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Grignews

Le journal

Une analyse proposée par les Grignoux
et consacrée au film
À perdre la raison
de Joachim Lafosse
Belgique, 2012, 1h41


L'analyse proposée ici s'adresse à tous les spectateurs qui verront le film À perdre la raison et qui souhaitent approfondir leur réflexion sur son thème principal. Elle retiendra également l'attention des animateurs en éducation permanente qui souhaiteraient débattre de ce film avec un large public. Elle propose de revenir en particulier sur la mise en scène d'une situation .

Le film

Murielle, jeune institutrice, est demandée en mariage par Mounir, un garçon de son âge dont elle semble sincèrement amoureuse. Bientôt, le père adoptif de Mounir, le docteur Pinget, leur propose de s'installer dans le vaste appartement qu'il occupe et où se trouve son cabinet. Les années passent, et Murielle met au monde une, deux, trois filles et enfin un garçon. La vie apparemment confortable du trio se révèle cependant insupportable pour la jeune femme qui s'enfonce progressivement dans la dépression. Jusqu'à basculer dans le drame le plus horrible qui soit…

Image du filmJoachim Lafosse s'est inspiré d'un fait divers qui a récemment marqué l'opinion publique en Belgique, mais son film se présente bien comme une fiction qui sonde, à travers ce cas extrême, les ressorts cachés de la psyché humaine. Comme Flaubert avec Madame Bovary, comme d'autres écrivains et cinéastes, il privilégie la compréhension sur le jugement et il analyse avec une grande finesse des mécanismes qui restent habituellement inaperçus, même s'il ne nie évidemment pas l'horreur des actes commis. On soulignera également la qualité artistique du film de Joachim Lafosse, servi par une interprétation remarquable, en particulier d'Émilie Dequenne, récompensée d'un prix d'interprétation à Cannes.

En interrogeant les limites extrêmes de l'humanité qui est en nous, À perdre la raison ne manquera pas d'interpeller les jeunes spectateurs et de susciter débats et réflexions. Il retiendra ainsi l'attention des professeurs de morale (laïque et confessionnelle) ainsi que de sciences humaines en posant notamment la question de la normalité (et inversement de l'anormalité).

Destination

Ce film parfois dérangeant interpellera un large public, sensible notamment à l'approche extrêmement fine et humaine du cinéaste. Le point de vue du cinéaste sur les faits mis en scène uscitera certainement la réflexion de nombreux spectateurs.

Quelle explication?

Image du filmLe point de vue du cinéaste Joachim Lafosse ne se résume pas de façon simpliste à un propos unique (par exemple, «expliquer rationnellement les faits» ou «juger les personnages»), et son film joue plutôt sur une «palette» d'approches en laissant une grande liberté d'interprétation aux spectateurs: ceux-ci peuvent par exemple se laisser émouvoir par cette histoire sans expliciter grandement ce qu'ils ont ressenti.

Il convient néanmoins de revenir sur la dimension explicative qui est sans doute un aspect essentiel d'À perdre la raison, mais qui peut se révéler problématique puisque le travail d'interprétation est laissé en grande partie à des spectateurs dont les compétences sont évidemment très variables. On suggérera donc quelques pistes d'interprétation en se basant sur différents indices du film qui permettent sans doute de mieux comprendre le déroulement tragique des événement, tels qu'ils sont représentés et mis en scène par le cinéaste[1].

Premières réactions

Beaucoup de spectateurs signalent spontanément que certaines situations mises en scène leur semblent «anormales» ou «malsaines». C'est une première piste de réflexion qui peut être soumise à l'ensemble des participants dans la mesure où elle pose la question de la «normalité» en particulier au sein de la cellule familiale. On peut également demander aux spectateurs de revenir sur les scènes qui ont suscité un sentiment de malaise, un tel sentiment étant souvent le symptôme précisément d'une situation perçue souvent de manière confuse comme «anormale».

On remarquera que le public affiche souvent une tolérance de principe face à la diversité des comportements individuels («chacun fait ce qu'il veut»), préférant ainsi taire des normes qui restent néanmoins prégnantes. Le caractère extrême et exceptionnel de la situation mise en scène — un quadruple infanticide — nous oblige en revanche en tant que spectateurs à sortir de cette réserve apparente et à questionner le caractère plus ou moins «normal» ou «anormal» de la situation familiale de Murielle

.

Dans cette perspective, l'on peut relever notamment les événements susceptibles de faire débat.

  • La cohabitation entre le jeune couple formé par Mounir et Murielle, et André, le docteur devenu le père adoptif du jeune homme semble au départ banale et naturelle, mais leur «intimité» devient très rapidement excessive. Ainsi, l'invitation qui est faite par le jeune couple au docteur au début du film de participer à leur voyage de noces apparaît comme «bizarre» dans la mesure où un tel voyage est censé permettre la séparation des époux d'avec leur famille d'origine, même si ici l'invitation est présentée comme un remerciement par rapport au fait que ce soit le docteur qui paie les frais du voyage.
  • Image du filmDans la même perspective, le fait qu'André propose très rapidement à Mounir de travailler avec lui après son échec scolaire peut laisser perplexe: au lieu de sermonner le jeune homme à propos de son manque de travail — c'est le docteur qui rédige le corrigé de l'exercice alors que Mounir s'assied devant la télé —, il l'encourage en lui offrant immédiatement un job bien payé… En outre, ce travail de secrétaire semble bientôt l'occuper davantage que son propre «patron» qui l'encouragera même à prendre seul des vacances au Maroc pour se reposer!
  • L'espace de l'appartement occupé par le trio (auquel s'ajoutent rapidement les quatre enfants) apparaît alors comme passablement confus, mal délimité: le docteur entre dans la chambre du jeune couple, Mounir veut à l'occasion faire l'amour avec Murielle dans le lit du docteur (ce qu'elle refuse[2]), la jeune femme nettoie le linge des uns et des autres et le range dans les armoires sans qu'aucun espace propre ne semble réservé soit au couple soit au père adoptif…
  • Outre la cohabitation des trois personnages, on remarque qu'après la naissance du premier enfant, André, le père adoptif, s'occupe de toute la famille sur le plan financier et matériel et devient même une sorte de grand-père attentionné qui prend par exemple dans les bras de Murielle le bébé en pleurs pour le bercer et ne pas réveiller Mounir censé être épuisé par son travail. À plusieurs reprises, le docteur s'occupe ainsi des enfants à tel point que ceux-ci l'appellent bientôt «parrain»: lors d'une scène cruelle, une des filles refuse d'ailleurs de montrer son dessin à sa mère pour le réserver à André.
  • Malgré cet aspect «fusionnel», beaucoup de spectateurs seront également sensibles à la différenciation des rôles qui s'installe rapidement entre les personnages. Murielle semble ainsi s'occuper seule des tâches ménagères et des enfants, même si les deux hommes lui donnent à plusieurs reprises un coup de main: paradoxalement cependant, c'est le docteur qui semble le plus prompt à l'aider. Mais c'est lui aussi qui la poussera à renoncer à son propre travail d'institutrice pour s'occuper plus «facilement» de ses enfants.
  • Image du filmLe voyage de Mounir au Maroc, sous prétexte qu'il a besoin de repos, apparaît alors comme le sommet de ce déséquilibre puisque le jeune homme échappe au huis-clos familial alors que son épouse semble à ce moment complètement épuisée. Certaines scènes illustrent d'ailleurs de manière presque cruelle ce contraste des rôles, notamment celle où Mounir s'en va dormir dans le canapé alors que Murielle est vue gisante sur son lit défait au milieu des enfants endormis.
  • Des remarques parfois plus anodines traduisent la même inégalité des rôles sexués, notamment celle du docteur qui, à l'annonce de la quatrième grossesse de Murielle, déclare: «cette fois, tu nous feras un garçon!»[3]. On devine d'ailleurs que, si la première fille a été bien accueillie, les deux autres l'ont été avec plus d'indifférence (il n'y a plus de cadeau!), et c'est à la naissance du garçon que Mounir manifeste clairement sa joie et affirme qu'il s'agit bien de son fils…
  • Les interactions entre les personnages révèlent également un déséquilibre constant entre la mère et les deux hommes. Ainsi, lors de la chute d'une enfant dans l'escalier, Mounir s'emporte contre sa femme qui aurait oublié de fermer la barrière alors que lui-même était censé la surveiller (au médecin des urgences, Murielle déclare de façon tout à fait erronée que c'est de sa faute à elle, qu'elle devait surveiller sa fille… alors qu'en l'occurrence, c'est son mari qui devait le faire, elle ayant seulement oublié de fermer la barrière à sa sortie: les responsabilités étaient donc bien partagées). Mais, comme il s'excuse ensuite de s'être emporté, Murielle déjà complètement culpabilisée ne peut évidemment lui faire aucun reproche. Or cette stratégie de culpabilisation de la jeune femme se répète à plusieurs reprises, comme s'en souviendront certainement les spectateurs, qu'il s'agisse des reproches de Mounir à l'égard de la sœur de Murielle, ou de ceux que lui adresse le docteur lors de la fête scolaire ou lorsqu'il découvre qu'elle a repris contact avec sa thérapeute. La réponse d'André à Murielle qui se plaint de sa fatigue à cause des enfants est sans doute une des plus cruelles puisque, évoquant de façon méprisante sa «smala», il renvoie la jeune femme à sa seule responsabilité dans un choix qu'elle n'a sans doute que partiellement maîtrisé.
  • Image du filmOn remarque également que, dans le système d'interactions entre les personnages, Mounir joue le rôle d'intermédiaire entre sa femme et son père adoptif: il parle avec Murielle d'un possible déménagement au Maroc puis s'adresse à André qui s'emporte en colère, ce qui le fait changer d'avis, et il revient alors vers sa femme pour lui faire part de sa nouvelle décision. Les trois personnages communiquent donc à plusieurs reprises non pas ensemble mais deux à deux. C'est ainsi encore qu'André signale à Mounir que les dépenses du ménage sont trop élevées et qu'il n'est pas Crésus, mais il charge en fait le jeune homme de transmettre cet avertissement à Murielle à laquelle il ne s'adresse pas directement. Le docteur exerce ainsi une très forte emprise sur le jeune homme dont il dirige en fait les choix et qui demande d'ailleurs son assentiment: on se souviendra par exemple que lors d'une des premières rencontres avec Murielle, André réplique à Mounir, qui vient de parler de mariage, «tu ne vas quand même pas épouser la première fille qui te suce». Cette remarque très crue (ce sera la seule d'André au cours du film) témoigne à la fois de l'intimité entre les deux hommes mais aussi de la manière dont le docteur peut intervenir dans la vie la plus intime de Mounir.
  • Par ailleurs, beaucoup de spectateurs noteront sans doute que la première ombre au bonheur des deux jeunes époux survient pendant le repas de noces quand Samir s'en prend à son frère aîné Mounir parce qu'on ne lui a pas encore trouvé d'épouse européenne et qu'il est donc condamné à rester au «bled». Murielle apprend ainsi qu'André a quant à lui accepté un mariage blanc avec la sœur de Mounir. Murielle s'inquiète d'ailleurs à ce moment pour son propre mariage, mais les deux hommes la rassurent immédiatement en précisant qu'entre eux, c'est différent, c'est de l'amour… Plus tard, André et Mounir réussiront en outre à convaincre Françoise, la sœur de Murielle, d'épouser Samir, sans doute pour une somme d'argent. Plus troublante encore dans cette scène de mariage est l'accusation de Samir qui, colportant les ragots du village, prétend que son frère est en fait l'épouse du docteur. Rien ne confirmera ultérieurement cette accusation, mais elle révèle en tout cas un non-dit, des mensonges possibles (comme l'est un mariage blanc) qui peuvent introduire un doute dans l'esprit du spectateur mais aussi de Murielle confrontée à cette cohabitation forcée avec André et à l'emprise qu'il exerce sur son mari.
  • On relèvera également l'absence de famille de Murielle à l'exception de sa sœur Françoise: celle-ci signale d'ailleurs à deux reprises (au mariage et après la naissance d'un enfant) que Murielle n'a pas prévenu leur mère (qui est donc vivante mais invisible). Les relations sont sans doute mauvaises, ce qui pourrait expliquer l'affection assez inattendue que la jeune femme va porter à sa belle-mère marocaine, comme une compensation à ce déficit d'amour maternel[4]. L'absence de sa propre famille accentue en tout cas l'isolement de Murielle dans le triangle qu'elle forme avec son mari et André.
  • Image du filmDe façon un peu similaire, on remarquera, comme Françoise, même si elle le fait de manière maladroite, l'absence de relations familiales, amoureuses ou amicales du côté d'André qui semble un célibataire sans aucune attache… sauf Mounir. De façon un peu exagérée, on pourrait dire qu'André déverse toute son affection sur le jeune homme qu'il aide financièrement, à qui il donne un emploi et dont il entretient toute la «smala»… Mais il s'attend aussi à une affection en retour comme en témoigne sa colère lorsque Mounir lui parle de s'installer — sans lui évidemment — au Maroc. Il considère alors Mounir comme un fils ingrat, et sa déclaration selon laquelle, lui, il n'a besoin de personne apparaît comme un déni de sa propre rancœur. C'est d'ailleurs sans doute la même rancœur qu'il manifestera à l'égard de Murielle quand il apprendra qu'elle a repris contact avec sa psy: loin de comprendre la détresse de la jeune femme, il l'accusera de leur mentir — à lui et à Mounir —, de les trahir et de leur en vouloir («Qu'est-ce qu'on t'a fait?» dira-t-il).

Chacun de ces événements suscitera chez les spectateurs et spectatrices des réactions différentes, et il n'est pas évident que, pris de façon isolée, ils soient perçus comme le signe d'une situation foncièrement «anormale» ou «malsaine», car des déséquilibres similaires se retrouvent certainement dans nombre de situations familiales. Le film de Joachim Lafosse oblige néanmoins à s'interroger sur les effets possibles de telles situations, notamment lorsqu'on considère le processus cumulatif décrit par petites touches par le cinéaste.


1. On parle donc bien ici du film et non du fait divers dont il est librement inspiré. Les interprétations proposées concernent l'univers de la fiction, même si chacun peut les rapporter de façon indirecte, modifiée, adaptée, partielle à des faits réels dont il a connaissance. On doit considérer de telles interprétations comme des «modèles» abstraits, des schémas ou des épures qui permettent d'analyser des situations réelles, même si leur application n'est jamais directe.

2. On remarquera à cette occasion, la violence de Mounir à l'égard de sa jeune femme qui répète à au moins trois reprises son refus de faire l'amour dans cette chambre, refus auquel le jeune homme passe outre. S'il est parvenu à la pénétrer sexuellement (la scène est coupée avant), on peut estimer qu'il s'agit là d'un viol: en effet, le Code pénal belge considère comme viol «tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit et par quelque moyen que ce soit, commis sur une personne qui n'y consent pas par violence, contrainte, menace ou surprise». Clairement, Murielle n'est pas consentante mais est surprise et soumise à une contrainte (morale ou psychologique). On rappellera cette définition quand encore trop de personnes (notamment masculines) restreignent abusivement le viol au seul exercice d'une violence physique.

3. Ce cliché peut étonner de la part d'un médecin qui devrait savoir que ce n'est pas la mère (ou plus exactement son ovule) qui détermine le sexe de l'enfant, mais les spermatozoïdes du père…

4. Si les relations avec sa propre mère étaient mauvaises, on peut également faire l'hypothèse que Murielle a voulu en réaction se comporter comme une «bonne» mère sinon une mère parfaite. Son incapacité à remplir un tel rôle (personne n'est parfait…) peut éclairer la dépression dans laquelle elle s'enfonce progressivement. La mère de Mounir lui apparaît alors comme une image de cette mère parfaite, profondément dévouée, à la fois aimante et aimée de ses enfants: elle seule l'encourage d'ailleurs dans ce rôle difficile alors que Mounir et André soulignent plutôt ses manquements (notamment lors de la chute de l'enfant dans l'escalier). À ce propos, on se souviendra également de l'accusation qu'un jeune élève lance à Murielle: «Je plains votre gosse!» et qui va amener la jeune femme à abandonner son métier (c'est à l'issue de cette scène qu'André lui fait un premier certificat de complaisance).

Un dossier pédagogique complémentaire à l'analyse proposée ici est présenté à la page suivante.
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