanach de Gotha fut un guide de la haute noblesse et des familles royales, publié en Allemagne (mais en langue française) de 1763 à 1944. Depuis lors, l'expression, le Gotha, désigne de façon plus vague les membres de l'aristocratie, de la haute bourgeoisie, du monde politique et des différentes élites, les plus en vues et/ou les plus fortunées.

3. On se limitera ici aux sociétés européennes contemporaines comme la France et la Belgique. Des nuances, des précisions ou des corrections devraient être apportées si l'on considérait d'autres sociétés (par exemple scandinave ou américaine).

4. D'après les informations disponibles sur Internet (à considérer donc avec une certaine prudence), les cinquante patrons français les mieux payés en 2008 touchaient des salaires et rémunérations diverses (bonus, avantages en nature, jetons de présence) qui dépassaient tous le million d'euros par an (voir par exemple: http://www.proxinvest.com/index.php/fr/news/read/21.html). En comparaison, le salaire du Président de la République française s'élèverait à environ 250 000 euros par an. Toujours en France, la médiane des revenus par ménage en 2007 se situait à 27630 euros (d'après l'INSEE): la médiane divise en deux la population, 50% des ménages ayant un revenu supérieur, et les 50 autres pour cent un revenu inférieur (la médiane est généralement plus significative que la moyenne qui est «gonflée» par les très hauts revenus).

5. En France, deux sociologues, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, ont notamment consacré leurs recherches à la haute bourgeoisie (ces recherches ont fait l'objet de plusieurs publications comme Voyage en grande bourgeoisie, Paris, PUF, 2005, et Les Ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces. Paris, Seuil, 2007).

6. La vénerie ou chasse à courre est un héritage de l'ancienne aristocratie et consiste, comme on le sait peut-être, à poursuivre à cheval un gibier (généralement de grande taille comme un cerf ou un sanglier) à l'aide d'une meute de chiens spécialement dressés. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, déjà cités, ont consacré un ouvrage spécifique à cette forme de chasse violemment critiquée par les écologistes et les défenseurs des animaux mais défendue par les grands bourgeois qui la pratiquent mais aussi par un petit peuple d'ouvriers et de paysans qui y participent comme suiveurs (Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Chasse à courre, ses rites et ses enjeux. Paris, Payot, 1993). On signalera que cette pratique, qui pourrait paraître désuète, est en fait en expansion en France.

7. D'un point de vue méthodologique, la sociologie et l'ethnologie considèrent que tous nos comportements sont déterminés par la société où l'on vit: même des fonctions biologiques comme dormir, manger ou faire l'amour sont exercées de façon différente selon la société où l'on vit ou le groupe social auquel on appartient (ainsi, à certaines époques ou dans certaines sociétés, on a l'habitude de dormir assis, ce qui nous paraît une attitude très peu «naturelle»). L'analyse sociologique vise donc à montrer la part sociale et culturelle présente dans tous nos comportements, mais on ne peut pas en conclure que ceux-ci sont entièrement déterminés par la culture (au sens large): de façon prudente (et non dogmatique), on peut seulement dire que l'on ne peut pas délimiter de façon claire la part de l'inné et de l'acquis (notamment sous la forme caricaturale d'un pourcentage), mais que la part culturelle — comme le montrent régulièrement les sciences humaines comme l'ethnologie, la sociologie et l'histoire — est certainement plus grande que nous ne le croyons spontanément.

Un dossier pédagogique complémentaire à l'animation proposée ici est présenté à la page suivante.
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