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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
Couleur de peau : Miel
de Jung et Laurent Boileau
Belgique-France, 2012, 1h15


L'analyse proposée ici s'adresse à tous les spectateurs qui verront le film Couleur de peau : Miel et qui souhaitent approfondir leur réflexion sur son thème principal. Elle retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui souhaiteraient débattre de ce film avec un large public.

Le film

Adapté de la bande dessinée autobiographique éponyme publiée en deux tomes aux éditions Quadrants, Couleur de peau: Miel évoque les événements qui ont marqué l'enfance et l'adolescence de Jung, un citoyen belge d'origine coréenne: ses errances, tout jeune bambin, dans les rues de Séoul, sa prise en charge à l'orphelinat, son arrivée en Belgique et sa nouvelle vie de famille, avec des hauts et des bas…

De manière très sensible et pudique, Jung revient aussi sur les difficultés morales et psychologiques qu'il a vécues tout au long de son existence suite au déracinement qui l'a coupé de son passé à l'âge de six ans. Pour réaliser le film, Jung et le documentariste Laurent Boileau ont choisi un subtil mélange d'images réelles et dessinées, entre présent et souvenirs, utilisant à l'occasion des archives historiques et familiales qui font de Couleur de peau: Miel une œuvre d'une force particulière. Accompagnées du commentaire en voix off de Jung, devenu adulte et montré dans son voyage de retour en Corée et ses questionnements actuels, les images rendent compte surtout d'un voyage au cœur d'une âme blessée.

Destination

Comme la bande dessinée dont il est tiré, le film s'adresse à un large public, aussi bien d'enfants, d'adolescents ou d'adultes. Par sa thématique, il parlera au plux grand nombre quel que soit l'âge

Le contexte de l'adoption en Corée du Sud

Avec plus de deux cent mille enfants adoptés à l'étranger depuis la fin des années 50, la Corée du Sud, qui compte pourtant aujourd'hui parmi les pays plus riches du monde, atteint un record impressionnant. Ce décalage entre le niveau de vie de la population et le nombre d'abandons d'enfants au profit de l'adoption internationale est unique. Plusieurs facteurs — historiques, économiques, socioculturels — permettent d'expliquer cette situation, nécessitant toutefois une approche sans doute trop abstraite pour des enfants entre dix et quatorze ans.

Nous suggérons de revenir sur quelques images extraites de la séquence de reportage commenté par un présentateur télé, séquence qui apparaît au début du film. On se souviendra aussi que Jung, devenu adulte, cite également des facteurs d'explication comme le racisme ou le statut des mères célibataires dans la société coréenne par exemple.

Ces images permettent de répérer plusieurs indices pertinents pour appréhender le contexte socio-historique entourant l'abandon de Jung. Les encadrés qui accompagnent les illustrations apporteront diveres précisions à ce propos.

À partir des illustrations

image du film

1. La première image situe la ville de Séoul sur la carte de Corée, non loin du 38e parallèle, c'est-à-dire non loin de la toute nouvelle frontière qui sépare Corée du Nord et Corée du Sud (South Korea). On peut imaginer qu'en vertu de cette proximité, la ville de Séoul sera particulièrement touchée lors de la guerre (par transparence, on remarque derrière la carte géographique un bataillon de soldats en armes), non seulement par les combats mais aussi par les mouvements de population importants qu'elle va générer. Comme Jung le rappellera au cours du film, la création arbitraire de la frontière au lendemain de la Seconde Guerre mondiale allait séparer un grand nombre de familles et se trouver à l'origine de nombreux abandons d'enfants.

Pour plus d'informations sur le contexte à l'origine de la partition du pays: voir encadré n°1.


image du film2. Cette longue colonne de civils en train de s'éloigner d'un village illustre bien quant à elle ce qu'ont pu être les mouvements de population durant cette période. La plupart portent de gros sacs sur la tête ou les épaules, indiquant que ce départ massif a vraisemblablement été planifié et envisagé peut-être comme une solution définitive pour échapper à cette guerre fratricide.

Pour plus d'informations sur la Guerre de Corée et ses conséquences humaines et sociales: voir encadré n°2.


image du film3. Plusieurs jeunes enfants sont entassés dans une baraque jonchée de paillasses et de morceaux de bois. Ils affichent tous une mine profondément triste. Il n'y a pas d'adultes à proximité et l'on devine facilement qu'il s'agit là d'enfants orphelins ou abandonnés vivant dans des conditions d'autant plus épouvantables que leur jeune âge les empêche de se débrouiller seuls. Faim, manque d'hygiène, pauvreté et insalubrité semblent définir la condition de ces enfants abandonnés.

Pour plus d'informations sur la pauvreté caractéristique de l'après-guerre et ses répercussions en termes d'abandons: voir encadré n°3.


image du film4. Une mère vraisemblablement épuisée est étendue à même le sol; debout à côté d'elle, un jeune enfant regarde la caméra. La disposition de ces deux personnages semble indiquer qu'ils sont liés par un lien filial. Peut-être le père, absent de l'image, a-t-il péri dans les combats et cette mère supposée est-elle désormais sans ressources pour élever son enfant. La casserole qui apparaît sur le sol en bas à droite de l'image confirme en quelque sorte cette hypothèse de dénuement total.

Pour plus d'informations sur la place de la femme dans la société coréenne: voir encadré n°4.


image du film5 et 6. Sur l'une des images, des adultes descendent d'un avion les bras chargés d'enfants d'origine asiatique. Sur la carlingue, on peut lire une partie du nom de la compagnie aérienne «American», qui indique qu'il s'agit d'un avion américain. Sur l'autre, un groupe d'enfants asiatiques encadrés par quelques adultes adressent des signes d'adieu à une (ou des) personne(s) que l'on ne voit pas.

image du filmOn se souvient alors des paroles de Jung lorsqu'il évoque l'orphelinat américain de Séoul où il a séjourné pendant quelques mois avant son adoption. On se souvient également du commentaire off qui accompagne la séquence d'archives au début du film: Harry Holt et son épouse ont adopté plusieurs enfants coréens avant de fonder une agence qui portera leur nom: la Holt.

Pour plus d'informations sur le rapatriement aux États-Unis des enfants abandonnés en Corée et la fondation d'agences d'adoption: voir encadré n°5.


1. La partition de la Corée

La Corée est annexée par le Japon en 1910. Pendant trente-cinq ans, le pays va donc vivre sous domination japonaise et fournir à son puissant voisin des matières premières, des produits agricoles ainsi que, durant la Seconde Guerre mondiale, du personnel militaire et de la main-d'œuvre à bon marché pour les usines. La colonisation prend fin en même temps que la Seconde Guerre mondiale, le 15 août 1945, avec le bombardement atomique des villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki, une attaque menée par les États-Unis. La capitulation du Japon suite à ces bombardements aura entre autres pour conséquence le rapatriement d'une partie des quatre millions de Coréens — environ 16% de la population entière — qui se trouvaient en dehors des frontières.

Les déplacements et mouvements de population qui ont eu lieu durant cette période coloniale ont créé une première occasion propice à l'abandon d'enfants. Depuis 1945, la Corée, à nouveau indépendante, est toutefois divisée en deux zones d'occupation administrées l'une par l'Union soviétique (au nord) et l'autre, par les États-Unis (au sud), un partage d'influences effectué dans le contexte de la Guerre froide apparue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le 38e parallèle est choisi comme frontière mais la division ne sera toutefois formalisée que trois ans plus tard, en 1948, avec l'établissement de deux régimes politiques opposés. De très nombreuses familles sont alors définitivement séparées.

image du film

2. La guerre de Corée

Au fil du temps, les incidents se multiplient le long du 38e parallèle, qui sert désormais de frontière entre les deux nouveaux États. Ces incidents débouchent, en 1950, sur une guerre fratricide qui prend immédiatement les dimensions d'un conflit international impliquant les deux superpuissances. Alliée à la Chine et à l'URSS, la Corée du Nord entre ainsi en conflit avec la Corée du Sud, alliée aux États-Unis et aux pays occidentaux. La guerre, qui devait durer trois ans, se soldera par une stabilisation de la frontière autour du 38e parallèle et de nombreuses pertes humaines, évaluées à environ quatre millions d'individus, civils et militaires confondus.

Il résulte de cette situation un nombre très important d'orphelins et des mouvements de population de grande ampleur. On estime qu'en 1953, 293 000 veuves s'occupent seules de 516 000 enfants de moins de treize ans et qu'en 1954, plus ou moins deux millions d'enfants et adolescents de moins de dix-huit ans vivent en dehors de leurs foyers.

image du film

3. La pauvreté

La Corée du Sud connaît, entre 1961 et 1987, deux régimes militaires successifs dont l'objectif est de moderniser rapidement le pays, qui se caractérise alors par une société de type agraire grandement appauvrie par la guerre. De plus, le récent conflit a ruiné la plupart des villes, avec la destruction de plus de 50 % du potentiel industriel du pays. La modernisation va dès lors entraîner une migration interne importante — évaluée à plus de six millions de personnes, soit plus ou moins 20% de la population, entre 1967 et 1976 — des campagnes vers les villes. Ce phénomène produira à son tour son lot d'abandons avec un total porté, entre 1955 et 1970, à 80 520 enfants abandonnés principalement en raison de la pauvreté urbaine.

Les régimes militaires de l'époque encourageront de surcroît l'adoption internationale comme alternative aux soins institutionnels coûteux, ce qui explique aussi que trois placements sur quatre aient eu lieu au cours de cette période. Une telle prise en charge extérieure, encouragée par les autorités mêmes du pays, a représenté un frein important pour le développement d'un système de protection sociale en Corée.

C'est à l'occasion des Jeux olympiques de Séoul, en 1988, alors que la presse internationale est largement présente en Corée du Sud, que la réalité des abandons est portée à la connaissance de l'opinion publique occidentale. Gênée par le scandale que l'exportation d'enfants déclenche au niveau mondial, la Corée du Sud n'a dès lors plus d'autre choix que de mettre en place une politique destinée à réduire l'adoption internationale.

image du film

4. La marginalisation des mères célibataires

Une autre explication renvoie à la place de la femme dans la culture sud-coréenne, avec une forte stigmatisation des mères célibataires. Soumises à une très forte pression sociale, elles sont nombreuses à abandonner leur enfant aux agences d'adoption plutôt que de subir les difficultés morales et financières liées au fait de devoir l'élever seule et sans soutien. Dès la fin de la guerre de Corée, on assiste à l'émigration de 100 000 Coréennes vers les États-Unis, dont une grande partie avaient été abusées par les soldats américains pendant la guerre. Très souvent, les enfants issus de ces unions étaient rejetés par leurs deux parents, ce qui explique qu'alors environ dix mille petits métis victimes de racisme vivaient dans la rue aux côtés des orphelins.

Contrairement aux facteurs précédents, liés à des événements précis dont les effets se sont estompés avec le temps, la marginalisation de la femme et en particulier de la mère célibataire est un facteur qui perdure car il est lié à une tradition machiste profondément enracinée. Sur 22 925 enfants adoptés à l'étranger dans les années 1990, 80 à 90% sont ainsi des enfants nés hors mariage. Aujourd'hui, les mères qui abandonnent leur enfant ont majoritairement moins de 25 ans. Elles vivent généralement leur grossesse illégitime entre les murs de maternités appartenant aux agences d'adoption, qui ne demandent qu'à récupérer les nouveaux-nés au profit de l'adoption à l'étranger.

image du film

5. La fondation d'agences d'adoption

Les événements de l'immédiat après-guerre ont eu un certain retentissement médiatique en Occident et déclenché la fondation d'agences d'adoption sous l'impulsion des fondamentalistes chrétiens. Ainsi, après avoir adopté huit enfants coréens en 1955, l'Américain Harry Holt et son épouse Bertha créent une agence — la Holt — destinée à faciliter le processus d'adoption pour les autres familles. À Séoul, l'orphelinat qu'elle dirige devient rapidement la plaque tournante de l'adoption internationale, qui apparaît à cette époque comme une vraie solution humanitaire, adaptée de surcroît à une réelle demande des pays occidentaux (Europe et États-Unis).

Toutefois le rejet des mères célibataires et les carences du système de protection sociale qui les prive de ressources vont être progressivement mis à profit par les agences d'adoption internationale, donnant naissance à une sorte de trafic «légal» qui va leur rapporter des sommes colossales. Depuis un certain temps déjà, les objectifs de départ — offrir la chance d'une nouvelle vie à un petit orphelin ou à un enfant abandonné en raison d'un handicap ou d'une maladie — sont largement pervertis. Il s'agit d'abord de trouver de jeunes enfants en bonne santé pour répondre à la demande occidentale de l'enfant «parfait», quitte à les arracher à leurs parents biologiques ou à extorquer aux futures mères la signature d'un document d'abandon à la naissance.

Depuis la fin des années 80, plusieurs lois se sont succédé dans la perspective de réduire ces adoptions avec l'effet, observé en 2007, que les adoptions nationales étaient désormais plus nombreuses que les adoptions étrangères, celles-ci représentant toutefois encore 40% des cas. En 2011, une nouvelle loi, conçue conjointement par les parlementaires et plusieurs associations d'adoptés coréens comme TRACK (Truth and Reconciliation for the Adoption Community of Korea), est adoptée par le Parlement sud-coréen; son objectif vise à favoriser l'adoption au sein même du pays et à limiter les abandons précipités.

Parmi les mesures prévues figurent l'octroi d'un soutien financier aux familles d'adoption sud-coréennes ainsi que le respect d'un délai minimal d'une semaine entre la naissance d'un enfant et sa prise en charge par les agences, régulièrement soupçonnées de faire pression sur les mères dès l'accouchement et parfois même pendant la grossesse. La loi ordonne aussi de prodiguer aux futurs parents des conseils et une information suffisante en matière d'éducation.

image du film

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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