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Grignews

Le journal

Une analyse réalisée par Les Grignoux et consacrée au dessin animé
Adama
de Simon Rouby
France, 2015, 1 h 22


On trouvera ici des informations historiques sur la colonisation de l'Afrique, une période souvent mal connue du grand public. Dans cette analyse, on a essayé de mettre en évidence les grandes périodes ainsi que les principes généraux de la colonisation et de son histoire. On a complété ces informations nécessairement sommaires par une discussion de quelques lieux communs qui peuvent circuler chez de nombreuses personnes à propos de la colonisation. Ces informations s'adressent d'abord aux animateurs en éducation permanente qui verront le dessin animé Adama de Simon Rouby avec un large public d'adultes.

En quelques mots

Adama, un jeune garçon de douze ans, vit dans un petit village sénégalais protégé du monde extérieur par de hautes falaises qu'il est interdit de franchir. Mais Samba, son frère aîné, va pourtant désobéir aux Anciens et disparaître dans le « Monde des Souffles ». Bien décidé à le ramener coûte que coûte au village où la récolte va bientôt commencer, Adama se lance alors sur les traces de son frère, prêt à affronter pour cela les dangereux Nassaras qui ont « acheté son âme » pour quelques pièces d'or. Sa quête, longue et difficile, le mènera à Verdun sur les lignes de front de la Première guerre mondiale qui ravage alors l'Europe. En pleine bataille, il retrouve enfin Samba, enrôlé dans le contingent de tirailleurs sénégalais recrutés par la France.

Cette histoire poignante montrée avec beaucoup de simplicité et de force visuelle revient sur une page importante de l'histoire mondiale. Prenant sa source au cœur d'un univers traditionnel façonné par les croyances, les rites et les présages, le récit change petit à petit de registre narratif et graphique au fil de la progression d'Adama pour offrir une représentation de la réalité des champs de batailles qu'on pourrait presque qualifier d'expressionniste, bien qu'elle laisse habilement hors-champ toute la violence et la cruauté des combats. Qu'elle soit idyllique, fantastique, intrigante ou angoissante, la perception du monde qui nous est offerte passe toujours par le regard de cet enfant naïf qui cherche à donner du sens aux événements et qui découvre que les Nassaras - un terme utilisé pour désigner les Blancs en langue Moré, essentiellement parlée au Burkina Faso - désignent en réalité les Français venus recruter des soldats pour la guerre.

Public

Adama, très beau dessin animé qui aborde la Grande Guerre à travers le regard d'un enfant et sous l'angle original des contingents étrangers enrôlés dans le conflit, sera vu par un large public. Il permettra en particulier un dialogue intergénérationnel fructueux sur l'Histoire mais aussi les mémoires diverses que les uns et les autres peuvent en avoir. La vision du film s'inscrit par ailleurs parfaitement dans le cadre des activités relatives à la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale.

Quelques informations historiques

Comment un jeune adolescent qui est né et qui a grandi en Afrique au début du 20e siècle peut-il se retrouver impliqué dans les combats de la Première Guerre mondiale qui ont ravagé en particulier les pays européens ? Il suffit bien sûr de suivre l'intrigue d'Adama pour avoir une première réponse à cette question. Mais le dessin animé renvoie de façon beaucoup plus large à l'histoire des relations entre l'Europe (dont la France) et le continent africain. Il s'agit d'une histoire longue qui commence avec ce qu'on appelle traditionnellement (d'un point de vue européen) les Grandes Découvertes et qui s'achève (au moins en partie) avec la décolonisation dans la seconde moitié du 20e siècle. C'est cette histoire que l'on essaiera de synthétiser ici.

Brève histoire de la colonisation européenne

On sait qu'à partir du XVe siècle, les pays européens partent à la découverte du monde au-delà des mers et conquièrent des territoires dans les différents continents, en Amérique (découverte par Christophe Colomb en 1492), en Asie, en Afrique et même en Océanie. Ce mouvement d'expansion territoriale qui se nommera colonisation peut être divisé en deux grandes périodes, du XVIe à la fin du XVIIIe siècle (appelée époque moderne en histoire), puis du XIXe à la fin du XXe siècle (dite époque contemporaine).

Ces dénominations - époque moderne, époque contemporaine - bien que traditionnelles en histoire sont évidemment de moins en moins pertinentes. Avec un large public, il semble plus pertinent d'utiliser les siècles et même les années (puisque le XIXe siècle commence en 1800 et se termine en 1899 (certains considérant même que ce siècle commence en 1801 et se termine en 1900 !). Tout commentaire historique se fera de préférence avec une ligne du temps (voir un exemple ci-dessous) inscrite au tableau ou sur un écran numérique. On y inscrira les événements évoqués - dans ce cas-ci, ceux de la colonisation - mais également d'autres contemporains ainsi que des illustrations permettant de visualiser ces événements.
Par ailleurs, toute périodisation conduit à accentuer des différences d'époque et à minimiser les continuités (par exemple entre la première et la deuxième périodes de la colonisation). La connaissance historique (comme toute autre connaissance) implique sans doute que l'on utilise d'abord des catégories relativement sommaires mais celles-ci devront être nuancées, approfondies, et discutées au cours d'un travail de recherche ultérieur.

Des Grandes Découvertes au début du XIXe siècle

À la fin du XVe siècle, Portugais et Espagnols recherchent une route maritime vers les Indes et la Chine, des contrées prospères avec lesquelles ils espèrent commercer (soie, épices). Les marins portugais et espagnols vont donc descendre vers le sud de l'Atlantique en longeant l'Afrique et contourner le Cap de Bonne-Espérance (Vasco de Gama, 1497) et atteindre le sous-continent indien. Au service des souverains espagnols, Christophe Colomb, quant à lui, est persuadé que la terre est ronde et qu'il est donc possible d'atteindre les Indes en naviguant vers l'ouest à travers l'Atlantique : c'est ainsi qu'il découvre un continent inconnu des Européens, l'Amérique.

La première expansion coloniale

Les Grandes Découvertes se transforment immédiatement en conquête des territoires, en particulier en Amérique que se partagent Espagnols et Portugais avant que la France et l'Angleterre s'implantent à leur tour notamment dans le Nord du continent. Ces conquêtes se feront de manière violente à l'encontre des populations indigènes qui vont diminuer de façon extrêmement importante (à cause principalement des maladies apportées par les Européens - grippe, variole, rougeole, peste…- contre lesquelles elles ne sont pas immunisées).

Sur les autres continents, Afrique, Asie, les Européens s'implantent de façon beaucoup plus locale, notamment sous forme de « comptoirs », c'est-à-dire des installations portuaires souvent fortifiées qui leur permettent de commercer avec les populations environnantes. Certains de ces comptoirs seront néanmoins le point de départ d'une colonisation vers l'intérieur des terres (notamment en Afrique du Sud).

L'esclavage et le commerce triangulaire

Plan d'un navire négrier anglais au XVIIIe siècle
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Pour exploiter les territoires conquis en Amérique, les colons européens ont besoin d'une main d'œuvre nombreuse et bon marché, notamment pour la culture et l'exploitation de la canne à sucre et ensuite du café et du coton. Des négociants portugais et espagnols, puis hollandais, anglais, danois, français vont affréter des navires qui achèteront des esclaves sur les côtes africaines pour les transporter dans les colonies américaines où ils seront vendus aux colons. Après leur déchargement, ces navires ramèneront vers l'Europe les produits vendus par ces colons. C'est ce qu'on appelle le commerce triangulaire qui implique la traite des esclaves à travers l'Atlantique.

À cette époque, les Européens ne pénètrent pas (ou peu) en Afrique, un continent qui pour eux reste très mystérieux. Ils se contentent de naviguer le long des côtes pour acheter des esclaves à des chefs locaux. Au début, il s'agit sans doute de captifs de guerre, mais la demande européenne de plus en plus importante pousse ensuite ces potentats à multiplier les razzias pour s'assurer des réserves d'esclaves à vendre aux Européens. Au plus fort de la traite à la fin du XVIIIe siècle, on estime que c'est entre 50 000 et 100 000 personnes qui, par an, furent ainsi réduites en esclavage. Même s'il est difficile de chiffrer précisément le nombre d'Africains victimes de la traite transatlantique, c'est au minimum 11 millions de personnes qui furent ainsi réduites en esclavage en quatre siècles et emmenées en Amérique. Environ deux millions d'entre elles moururent pendant la traversée (qui durait plusieurs mois).


Le commerce triangulaire représenté de façon sommaire
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[1] Les navires négriers partaient d'Europe chargés de marchandises diverses destinées aux marchands d'esclaves africains. Ils cabotaient le long des côtes africaines, achetant des esclaves de point en point jusqu'à ce que le bateau soit rempli.
[2] Commençait ensuite la traversée de l'Atlantique qui pouvait durer jusqu'à trois mois. La mortalité était importante aux alentours des 12%. En Amérique, les esclaves étaient vendus aux colons et notamment aux planteurs.
[3] Les navires étaient ensuite réaménagés pour transporter les marchandises des colonies vers la métropole.

La colonisation à l'ère industrielle

Progressivement au cours des XVIIIe et XIXe siècles, les principales colonies européennes deviennent indépendantes, notamment les États-Unis en 1776, le Mexique en 1821, le Brésil en 1824 ou encore l'Argentine dès 1810 (dans ces pays, le pouvoir est bien sûr aux mains des colons ou des descendants de colons devenus majoritaires, et les populations amérindiennes sont marginalisées ou subordonnées). Les puissances européennes, notamment la France et l'Angleterre, qui sont alors en pleine révolution industrielle (machine à vapeur, chemin de fer, sidérurgie, fabriques textiles…), se lancent progressivement dans la colonisation de nouveaux territoires notamment en Asie et en Afrique.

Deux caractéristiques nouvelles

Les nouveaux territoires en Asie et en Afrique visés par la colonisation sont plus densément peuplés que le continent américain découvert à la fin du XVe siècle. Dans ces nouvelles colonies - appelées colonies d'exploitation par opposition aux colonies de peuplement américaines -, les Européens resteront minoritaires, occupant cependant des positions d'autorité et d'administration sur des populations indigènes dont le travail est exploité souvent de manière forcée. En Afrique, seule l'Algérie envahie par la France à partir de 1830 verra une forte immigration européenne, principalement des Français mais également des Espagnols, des Suisses, des Italiens ou des Allemands (en 1954, il y avait en Algérie environ 1 million d'habitants d'origine européenne pour 8,5 millions de musulmans). C'est bien sûr la puissance militaire des nations européennes qui leur permettra d'imposer leur administration coloniale dans une grande partie du monde et en particulier en Afrique.

Cette colonisation se fait cependant au nom de nouveaux principes, en particulier ceux de la « civilisation » qu'il s'agirait d'apporter à des populations jugées primitives, inférieures, sauvages ou arriérées. Ces principes impliquent notamment la fin de l'esclavage qui avait pourtant été pratiqué par les principaux pays européens : dès le XVIIIe siècle, un mouvement abolitionniste s'était en effet développé en Angleterre, ce qui aboutira à l'interdiction de la traite négrière en 1807 puis à celle de l'esclavage dans tout l'Empire britannique en 1833. Première puissance maritime, la Grande-Bretagne imposa l'interdiction de la traite aux autres nations européennes, et l'esclavage fut progressivement aboli dans les colonies ou anciennes colonies américaines (notamment aux États-Unis lors de la Guerre de Sécession en 1865). C'est donc au nom de la civilisation et de la lutte contre l'esclavage pratiqué notamment par des marchands arabes en Afrique que les nations européennes - la Grande-Bretagne et la France principalement mais également le Portugal, la Belgique (d'abord sous la seule autorité du roi Léopold II) et l'Italie - s'implanteront sur le continent africain puis se le partageront à la fin du XIXe siècle.

Derrière ces grands principes - civilisation, lutte contre l'esclavage - se cachent cependant de multiples intérêts économiques, politiques, stratégiques, sociaux de toutes sortes. Les pays européens imposeront ainsi aux peuples colonisés leur administration, leurs règles, leurs valeurs, leur mode de développement ainsi que de multiples formes de contribution (financière ou en nature) et de travail plus ou moins forcé (surtout dans les premiers temps). La colonisation suscitera dès lors de nombreuses résistances et des révoltes armées, durement réprimées.

Les grandes étapes

Au milieu du XIXe siècle, les Européens connaissent très mal l'intérieur du continent africain et ils ne sont implantés qu'à quelques emplacements au bord des côtes africaines. Seuls quelques territoires plus vastes sont occupés : en Égypte et en Afrique du Sud par la Grande-Bretagne, au Sénégal, en Tunisie et dans le nord de l'Algérie actuelle par la France, au Mozambique et en Angola par le Portugal. Mais dès le début du XIXe siècle, des explorateurs européens lancent des expéditions en principe à vocation scientifique à travers tout le continent, d'abord dans la région du Sahara et du Sahel, puis en Afrique centrale.

La carte ci-dessus montre la faible pénétration européenne en Afrique au début du XIXe siècle
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On notera encore que le continent africain, loin d'être homogène, était composé de sociétés multiples et diverses dont certaines étaient organisées en États s'étendant sur de larges territoires (comme l'empire Monomotapa dans la région du Zimbabwe actuel, le royaume Lunda près de l'Angola actuel, le royaume Yatenga au Burkina Faso actuel, etc.). Cette carte donne donc le point de vue des Européens de l'époque pour qui le continent Africain était une terre largement inconnue et faussement homogène.

Ces explorations serviront ensuite d'entrées à des expéditions militaires et à la conquête de territoires souvent immenses. À partir des années 1880, France et Grande-Bretagne se partagent littéralement l'Afrique, mais le souverain d'un petit pays comme la Belgique, Léopold II, parvient à faire reconnaître par les autres puissances européennes son emprise sur tout le Congo lors d'une conférence organisée à Berlin en 1884 et réunissant toutes les puissances coloniales. Portugal, Allemagne, Espagne et plus tardivement Italie s'emparent des derniers territoires africains. Seuls pratiquement l'Éthiopie et le Liberia échappent aux puissances coloniales.

À la veille de la Première Guerre mondiale en 1914, la colonisation du continent africain est achevée, et pratiquement toutes les régions sont sous domination européenne. Ces colonies seront mises à contribution pendant le conflit en particulier par la France, la Belgique et la Grande-Bretagne, et elles devront fournir hommes et matières premières pour soutenir l'effort de guerre. La défaite de l'Allemagne en 1918 entraînera la perte de ses colonies au profit de la France (Cameroun, Togo actuel), de la Belgique (Rwanda et Burundi actuels) et de la Grande-Bretagne (Namibie, Tanzanie et une partie du Ghana actuel).

Le partage de l'Afrique entre les puissances européennes à la fin du 19e siècle
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Les noms sont ceux utilisés à l’époque pour désigner les colonies ou certaines régions de ces colonies.
Les dates sont celles de l’accès à l’indépendance de la plupart des pays.
(Par souci de clarté, seule une partie de ces noms et de ces dates est indiquée.)

Les puissances européennes maintiendront leur emprise sur le continent africain pendant encore un demi-siècle, mais, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale dont elles sortent affaiblies alors que s'affirment les deux superpuissances américaine et soviétique (toutes les deux hostiles à la colonisation), elles sont confrontées à des mouvements en faveur de l'indépendance qui prendront souvent une forme armée, en particulier en Algérie (1954-1962), au Cameroun (1956), au Kenya (révolte des Mau-Mau, 1952-1956) en Angola et au Mozambique (des années 1960 jusqu'à l'indépendance en 1975).

C'est au début des années 1960 que la majorité des pays de l'Afrique noire accèdent à l'indépendance : l'empire colonial français disparaît pratiquement en 1960, l'empire britannique se défait également en quelques années, le Congo se libère de la domination belge en 1962. Seuls le Mozambique, l'Angola et la Guinée-Bissau, sous domination portugaise, devront attendre 1975, après de longues années de guérilla, pour devenir enfin indépendants. Mais ces États nouvellement indépendants héritent des frontières de la colonisation qui ne correspondent pas aux groupes ethniques et sociaux de l'Afrique. Cet état de fait sera une des causes des troubles qui agitent de nombreux pays depuis leur indépendance.


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Les surfaces colorées permettent de visualiser de façon sommaire l'importance des phénomènes selon les époques : la traite transatlantique a pris son maximum d'ampleur au XVIIIe siècle. Par ailleurs, si la Grande-Bretagne interdit la traite en 1807, l'esclavage perdure sur le continent américain pendant pratiquement tout le XIXe siècle : ce n'est qu'en 1888 par exemple que l'esclavage (symbolisé par une zone en rouge plus clair) sera aboli au Brésil, dernier État d'Amérique à autoriser cette pratique. La colonisation de l'Afrique commença très tôt (avec notamment la colonie britannique du Cap en 1806 et la prise de l'Algérie par la France en 1830) mais resta limitée à quelques régions côtières jusque dans les années 1880 où les puissances européennes s'emparèrent de pratiquement tout le continent.

Des stéréotypes…

L'histoire de la colonisation résumée ici à grands traits est connue, au moins de façon partielle, de tous les adolescents et adultes, et même de beaucoup d'enfants, essentiellement à travers les médias (télévision, cinéma, bandes dessinées…). Mais ces connaissances sont souvent sommaires et marquées par des partis pris d'orientation diverse. Souvent des clichés, des préjugés, des stéréotypes masquent la complexité des faits historiques. Il n'est pas possible de relever tous les clichés en ce domaine, et l'on n'en abordera que six témoignant d'attitudes contrastées sinon opposées.

« L'Afrique avant la colonisation était peuplée de tribus sauvages »

Même si ce cliché est rarement affirmé aujourd'hui sous cette forme caricaturale, il perdure dans de nombreux esprits convaincus de la supériorité intrinsèque de la « civilisation » européenne.

Sculpture Yaruba (Bénin) du XIIe siècle
faite de laiton au plomb (source: Wikipedia)
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Trois éléments au moins doivent être relevés à ce propos. Les sociétés africaines avaient leurs propres modes de vie, leurs économies, leurs cultures et leurs organisations propres, relativement différentes les unes des autres. Il est évidemment difficile de le comprendre sans des explications approfondies comme celles que l'on peut trouver dans les travaux d'anthropologie et d'ethnologie. Si l'on s'adresse à un jeune public, on peut néanmoins prendre l'exemple concret des arts africains - masques, statues, objets sculptés… -, extrêmement variés qui avaient souvent une fonction religieuse et rituelle, et dont la qualité est aujourd'hui universellement reconnue : souvent très travaillés, de forme et de taille très différentes, ces objets résultent d'un art ou d'un artisanat hautement élaboré et témoignent de savoir-faire et d'habiletés remarquables qu'on ne peut en aucun cas qualifier de « sauvages » ou de « primitifs ».

Ces sociétés étaient sans doute moins développées d'un point de vue technologique et industriel, ce qui explique la supériorité militaire des pays européens au moment de la colonisation. Mais ce seul critère - technologique, industriel - ne permet pas de juger de l'ensemble d'une société ni encore moins de conclure à la supériorité d'une « civilisation » sur l'autre. Un tel « retard » technologique peut d'ailleurs se résorber en quelques décennies comme on le voit dans de nombreuses régions du monde.

Enfin, il faut insister sur le fait que les sociétés africaines n'étaient pas constituées de petites tribus dispersées dans la savane ou la forêt et sans liens les unes avec les autres. D'abord, tout le nord de l'Afrique est passé sous domination arabe (à partir du VIIe siècle) puis ottomane (à partir du XVIe siècle) et était donc constitué d'États organisés avec des administrations et des forces armées importantes, et qui par ailleurs étaient des lieux d'échanges économiques, culturels, religieux et simplement humains très importants. Par ailleurs, l'Afrique subsaharienne a également été marquée par plusieurs royaumes importants bien que mal connus à cause de l'absence d'écriture. Ce fut le cas par exemple du Ghana (aux confins de la Mauritanie et du Mali actuels) qui connut son apogée au XIe siècle grâce à des mines d'or utilisé pour le commerce transsaharien. Dans la même région apparaîtra le royaume de Tombouctou dont le souverain Mansa Musa sera considéré au début du XIVe siècle comme l'homme le plus riche du monde, grâce également aux mines d'or. Il a fait construire palais, mosquées et écoles coraniques à Tombouctou (la Grande Mosquée Djingareyber en terre cuite existant aujourd'hui encore). En Afrique australe, on citera seulement l'empire Monomotapa (ou Mutapa) recouvrant les territoires du Zimbabwe et du Mozambique actuels : la prospérité de ce royaume au XVe siècle reposait sur des mines d'or exporté vers l'Inde via les marchands arabes. La ville de Zimbabwe en était la capitale, et ses murailles construites en bloc de granit, hautes de plus de dix mètres, subsistent encore partiellement aujourd'hui. Enfin, plus proches de nous, les Zoulous ont formé au début du XIXe siècle en Afrique du Sud actuelle un puissant royaume sous l'autorité de Chaka kaSenzangakhona. Ils refusèrent en 1878 de se soumettre à l'envahisseur britannique auquel ils résistèrent violemment même s'ils furent finalement vaincus l'année suivante.

Ces quelques indications sont bien sûr sommaires et partielles, mais elles permettent d'entrevoir une histoire de l'Afrique beaucoup plus riche, beaucoup plus complexe et beaucoup plus diversifiée que l'image encore trop répandue d'un continent peuplé de « tribus sauvages ».

« La colonisation, c'est la même chose que l'esclavage »

Les peuples africains ont été victimes de l'esclavage pratiqué par les marchands et navigateurs européens, puis de la colonisation mise en place par les nations européennes. Mais, on l'a vu, il s'agit de deux périodes différentes de l'Histoire. Les effets en étaient également différents.

L'esclavage a concerné certaines populations soumises à des razzias : les captifs, hommes, femmes et enfants, devenaient alors des esclaves soumis ensuite à la traite. Beaucoup de sociétés africaines ont donc échappé à l'esclavage et certaines pratiquaient même l'esclavage : ce sont ces dernières qui razziaient les peuples supposés ennemis et qui les transformaient en esclaves à leur service ou qui les vendaient avec profit aux marchands européens mais également arabes. Il faut rappeler en effet qu'à côté de la traite transatlantique (vers l'Amérique), il y a eu jusqu'à la fin du XIXe une traite transsaharienne et une traite orientale (via l'Océan Indien) à destination des pays arabo-musulmans : plus étalée dans le temps, la ponction d'hommes et de femmes fut aussi importante sinon plus importante que celle causée par la traite transatlantique. L'esclavage est aujourd'hui reconnu comme un crime contre l'humanité, qui a affecté de manière profonde et durable une grande partie du continent africain.

La colonisation a en revanche concerné tous les pays africains (à l'exception du Liberia et de l'Éthiopie) mais n'avait pas pour but de transformer les individus en esclaves. Bien entendu, la colonisation s'est faite de manière violente et parfois très violente (par exemple en Algérie). Elle a également entraîné la mise au travail forcé de nombreuses personnes parfois dans des conditions dramatiques : ainsi, entre 1921 et 1934, la construction du chemin de fer Congo-Océan, reliant Pointe-Noire à Brazzaville, qui s'est déroulée dans des conditions effroyables, a impliqué la mise au travail obligatoire de plus de 120 000 hommes, entraînant la mort de 15 000 à 30 000 d'entre eux. Les populations locales ont également été soumises à l'administration coloniale et au pouvoir social et économique des colons. La colonisation a de ce fait profondément modifié la structure des sociétés africaines : les cultures traditionnelles ont par exemple souvent cédé la place à d'autres cultures (comme celle du cacao) jugées plus rentables ou plus intéressantes par les colonisateurs ; des entreprises nouvelles sont également apparues, demandeuses d'une main-d'œuvre nombreuse comme l'industrie minière au Katanga (République du Congo). Le système politique a également été bouleversé avec le tracé de nouvelles frontières, largement arbitraires, et la mise sur pied de structures étatiques très différentes des pouvoirs traditionnels.

S'il ne saurait être question de nier les crimes de la colonisation, on voit que la situation des colonisés a été très différente de celle des esclaves : tous ceux-ci ont été victimes d'une traite inhumaine, soumis à une violence extrême dès leur mise en esclavage. Les colonisés ont connu en revanche des situations extrêmement variées, parfois très brutales comme le travail forcé, parfois proches d'une servitude extrême - au Congo belge, la chicotte, une espèce de fouet, est restée dans les mémoires comme l'emblème de la colonisation -, mais également beaucoup moins dures, notamment lorsqu'ils étaient éloignés du pouvoir colonial comme on le voit par exemple au début du film Adama.

« Sous la colonisation, la paix régnait en Afrique, maintenant c'est la guerre ! »

La décolonisation a provoqué dans de nombreux pays africains une instabilité politique qui a souvent débouché sur des conflits armés, mené à des dictatures plus ou moins brutales, conduit parfois à des guerres civiles extrêmement violentes (comme au Nigéria entre 1967 et 1970), entraîné également un véritable génocide au Rwanda à l'encontre de la population tutsie en 1994. Par comparaison, la période coloniale apparaît aux yeux de certains comme une période de paix sinon de prospérité.

Une telle comparaison est caricaturale car elle consiste à opposer des moments isolés de tout contexte historique. Elle consiste en particulier à oublier que toutes les colonisations se sont effectuées grâce à des interventions armées, parfois très violentes, permises par la supériorité militaire des troupes coloniales. Ainsi, si l'on ne considère que les années 1950 au Congo belge, on peut avoir l'impression d'une société pacifiée et en voie de développement même si elle était très inégalitaire, les Blancs occupant tous les postes de commandement ; en revanche, la décolonisation s'accompagnera de nombreux troubles et débouchera finalement sur le régime autoritaire sinon dictatorial du président Mobutu marqué en outre par de graves problèmes économiques et sociaux. Mais une telle représentation est totalement tronquée et néglige en particulier les débuts de la colonisation sous l'autorité du roi Léopold II qui essaya de tirer un maximum de profits de sa colonie grâce à l'exploitation de l'ivoire puis du caoutchouc : la violence des colonisateurs contraignant les indigènes à récolter le caoutchouc a été à ce point extrême qu'une commission d'enquête du gouvernement belge a estimé en 1920 que la population du Congo avait diminué de moitié entre 1880 et 1920 ! Même si l'ampleur de ces chiffres est aujourd'hui contestée par des historiens, il est indéniable que cette période initiale de la colonisation fut d'une brutalité extrême, en particulier pour imposer l'autorité des Européens à des populations évidemment rétives.

Quant à la décolonisation, loin d'être octroyée facilement par les différentes métropoles, elle ne fut souvent obtenue qu'à l'issue de luttes d'indépendance, parfois très cruelles (Algérie, 1954-1962 ; insurrection à Madagascar en 1947, guerres d'indépendance en Angola et au Mozambique…).

Enfin, et c'est peut-être le plus important, l'Afrique n'est guère évoquée dans les médias occidentaux que lors d'événements dramatiques comme des guerres, des coups d'État, des famines ou des épidémies. La vie quotidienne de millions d'Africains qui ne sont ni des soldats ni des victimes malheureuses de conflits armés, ne fait l'objet d'aucun reportage ni compte-rendu. L'image que nous avons en Europe est donc extrêmement partielle et souvent biaisée. Le Sénégal, qui est évoqué dans Adama, est par exemple un des pays les plus stables d'Afrique, qui connaît un développement économique régulier même s'il n'est pas exempt de problèmes. D'autres pays pourraient être évoqués, dont il ne faut pas nier les difficultés mais dont la situation ne doit pas non plus être réduite à une caricature. Pour terminer, on n'oubliera pas que l'Europe qui se présente aujourd'hui comme un havre de paix et de stabilité, a été le centre des deux grands conflits mondiaux les plus meurtriers du XXe siècle.

« C'est la colonisation qui a permis l'enrichissement et le développement économique des pays européens »

Avant d'aborder la dimension économique de la colonisation, il faut souligner que celle-ci a d'abord signifié, pour les indigènes, violence - on vient de le souligner - et racisme plus ou moins affirmé : la colonisation s'est faite sous le couvert d'une supposée supériorité de « l'homme blanc » qui s'arrogeait le droit de traiter les Africains en inférieurs, en serviteurs, en travailleurs forcés ou subordonnés. Dans ces conditions, les relations économiques étaient nécessairement inégales et synonymes d'exploitation.

Les colonisateurs ont en particulier utilisé leurs colonies africaines comme sources de matières premières naturelles (comme le caoutchouc), agricoles (bananes, cacao), minières (or, diamant, cuivre), et les peuples colonisés ont eu l'impression que les métropoles pillaient littéralement toutes les richesses de leurs pays. Les colons ont néanmoins mis en place des structures administratives, économiques, portuaires, ferroviaires, sanitaires (même si les Africains ont fourni une part importante de la main d'œuvre nécessaire à la mise en place de ces structures), et l'ensemble de ces structures ont entraîné de profonds bouleversements sociaux dans l'ensemble de ces pays : des pans entiers de l'agriculture ont été orientés vers l'exportation, les industries nouvelles (par exemple les mines) ont nécessité une main d'œuvre locale importante, les équipements sanitaires améliorèrent (surtout après la Seconde Guerre mondiale) le niveau de vie et firent baisser fortement et rapidement la mortalité infantile…

Dans ces conditions, il est difficile de mesurer la part de la colonisation dans la prospérité de l'Europe, certains économistes affirmant même que la colonisation a coûté plus cher qu'elle n'a rapporté à l'Ancien Continent (au moins dans certains cas). Seules des études locales - par pays, par période - permettent actuellement d'apporter des réponses partielles à une telle question. Si l'on prend l'exemple du Congo belge, il est clair que la Révolution industrielle avait déjà commencé dès le début du XIXe siècle en Belgique, grâce notamment aux charbonnages, à la sidérurgie et à l'industrie textile. Le Congo belge va ensuite contribuer au développement économique de la Belgique notamment à travers l'Union Minière du Haut-Katanga qui extrait puis exporte du cuivre et d'autres minerais vers la métropole où ils sont transformés, mais il serait évidemment faux d'en faire le moteur essentiel de la prospérité belge. En outre, tout le monde en Belgique n'a pas tiré les mêmes profits de la colonisation : si certains dirigeants industriels se sont incontestablement enrichis, les paysans pauvres et les ouvriers, notamment au XIXe siècle, ont souvent vécu dans une misère comparable à celle de beaucoup de colonisés, même s'ils n'ont pas subi la violence de la colonisation.

À propos de la Première Guerre mondiale : « la participation des soldats africains a été marginale… »

La Première Guerre mondiale se résume souvent à une image : la guerre des tranchées dans le nord de la France, Verdun, les assauts baïonnette au canon, les bombardements d'artillerie meurtriers… Cette image n'est pas fausse, mais elle néglige beaucoup d'aspects de cette guerre qui fut effectivement mondiale, notamment avec l'entrée en guerre des États-Unis en 1917 mais également à cause de la participation des troupes coloniales des deux grands empires français et britannique (mais également du royaume de Belgique) ainsi que par la multiplicité des fronts. Ce conflit s'est effectivement déroulé sur plusieurs fronts : à l'Ouest mais également à l'Est où la guerre a opposé l'Allemagne et l'Autriche à l'Empire russe (jusqu'en 1917), en Turquie (dans les Dardanelles), au Moyen-Orient alors sous domination ottomane, et même jusqu'en en Afrique, en Asie et en Océanie.

En Afrique de longs combats opposèrent notamment au Tanganyika (actuelle Tanzanie) des troupes allemandes (peu nombreuses), secondées par des soldats indigènes, et des contingents belges et britanniques, également secondés par des indigènes. Ces combats de guérilla dans des conditions extrêmement difficiles ne s'achevèrent qu'avec l'armistice de novembre 1918.

Mais les colonies africaines (mais également asiatiques) de la France et de la Grande-Bretagne participèrent de manière beaucoup plus importante à la guerre par l'envoi de troupes notamment sur le front en Europe. Ce fut le cas en particulier de la France qui mobilisa plus de 550 000 soldats de ses colonies :

« Sur 8 millions de soldats mobilisés (dont 1,4 million tués ou disparus), la mobilisation des troupes coloniales aura concerné :

  • 175.000 Algériens (dont 35.000 tués ou disparus),
  • 40.000 Marocains (dont 12.000 tués ou disparus),
  • 80.000 Tunisiens (dont 21.000 tués ou disparus),
  • 180.000 Africains noirs (dont 25.000 tués ou disparus),
  • 41.000 Malgaches (dont 2.500 tués ou disparus),
  • 49.000 Indochinois (dont 1.600 tués ou disparus),

Total : 565.000 (dont 97.100 tués ou disparus) » (Hérodote)

On signalera que parmi ces soldats, une proportion importante (surtout ceux d'Afrique du Nord) était d'origine européenne.

Affiche publicitaire Banania (1915)

Cette affiche publicitaire, qui mettait en scène un tirailleur sénégalais hilare affirmant " Banania y'a bon », révèle l'ambivalence des Français blancs à l'égard des Noirs des colonies. D'un côté, on célébrait leur participation à l'effort de guerre mais, de l'autre, on les considérait comme de grands enfants un peu naïfs. En 2005, un collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais portera plainte contre l'utilisation renouvelée de ces images (légèrement modifiées) qui « véhiculent, notamment auprès des jeunes, une image péjorative, dégradante et raciste des personnes de couleur noire, qu'elles présentent comme peu éduquées, s'exprimant de manière primaire et à peine capables d'aligner trois mots en français ».
L'album de Hergé Tintin au Congo donne de la même manière une image particulièrement caricaturale des Congolais, tout en présentant la colonisation sous un jour particulièrement positif.
Enfin, on soulignera le caractère raciste de l'expression « parler petit nègre » : si la majorité des Noirs des colonies parlaient à l'époque le français avec des maladresses, c'était dû évidemment au fait que ce n'était pas leur langue maternelle mais une langue seconde ! Nous aussi, nous parlons le plus souvent les langues étrangères avec de nombreuses maladresses…
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Cette mobilisation ne se fit pas sans difficultés :

« En août 1914, lorsque la France est entrée en guerre, le haut-commandement français qui envisageait d'utiliser des troupes indigènes dans le conflit, décida de multiplier les appels à l'engagement dans les colonies, en particulier en Afrique occidentale française. Il fut relayé par Blaise Diagne, premier député noir africain à l'Assemblée nationale, inscrit dans le groupe de l'Union républicaine radicale et radicale-socialiste, qui appela "les populations africaines au loyalisme patriotique, au rassemblement sous les plis du drapeau de la 'Mère Patrie'". Ces appels ne suscitèrent pas l'enthousiasme et le commandement français dut recourir à la contrainte. Mais le recrutement forcé se heurta à une vive résistance des populations indigènes qui se manifesta en 1915 par de sanglantes révoltes durement réprimées. En 1917, Clemenceau devenu président du Conseil, nomma Blaise Diagne Commissaire de la République, avec pour mission de mener une nouvelle campagne de recrutement en Afrique noire, en proposant aux indigènes des primes, des allocations, la création d'écoles, l'exemption de l'indigénat, voire pour les fils de chef qui s'engageraient, la promesse d'accéder à la citoyenneté française en échange de "l'impôt du sang". Cette campagne permit de recruter 63 000 hommes en Afrique occidentale française et 14 000 en Afrique équatoriale française » (CNDP)

L'on peut donc dire avec l'historien Jean Martin que « les troupes coloniales ont joué un rôle d'appoint durant la Première Guerre mondiale : il a été moins décisif que durant la Seconde Guerre mondiale, mais cet apport n'a pas été négligeable ». Et un film comme Adama permet de prendre conscience du choc que fut cette guerre pour les soldats d'Afrique comme d'ailleurs pour les soldats européens même si ceux-ci combattaient généralement sur leur propre sol.

Pour terminer, on signalera que la participation des troupes coloniales de l'Empire français fut encore plus importante pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1940, les troupes issues des colonies comptent 500 000 hommes (dont des Européens) qui participent à la campagne de France (juin 1940). Ces troupes s'illustrent notamment lors de bataille de Gembloux (voir le film La Couleur du sacrifice de Mourad Boucif et le dossier pédagogique que les Grignoux lui ont consacré). Après la défaite de juin 40, les combats recommenceront pour la France en Afrique du Nord où débarquent les troupes alliées britanniques et américaines en novembre 1942. L'enrôlement de troupes coloniales reprend de façon importante pour former une nouvelle armée qui combattra en Sicile puis en Italie avant de débarquer en Provence en août 1944 : « Sur un total de 550.000 hommes, on compte alors 134.000 Algériens, 73.000 Marocains, 26.000 Tunisiens et 92.000 ressortissants d'Afrique noire. » (Hérodote). « Avec leurs camarades de 1940, c'est donc près de 158 000 Africains [d'Afrique-Occidentale française et Afrique-Équatoriale française] qui combattent pendant la Seconde Guerre mondiale, sans oublier un effectif équivalent mobilisé en Afrique noire ou affecté au Maghreb pour participer à l'effort de guerre. » (Éric Deroo et Antoine Champeaux, « Panorama des troupes coloniales françaises dans les deux guerres mondiales », Revue historique des armées, 271 | 2013, 72-88). On pourra se reporter notamment au film Indigènes de Rachid Bouchareb pour un aperçu de cette participation des troupes d'Afrique aux combats de la Libération (film auquel les Grignoux ont consacré un dossier pédagogique).

On soulignera encore que la participation de troupes issues des colonies a été un des facteurs de la décolonisation, surtout après la Seconde Guerre mondiale. Après avoir payé « le prix du sang », les soldats d'Afrique estimaient devoir être traités sur le même pied que tous les autres citoyens français. Mais ces prétentions - sans aucun doute légitimes - ont provoqué de fortes résistances chez les colons, en particulier en Algérie (avec notamment les massacres de Sétif en 1945, qui commencent le jour même de la défaite de l'Allemagne nazie).

Sur la Première Guerre mondiale : « les soldats africains ont été utilisés comme de la chair à canon »

Sur ce point également, on peut se reporter à des travaux historiques qui apportent une réponse nuancée à cette question (ce qui ne signifie évidemment pas que les pertes des troupes coloniales aient été moins importantes que celles des troupes de métropole).

Des tirailleurs sénégalais
pendant la Première Guerre mondiale
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« Les travaux pionniers des historiens Gilbert Meynier [L'Algérie révélée : La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXe siècle, Saint-Denis, Bouchène, 2015] et Marc Michel [L'Afrique dans l'engrenage de la Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Karthala, 2013] ont permis de battre en brèche un certains nombres d'idées reçues sur le rôle des colonies dans la Grande Guerre. Ceux-ci permirent notamment d'établir que les troupes coloniales n'avaient pas servi de chair à canon. Selon Marc Michel, elles subirent des pertes équivalentes à celles de l'armée métropolitaine, soit 22%. Une conclusion qui est aujourd'hui reconsidérée par l'historien Pap Ndiaye. Dans un article intitulé "Les coloniaux ont-ils été moins bien traités ?", paru dans la revue L'Histoire en octobre dernier [2013], celui-ci explique que "les pertes françaises métropolitaines, particulièrement terribles lors des vingt-deux premiers mois de la guerre, déclinèrent ensuite globalement : celles des tirailleurs, moins exposés au début du conflit, suivirent une trajectoire inverse, atteignant leur maximum en 1918. Comme l'ont reconnu plusieurs responsables militaires et politiques français de l'époque, la mise en première ligne des troupes à la fin de la guerre avait pour objectif, pour citer Clemenceau, 'd'épargner le sang français'". Un point que conteste Marc Michel, dans le Hors-Série du Monde 14-18 Les leçons de la guerre. Les enjeux d'un centenaire, paru le 27 février [2014] : "C'est en grande partie une légende que la propagande allemande a utilisée. La réalité est plus complexe. Il n'y a pas eu de volonté particulière de les mettre en avant, mais beaucoup de jeunes soldats africains sont arrivés au front avec une instruction militaire minime, sans accoutumance ni à la vie de tranchée ni même aux armes." Invité de La Fabrique de l'histoire sur France Culture, l'historien Eric Deroo estime pour sa part qu'il faut être prudent sur ce terrain : "À partir de 1916, la plupart des unités sont mixtes. Donc, il n'y a pas eu de volonté délibérée d'exposer les soldats coloniaux, à part peut-être dans la bouche de certains." » (Le Monde - Blogs)

(Aux ouvrages cités ci-dessus, on peut ajouter celui de Dick van Galen Last, Des soldats noirs dans une guerre de blancs (1914-1922). Une histoire mondiale. Bruxelles, Les Éditions de l'Université de Bruxelles, 2015.)

 

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